Chapitre 4: La fin d'un microcosme

Dehors tout n'était que chaos et cris.

A la sortie du tunnel, Meg et sa mère furent approchées par deux policiers armés qui semblaient les attendre.

« - Nous allons bien, Messieurs. Je viens de retrouver ma fille. Je me doutais que je la retrouverai dans ces tunnels.

- Avez-vous vu le Fantôme ? Demanda l'un des hommes à Meg.

- Non, Monsieur, je pense que si cela avait été le cas, elle ne serait pas ressortie vivante de l'opéra, répondit Mme Giry à la place de sa fille. »

La conversation fut interrompue par des hommes portant des sceaux qui se frayèrent un passage entre eux à toute allure.

« - Où se trouve votre capitaine ? J'aimerai m'entretenir avec lui.

- Il supervise les opérations devant l'entrée de l'opéra, Madame. »

Mme Giry les remercia, emmenant Meg par la main, comme une enfant. Elles contournèrent l'opéra pour accéder au devant de celui-ci. Partout, du verre jonchait le sol, l'incendie ayant fait explosé toutes les fenêtres. Le feu en sortait avec une force incroyable. Malgré le froid du mois de janvier et la neige qui était tombée sur Paris, il faisait une chaleur insoutenable. La fumée noire qui s'extirpait du bâtiment rendait l'air suffocant et irrespirable.

Meg eut à nouveau une quinte de toux, sa gorge, serrée par l'étreinte d'Erik, étant toujours irritée. Sa mère ne s'arrêta pas et elle n'avait d'autre choix que de la suivre obéissament.

Arrivées sur la place de l'opéra, Meg fut choquée du spectacle. Une foule immense se tenait là: les femmes criant, pleurant, hurlant, les hommes s'indignant, outre de colère. C'étaient les spectateurs encore sous le choc, chacun essayant de retrouver des amis, un mari, un fils...

Les fiacres s'accumulaient également: les cochers essayant de repérer leurs passagers attitrés dans cette marée humaine.

A l'écart de là, Richard Firmin et Gilles André se tenaient à côté du chef de police. Les mines déconfites, leurs vêtements brûlés çà et là ou déchirés, ces hommes ne montraient pas fière allure et espéraient que la police les protègent de la foule grondante.

Mme Giry et sa fille s'approchèrent d'eux. Les policiers qui montaient la garde les laissèrent passer.

« - Vous avez retrouvé votre fille, Dieu soit loué, les salua André avec un soupir de soulagement.

- Oui, Monsieur. Où en êtes-vous ? Est-ce que tout le monde est sauf ? S'inquiéta Mme Giry.

- Apparemment, il n'y a aucune victime à déplorer Madame, lui répondit le chef de police. Que ce soit les employés ou les spectateurs. Mis à part, bien sûr, le ténor Ubaldo Piangi. Mais au dire des témoins, il semble qu'il ait été assassiné par l'homme qui a causé cette catastrophe bien avant l'incendie. Pour le reste, il n'y a que des blessés mais aucun ne présente de blessures graves. Messieurs André et Firmin ont eu de la chance. »

Firmin commença à maugréer en disant tout haut que c'était vraiment une chance de voir tout son argent partir en fumée.

« - Avez-vous trouvé le Fantôme de l'Opéra ? Demanda Mme Giry, d'un air innocent.

- Non, Madame, lui répondit le policier. Et nous pensons sérieusement qu'il a péri dans l'incendie. Il n'a plus aucune chance de s'en sortir vivant Le feu a presque tout consumé. De toute façon, je vais demander aux pompiers et au personnel de l'opéra d'arrêter d'essayer d'éteindre l'incendie. Nous ne pouvons rien faire. Il s'arrêtera de lui-même. Nous avons de la chance que le bâtiment soit isolé et qu'il n'y ait pas de vent pour disperser les braises. »

Firmin marmonna de nouveau dans sa moustache. Le chef de la police l'ignora et continua.

« -Tous mes hommes surveillent les entrées de l'opéra et toutes les sorties possibles. Vos amis, qui ont pris en chasse ce Fantôme, m'ont conté avoir trouvé sa tanière, mais il n'était plus là. Le Vicomte de Chagny et Mlle Daaé ont été interrogés à leur sortie. D'après eux, le Fantôme est resté piégé dans l'incendie. Je pense que cela est vrai. Le vicomte a sauvé Mlle Daaé des griffes de cet homme et ils ont réussi à lui échapper. Notre entretien a été bref mais suffisant pour clore le sujet du destin de ce meurtrier. Il aura eu ce qu'il mérite et s'il en réchappe nous serons là pour le cueillir. Ces deux jeunes gens semblaient éprouvés par leur mésaventure. Je les ai laissés partir.

- Je suis soulagée par ce que vous venez de me dire, déclara Mme Giry. Maintenant, s'il vous plaît, nous allons rejoindre nos amis. »

Marie et Meg le saluèrent et se rendirent de l'autre côté de la place où tous les occupants de l'opéra étaient réunis. La plupart était en larme. Leur monde de paillette et de joie s'était envolé avec les flammes. Les hommes qui avaient suivi Meg dans les souterrains l'accueillirent avec chaleur.

