Chapitre 3: L'Ande déchu
Le Fantôme n'avait pas entendu l'arrivée de Meg. Aussi, cette dernière avança le plus silencieusement possible. Il continuait à se balancer, le visage caché entre ses bras. Il murmurait entre ses sanglots un nom qu'il répétait à l'infini.
« Christine...Christine...Christine... »
Il semblait en transe, aveugle, ignorant la jeune fille qui se rapprochait de lui.
Meg le considéra un instant, ne sachant quelle attitude adopter.
Qu'était-il advenu de Christine ? Devait-elle rebrousser chemin avant qu'il ne se rende compte de sa présence ? Devait-elle le sortir de sa torpeur ? Quelle réaction aurait-il à son encontre ?
Toutes ces questions se bousculaient dans sa tête, mais son instinct, ses sentiments de compassion et de pitié prirent le dessus sur son esprit. Cet homme ne ressemblait plus au Don Juan fier et altier, à la voix envoutante, fascinant les spectateurs de l'opéra quelques heures auparavant. Ce n'était plus qu'un animal blessé. Aussi, elle s'agenouilla face à lui et tendit sa main pour lui toucher le bras.
A peine l'avait-elle effleuré qu'il sortit brusquement de sa torpeur, bondissant sur ses jambes comme un félin agile. La soudaineté de ce geste effraya Meg qui fit tomber le masque qu'elle tenait. Elle se cala contre le mur opposé du tunnel à celui qu'occupait le Fantôme. Celui-ci se tenait face à elle, un éclair de folie lui traversa les yeux.
« Qui es-tu, pauvre insolente ? Tu n'as rien à faire ici ! hurla-t-il d'une voix rauque. Que veux-tu ?Me livrer au monde extérieur ? »
Meg restait paralysée, hypnotisée par ce visage difforme qu'elle pouvait distinguer dans cette clarté crépusculaire. La moitié droite était parchemeinée, d'une couleur rougeâtre. Sa paupière inférieure, tombante, agrandissait son regard d'une manière absurde le rendant plus fou encore. Le côté droit de son crâne était presque dépourvu de cheveux. Tandis que son autre profil n'était en rien comparable. Son côté gauche était outrageusement parfait, d'une beauté presque ridicule, si la rage qui bouillait en lui, à cet instant, n'avait pas déformé ses traits.
Le mutisme de la jeune fille mit le Fantôme dans une colère sans nom. Il fondit sur elle et d'une seule main, lui enserra la gorge.
« Ne savais-tu pas que la curiosité est un pêché mortel ? lui souffla-t-il, des larmes continuant à couler le long de ses joues. J'a tout perdu. Aujourd'hui, je ne suis plus qu'un Ange déchu mais je t'assure que personne ne sera à nouveau le témoin de ma chute. Tu tomberas en même temps que moi ! »
Le coeur de Meg battait à tout rompre dans sa poitrine. Elle aurait aimé crier mais l'étreinte du Fantôme se refermait avec de plus en plus de force autour de son cou. Elle essayait de luttercontre cette emprise mais en vain. Elle n'avait plus la force nécessaire. Elle serait donc la nouvelle victime de ce monstre. Elle avait compris trop tard que l'on ne s'approche pas d'un animal sauvage blessé et acculé car il n'a d'autre instinct que d'attaquer à mort. Des papillons dansaient devant ses yeux. Elle étouffait et le manque d'air l'entraînait peu à peu vers l'inconscience et la mort...
« Erik ! Que fais-tu ? Relâche-la tout de suite! Elle ne t'a rien fait ! C'est ma fille ! »
Cette voix semblait venir d'outre-tombe. Meg sentit l'étreinte disparaître. Elle s'affaissa sur le sol dur, humide et froid. Elle était tétanisée. L'air lui emplit à nouveau les poumons et la brulûre lancinante dans sa gorge à chaque inspiration lui fit reprendre conscience.
