Ambry ? me dit une voix que je reconnais sans aucune peine comme étant celle de Carena. Arthus te demande dans son bureau.

- Dis-lui que je passerai pendant la journée, je réponds d'une voix ensommeillée.

Ah, paresser…mon sport favori…

- Il m'a ordonné de t'escorter. Tu dois venir immédiatement.

Je retiens avec peine le juron que j'ai sur le bout des lèvres et daigne me remuer un peu. Fichu Arthus. Franchement, je préfère quand il m'envoie en mission, ça me fait des vacances.

Je m'explique : Arthus Shockley est un Furien Eau d'une cinquantaine d'années. Lorsque je suis arrivée à Brocéliande, tout juste âgée de sept ans, c'est lui qui a commencé ma formation magique. J'ai ensuite suivi l'enseignement de différents maîtres, mais Arthus est toujours resté dans mon esprit comme celui à qui je dois respect et obéissance. Un second père presque, bien qu'il se soit toujours montré exigeant. Maintenant que j'ai vingt-cinq ans – mon entraînement est terminé depuis longtemps – il est mon supérieur. Ses ordres ne peuvent en théorie être discutés. Je dis en théorie, car j'excelle en l'art de détourner ses mots pour obéir lorsque les augures me sont les plus favorables.

Arthus m'envoie souvent en mission. Certes, il ne s'agit le plus souvent que d'opérations de routine, que certains de mes congénères considéreraient pourtant comme d'une difficulté extrême. Mais j'ai pour moi la magie la plus puissante de tout Brocéliande. Aucun enfant n'a pris ma suite, et mes pouvoirs continuent à croître. Je pars souvent en mission d'intimidation, afin de par ma simple apparition calmer les conflits toujours imminents. Ennuyant.

Je chôme rarement. Voldemort monte toujours en puissance, et les envois de Gardiens de la Paix sont fréquents. Certains ont des missions longues, comme Arthus qui dans ses accès de désœuvrement collabore avec les Aurors, ou Galadriel, assistant du responsable de la Paix entre les universitaires sorciers. Je le ne vois plus guère d'ailleurs. Il m'écrit de temps en temps, mais nos chemins se sont séparés il y a trois ans sans jamais plus se recroiser. Je ne suis jamais partie aussi longtemps de Brocéliande depuis mon retour de Poudlard. Mes missions durent une semaine tout au plus.

Mais enfin, je disais qu'Arthus s'est découvert une incroyable tendance despotique. Il est exaspérant, et ne supporte pas la contradiction. J'ai plusieurs fois demandé à partir pour un laps de temps indéterminé, afin d'exécuter une tâche semblable à celle de Galadriel, mais il a toujours refusé. Je suis, paraît-il, encore trop sensible à la magie. Dangereuse, en somme.

Je me rattrape donc en discutant ses commandements les plus bénins, comme les convocations. C'est puéril, je le sais, mais au moins puis-je par cela me conserver un petit domaine de liberté.

Mais il semblerait que cette époque soit définitivement révolue. Carena chôme en ce moment. Elle devrait être envoyée en Angleterre puisqu'elle y est née, mais les relations qu'elle entretient avec son frère Lucius sont trop mauvaises pour qu'elle puisse se concentrer pleinement sur une mission. Son supérieur attend qu'elle mûrisse (je crains personnellement qu'il n'attende longtemps, mais enfin ça c'est son problème). Arthus a donc sauté sur l'occasion de faire d'elle sa messagère – l'Air lui confère une vitesse hors du commun – lorsqu'il a besoin de moi.

Quant à ce cher Maël, il est d'origine germanique, et ne quitte plus guère les locaux de Salem. J'ai l'impression de ne plus l'avoir vu depuis des siècles. Nous échangeons néanmoins une correspondance animée, plus que pour le cas Galadriel.

C'est avec lenteur que je me dirige vers le bureau de mon cher supérieur, qui doit décidément avoir quelque chose d'important à m'annoncer pour ne souffrir aucun retard dû à ma mauvaise volonté. Pour ne pas perdre ses mauvaises habitudes, Carena montre plus d'impatience que jamais à me voir traîner, et ne l'entend pas de cette oreille. Sans que je comprenne ce qui m'arrive, elle m'attrape par la main et se met à courir vers le bureau d'Arthus comme si sa vie dépendait de ce sprint. Quelques secondes plus tard, elle me dépose avec un grand sourire satisfait devant la porte, et frappe à ma place.

Car' a trop l'habitude de mes manifestations pour prêter une réelle attention aux murs qui suintent comme si les tuyaux avaient explosé. En apparence cependant, car une lueur soucieuse que je connais bien vient illuminer ses yeux bleus aux pupilles blanches. Ma réputation n'est plus à faire, et chacun ici – sauf Arthus et mes semblables – craint de subir le même sort que Galadriel il y a presque huit ans.

Je ne prends pas la peine de me calmer avant de pénétrer dans le bureau. Après tout, il est Eau lui aussi, et ce ne sont pas quelques gouttes qui vont lui poser problème.

Arthus m'attend comme à son habitude, plongé dans un immense parchemin apparemment plus intéressant que ma présence. Il adore me faire mijoter, j'ignore pour quelle raison (bon, c'est vrai, ça m'arrive de le faire aussi).

J'attends.

J'attends.

J'attends.

Ah ! Enfin. Arthus se réveille. Ça n'a mis que dix minutes cette fois-ci, ce qui ne m'a pas empêché de commencer à sérieusement trépigner.

- Je crois t'avoir déjà dit que patience et longueur de temps font plus que force ni que rage, me dit-il en tirant une énorme bouffée de sa pipe.