« Meg, te voilà, dit le jeune garçon qui s'était soucié d'elle dans l'antre du Fantôme. Comment t'es-tu sorti de là-bas ? Quand on est arrivé dans le hall d'entrée, les boiseries s'embrasaient et le feu a décroché un des lustres qui a atterri tout juste sur le monte-charge. Il s'en est fallu de peu pour qu'on meure tous écrabouillé. Après çà, on est tout de suite sorti car on ne pouvait rien faire pour t'aider. J'ai prévenu ta mère de ce qui s'était passé et elle est partie à ta recherche. On avait peur de ne plus te revoir vivante! »

Meg lui répondit par un sourire. A ce moment-là, Firmin et André s'approchèrent du groupe et André prit la parole.

«- Mesdames, Messieurs, écoutez-moi. Vous comprendrez qu'après la tragédie de ce soir, Monsieur Firmin et moi-même devons nous séparer de vous tous. C'est la fin de l'Opéra Populaire. Une fois le feu éteint, il ne restera plus que des ruines et nous ne pourrons en aucun cas assumer une rénovation complète. Tout notre argent était investi ici, aussi la seule chose que vous puissiez faire est de vous rendre dans les autres opéras et théâtres de la ville pour y trouver un nouvel emploi.

-Et où on va dormir entre-temps ? Hein? Héla un des machinistes. Depuis le début que vous êtes là, vous vous pavanez et tout est parti à vau-l'eau. On avait pas de soucis quand c'était Monsieur Lefèvre le directeur. Vous nous devez un dédommagement! »

Les autres pensionnaires approuvèrent à grand cri.

« -Ouais, dit une des filles du corps de ballet. Vous nous devez bien quéqu'chose. La Carlotta, elle, vous lui avez donné de l'argent avant qu'elle parte avec une de vos voitures. Mentez pas! Je vous ai vus!

- La Carlotta était l'âme de cet opéra, jeune fille, répondit Firmin. C'était notre diva et elle a perdu son fiancé. Nous lui étions redevables de cette perte. Elle est profondément traumatisée et a voulu immédiatement repartir chez elle en Italie. Nous avons juste aidé au frais du voyage pour elle et ses gens. Ce qui est tout naturel...

- Ouais, mais si nous tous, on avait pas été là pour faire marcher votre boutique, même qu'avec votre Carlotta, personne serait venu! »

Des murmures d'approbation enflaient dans cette foule. Décidément, pour Firmin et André, les choses s'annonçaient mal et ils durent vider leurs bourses car, devant eux, les hommes commençaient à serrer leurs poings. Qui sait ce que ces rustres étaient capables de faire ? Ils n'avaient plus une once d'autorité sur eux. Ces hommes n'étaient plus leurs employés.

Mme Giry récupéra l'argent et le distribua à tous ceux qui avaient vécu avec elle depuis tant d'anné cela se fit dans un calme assez relatif. Elle leur conseilla quelques auberges pour se reposer cette nuit et leur demanda de se retrouver dans l'une d'elle le lendemain. Elle irait parler au vicomte et à sa famille pour leur trouver une place convenable dans l'un des autres lieux de spectacles de Paris.

Tous la remercièrent et une fois que tout le monde était prêt à s'en aller de la place, ils remarquèrent que Firmin et André en avaient profité pour prendre la poudre d'escampette...

Mme Giry et Meg, après plusieurs adieux, firent route dans les rues de Paris. Marie était attentive car dans la nuit, nombreux étaient les coupe-gorges ou les violeurs avides de chair. Après vingt minutes de marche sans encombre, elles arrivèrent dans un quartier bourgeois, avec de nombreux petits hôtels particuliers. Mme Giry emprunta une petite ruelle qui aurait pu passer inaperçue pour un passant inattentif. Meg la suivit et sa mère se dirigea vers une petite porte en soubassement le long d'un mur. Elle était fermée à clé mais sa mère avait un double pour l'ouvrir. Cette porte menait dans un tunnel sombre. Elles durent trouver leur chemin à tâtons et faillirent trébucher plusieurs fois sur une marche ou dans un trou. Finalement, quelques minute plus tard, elles arrivèrent à une nouvelle porte. Celle-ci était ouverte et débouchait à l'intérieur d'une pièce.

Mme Giry, en y entrant, alluma les lampes à huile et prépara un feu de bois dans la cheminée qui se trouvait là. Apparemment elle connaissait relativement bien les lieux. Meg referma la porte par où elles venaient d'entrer et remarqua qu'il s'agissait en fait d'une porte dérobée. La lumière se faisant dans la pièce, elle s'aperçut qu'elles se trouvaient dans un petit salon mais richement décoré. Des bibliothèques emplies de livres, du papier-peint de fine qualité, des fauteuils de manufacture ancienne: Meg se doutait bien qu'elles se trouvaient dans une des maisons bourgeoises qu'elle avait entraperçut.

Pleins de questions se bousculaient dans sa tête et une grande lassitude s'emparait d'elle. Elle restait debout, figée au milieu de la pièce, perdue dans ses pensées, pendant que sa mère s'affairait. Elle fut réveillée quand Mme Giry prononça son nom. Celle-ci la regardait fixement dans les yeux avec un air compatissant.

« Assieds-toi, lui dit-elle »

Meg lui obéit, comme elle le faisait depuis le début de la soirée. Elle s'assit sur un canapé et sa mère fit de même. Mme Giry prit ses mains dans les siennes en la regardant toujours droit dans les yeux.

« Je crois que maintenant je te dois des explications... »