Lorsque son esprit retrouva toute sa lucidité, elle se redressa et reconnut sa mère qui se tenait devant le Fantôme. Cette dernière était au bord de l'hystérie et hurlait à pleins poumons.
« - Pourquoi t'en prends-tu à elle ? Elle ne te veut pas de mal. Tu m'avais promis, Erik! Tout mais pas Meg !
-Je suis désolé, Marie, lui répondit-il en gémissant de nouveau. J'ai été pis au dépourvu. Je pensais que personne ne me trouverait dans cet endroit. J'ai agi sans penser à ce que je faisais. »
Meg sentit sa mère l'aidait à se relever.
« Meg, ma chérie, tu vas bien ? Lui demanda-t-elle d'une voix affolée »
Mais elle ne pouvait lui répondre, prise d'une quinte de toux. Sa gorge brûlait comme l'Enfer. Sa vue s'améliorait peu à peu et elle put distinguer sa mère qui la soutenait par la taille, son visage figé encore par la peur qu'elle avait eu en découvrant sa fille agonisante.
Lorsque Meg fut sur pied, Mme Giry la prit dans ses bras en un geste de soulagement et d'amour, à l'opposé de son caractère habituel. Le regard de la jeune fille se posa sur celui de son bourreau à présent debout, s'agrippant contre le mur de pierre.
« Pardonnez-moi...Pardonnez-moi...Pardonnez-moi..., répétait-il »
Meg était encore incapable d'articuler le moindre mot pour lui répondre. Sa mère relâcha son étreinte et s'approcha alors de l'homme
« - Erik, que s'est-il passé, après l'enlèvement de Christine ? Le vicomte est venu pour la sauver. Je l'ai envoyé à sa recherche. C'est moi qui l'ai guidé jusqu'à toi. Il fallait que tu lui laisses le choix, elle...
- Je l'ai perdu, la coupa-t-il, les yeux emplis de douleur. Je lui ai donné un ultimatum: lui ou moi.
- Et elle a choisi le vicomte, n'est-ce pas ?
- Non, elle m'a...embrassé, dit-il encore stupéfait de cet acte qu'il n'avait pas commandé. Je l'ai laissé partir avec lui. Je... »
Sa voix se perdit dans un murmure.
Mme Giry lui posa une main sur l'épaule. Meg fut stupéfaite par cette marque d'affection vis-à-vis du Fantôme, d'Erik comme sa mère l'appelait. Il ne s'opposa pas à ce contact et la jeune fille comprit que sa mère avait un lien fort avec lui, comme une sorte d'autorité qu'il ne contestait pas.
« - Je savais qu'elle ne me choisirait que par la force. J'avais tout organisé, de Chagny devait mourir ce soir. Il ne devait plus s'interposer entre nous. Mais quand ses lèvres se sont posées sur les miennes, mon esprit s'est embrouillé et plus rien n'avait de sens mis à part son bonheur. Je les ai laissés partir...
- Tu as bien agi, lui répondit Marie Giry.
- J'ai agi comme un lâche, lui lança-t-il, prenant enfin conscience de son geste.
- Non, tu as agi comme un être humain. Un être humain capable d'amour. L'amour a bien des formes, Erik. L'amour égoïste que tu lui portais n'a fait que l'éloigner de toi. Ce soir, tu as fait preuve d'altruisme. Tu as compris que l'amour profond était d'abord de faire le bonheur de l'autre. En la laissant choisir le vicomte, tu as préféré lui laisser vivre une vie heureuse et libre plutôt qu'une vie à te haïr et à te considérer toujours comme un tortionnaire plutôt qu'un amant. »
Erik voulut enfouir son visage dans ses mains mais Mme Giry le devança et lui entoura les joues de ses doigts frêles, ignorant la laideur de sa face.