Le tabac…berk. Arthus trouve que sa pipe fait très classe, moi je pense que c'est vieillot et ridicule. En plus ça sent mauvais. Mais si jamais je lui dis ça je suis bonne pour trois heures de remontrances salées sur le respect dû aux aînés, et sans autorisation de s'endormir. Ça fait mal. Je préfère me taire sur le sujet.

- Jean de la Fontaine, je grogne en réponse. Poète sorcier du XVIIe siècle. Il mettait en scène des Animagi dans ses fables, mais les faisait parler pour écarter de lui tout soupçon de sorcellerie. Malheureusement, je n'ai aucun penchant pour ces morales d'un autre âge.

- C'est dommage. Tu progresserais beaucoup en les respectant pourtant. Surtout que tu vas avoir bientôt besoin de grosses réserves de patience et de force.

- Plaît-il ? Vous avez l'intention…

YOUPI !

- De te faire repartir, oui. Tu es ici depuis trois semaines, c'est bien assez de repos comme cela. J'attendais d'avoir quelque chose à ta hauteur avant que tu ne quittes à nouveau Brocéliande. C'est chose faite.

- Où dois-je aller ? je demande avec un soupir.

Depuis ma prise de fonction, soit cinq ans, il semblerait qu'Arthus veuille me faire faire le tour du monde sorcier. Il m'a déjà envoyée en Egypte, en Roumanie, en Irlande, en Allemagne (où j'ai revu Maël et rencontré celle qu'il ne va à mon avis pas tarder à épouser), en Chine, en Afrique du Sud, sans compter Beauxbâtons où je me rends assez régulièrement. (La dernière fois c'était pour une conférence que je devais donner à la place d'un Furien d'âge canonique. Le thème était si ennuyeux que j'ai failli m'endormir en parlant.) Pas une fois je ne suis allée en Angleterre, alors que d'habitude les Furiens sont envoyés dans leur pays natal. Mais je préfère cela. C'est pourquoi je manque de m'étouffer lorsque mon supérieur m'annonce :

- A Londres.

- P-, p-, p-, pardon ? Je balbutie avec grand mal. A Londres ? En Angleterre ?

- Tu connais d'autres Londres peut-être ?

Bon, j'avoue, ma question était idiote. Mais… Londres ! Londres, nom d'un chihuahua ! L'Angleterre ! Merlin, il va falloir que je retourne dans mes souvenirs. Et ça, c'est le revers de la médaille.

- Tu connais l'Ordre du Phénix ?

J'ai l'air de ne pas le connaître ? Dans sa dernière lettre, laquelle remontait à trois mois, Gal m'a expliqué qu'il s'agissait d'un groupe de sorciers luttant – un peu inutilement selon mon avis – contre les forces du mal menées par Voldemort.

- Ils ont déjà ton ami Galadriel Madlock avec eux, mais il n'est pas suffisant. La lutte face à Voldemort devient de plus en plus difficile, et ton ami m'a écrit qu'un renfort ne serait pas superflu. Tu n'ignores pas que si Brocéliande ne lutte pas contre Voldemort, il montera tellement en puissance qu'il sera en mesure de nous détruire. De plus, il constitue un grave trouble à la Paix dont nous sommes Gardiens. Tu vas donc aller les aider, étant Anglaise et d'excellent niveau magique.

Quoi ? Gal lui a écrit à lui et pas à moi ? Sympa de sa part !

- Pendant combien de temps ? je demande sans prêter attention à l'humidité ambiante.

Bientôt il va pleuvoir dans le bureau si je ne fais pas attention… ça ce serait drôle. Oui, c'est un truc à faire…

- Durée indéterminée. Tu as trois jours pour t'organiser avant ton départ. L'Ordre s'occupera de ta couverture au sein du monde magique.

Je n'entends rien. Ou si peu. Je suis restée bloquée sur la première phrase. Durée indéterminée. Vrai ? Vrai de vrai ?

- Mais…enfin…je croyais que…vous…

Non, ce n'est pas du morse, j'essaie vraiment de parler. Le résultat n'est pas trop à la hauteur de mes espérances hélas.

- Je ne voulais pas que tu partes longtemps, reprend charitablement Arthus. C'est vrai…mais pas tout à fait. Je ne voulais – et ne veux toujours pas – que tu partes longtemps seule. L'absence d'enfant de notre Elément te rend très sensible et susceptible. Mais tu ne seras pas seule. Galadriel est déjà là-bas.

- Oh…

Non, non, trois fois non ! Je ne veux pas recommencer. Mon cher supérieur aurait-il la mémoire courte ? Ce serait plutôt étonnant, il a été le seul à pouvoir me calmer au moment fatidique, et encore ça ne s'est pas fait sans dommage.

- Il n'y a aucune inquiétude à avoir (ben voyons…). L'endroit où je t'envoie est rempli de sorciers qualifiés (quand je pense à l'aperçu que j'ai eu de Poudlard, je doute de leur niveau. Vraiment, pour certains, ça ne vole pas haut. J'en ai même vu utiliser du Polynectar pour qu'un sorcier plus âgé passe les examens à leur place). Je doute que tu parviennes à les mettre tous au tapis malgré ta force (et moi je doute qu'ils parviendront à me retenir). En plus, tu sais parfaitement que je ne t'enverrais pas là-bas si tu n'étais pas stable (ou si je ne lui cassais pas les pieds). Je t'ai étudiée (comprendre : je t'ai assez vue). Une crise comme celle que tu as connue il y a sept ans est jusque là restée sans précédent, et il y a fort à croire que tu ne resteras plus longtemps la plus jeune (pour une fois, je suis d'accord avec lui). Tout se passera bien.

S'il le dit… Mon avis personnel me dit tout le contraire mais malheureusement je ne suis pas qualifiée pour suivre mon propre avis.