« Je suis fière de toi, lui chuchota-t-elle en le regardant dans les yeux. »
Le Fantôme semblait mal à l'aise à ce contact. Meg, qui avait suivi leur conversation, se remettait du choc de son aggression. Beaucoup de mystères venaient de s'éclaircir et elle sut que tant que sa mère était là, elle ne risquait plus rien. A ses pieds, reposait le masque blanc qu'elle avait lâché. Elle s 'en empara et le lui tendit mais ce fut Erik qui le lui reprit en la remerciant.
« Je ne sais si vous me pardonnerez un jour mais je vous promets que jamais cela ne se reproduira, Mlle Giry. »
En remettant son masque, il avait retrouvé une contenance, les paroles réconfortantes de sa mère ayant également cheminé dans son esprit. Meg reconnut alors l'assurance de l'être qu'elle avait toujours entraperçut et qui était à mille lieux de la bête traquée qu'elle avait eu le malheur de rencontrer quelques minutes plus tôt.
« Appelez-moi Meg, fut la seule réponse qu'elle réussit à émettre. »
Cet homme l'intimidait trop mais elle sentait qu'elle ne pouvait ignorer l'instinct protecteur que sa propre mère avait à son encontre. Elle gardait les yeux baissés, depuis les confidences d'Erik et elle était intriguée par le fait qu'il avait gardé son poing gauche fermé avec force pendant tout ce temps.
Que cachait-il donc ?
Elle déglutit et la douleur qui irradia dans sa gorge lui rappela de dompter sa curiosité. Aussi garda-t-elle cette question pour elle. Le Fantôme avait promis de ne plus lui faire le moindre mal mais était-il capable de tenir une promesse ?
« - Je suppose que l'opéra est cerné. Vous feriez mieux de sortir. Ils vont finir par se poser trop de questions là-haut, dit Erik d'une voix posée, comme si la conversation était naturelle.
- Oui, ils t'attendent ou tout du moins ils l'espèrent. Une fois que Christine et le vicomte sont ressortis du passage menant à la petite chapelle, tous les ont assaillis de questions, mais ils n'ont voulu répondre à aucune d'entre elles et sont partis avec la voiture du vicomte. »
Aux noms de Christine et de Raoul, Erik n'esquissa aucun geste. La moitié de son visage humaine resta impassible.
«- Il faut que vous preniez le passage menant sur l'aile est de l'enceinte.
- Et toi, que vas-tu faire ?
- Je suis un fantôme, Marie, ne l'oublies pas. Le Fantôme de l'opéra disparaîtra en même temps que ce dernier.
- C'est-à-dire ? Demanda Mme Giry, inquiète.
- Ne t'inquiète pas pour moi. Va avec ta fille à la maison. Tu vois que cet achat était utile. Passez par l'entrée dont je t'avais parlé. Vous y logerez et y serez comme chez vous. Je doute que Gilles André et Richard Firmin,''vos employeurs'', vous aident à vous trouver un toit convenable pour dormir cette nuit. Je vous rejoindrai quand mes affaires seront réglées.
- Très bien, je t'attendrai. »
Mme Giry empoigna la main de sa fille et elles empruntèrent le chemin de la sortie. Meg se retourna mais Erik avait déjà disparu. Apparemment, il était retourné dans son repaire. Sa mère l'entraînait d'un pas rapide, connaissant apparemment très bien ce dédale de couloirs, d'escaliers et de bifurcations. Jamais elle n'avait imaginé qu'en dessous de l'opéra se trouvait un tel entrelac de souterrains.
« Je t'en prie, Meg, surtout pas un mot sur ce qui vient de se passer. Personne ne doit savoir, lui intima Mme Giry »
Sa fille ne put qu'acquiescer de la tête tandis que sa mère ouvrait une grille qui les ramenait à l'air libre.
Voilà pour ce chapitre ! Ne vous inquiétez pas, vous allez bientôt savoir ce qui arrive à Christine. Un peu de patience... Mais en attendant j'aimerai avoir vos reviews!
