Chapitre 6: Le Vicomte et la Vicomtesse de Chagny

Raoul craignait d'être prisonnier des flammes, ne sachant pas au-dessus d'eux, si l'incendie s'était propagé rapidement ou non. Il montait les escaliers, devançant Christine, qu'il tenait par la main. Après plusieurs minutes, ils arrivèrent à la fin des marches et devant eux se tenait un mur. Ils étaient dans une obscurité presque complète et cherchèrent à tâtons une sortie possible. Raoul sentit une excavation dans la pierre où un petit levier s'y logeait. Il l'activa. Le mur devant eux pivota, laissant échapper de la lumière.

Christine et lui se trouvaient face à la petite chapelle de l'opéra. Mais celle-ci était en proie aux flammes. Une poutre du plafond s'était embrasée et venait juste de tomber par terre, leur barrant la seule issue possible: l'unique vitrail de la chapelle. Les flammes prenaient de plus en plus de hauteur.

Christine remarqua que la poutre avait renversé les portraits des êtres chers disparus des habitants de l'opéra. Ces portraits sur lesquels ils venaient se recueillir et allumer un cierge à leur mémoire. Parmi eux, se trouvait le seul portrait qu'elle avait de son père, Gustave Daaé.

Elle se jeta par terre les mains tremblantes, essayant de retrouver son portrait parmi le verre brisé. Elle se coupa la main en voulant récupérer un des cadres mais le visage qui s'y trouvait n'était pas celui de son père. Elle devait se dépêcher car les flammes se rapprochaient et menacer de dévorer le seul souvenir palpable de celui qu'elle chérissait tant. Les larmes lui montaient aux yeux. Elle ne pouvait perdre son Ange de la Musique et son père le même soir: c'était trop pour elle. Soudain, elle se sentit soulevée du sol. Elle cria en se débattant mais les bras de Raoul la tenaient fermement. Il lui disait des choses d'une voix ferme mais rassurante mais elle ne l'écoutait pas. Elle ne pouvait s'en aller en laissant ce portrait. C'était impossible. Mais l'étreinte de Raoul finit par avoir raison d'elle et elle le laissa la prendre dans ses bras pour franchir la poutre enflammée.

Raoul prit de l'élan, Christine dans ses bras et il sauta par dessus la poutre. Ils atterrirent de l'autre côté, sains et saufs. Raoul n'était que légèrement brûlé à la jambe mais il n'y avait rien de grave. Par contre Christine était entrée dans un état second, les yeux dans le vague, les larmes ruisselant sur ses joues. Elle n'eut aucune réaction quand il la déposa par terre et entreprit avec un chandelier de briser le vitrail. Elle n'eut aucune réaction quand le fracas du verre se fit entendre. C'était une autre partie d'elle-même qu'elle avait perdu à ce moment-là dans cette chapelle où elle avait passé tant d'heures à prier.

Ils s'engouffrèrent dans cette issue de fortune, Raoul devançant Christine et lui tenant fermement la main pour qu'elle le suive et sorte de cet état comateux. Ils avaient été chanceux car la petite chapelle était située au rez-de-chaussée et le vitrail donnait directement sur la rue.

Raoul inspira une bouffée d'air extérieur. Cela lui fit du bien par rapport à la fournaise qui régnait dans la chapelle. Il recula de la façade de l'opéra et vit que l'incendie allait anéantir le bâtiment. Il savait qu'il n'y aurait aucun moyen de le contrôler. Déjà, l'air se chargeait de fumée et se réchauffait. Son regard passa de l'opéra à Christine qui se trouvait près de lui. Elle était toujours en état de choc. Sa figure était pâle, son visage portait des traces de suie que ses larmes dissipaient. Ses longs chevaux noirs et bouclés étaient en bataille. Son boléro blanc était devenu gris et sa jupe rouge et noire portait des traces de brûlures. Raoul se rendit compte qu'elle était pieds nus, dans la même tenue depuis la représentation de ''Don Juan''. Sa main qu'il enserrait était en sang. Il entreprit de déchirer un morceau de sa chemise pour lui préparer un pansement de fortune. Elle le laissa faire comme une enfant se ferait soigner, sans un mot. Sa fiancée était en piteux état et il se doutait que son allure ne devait pas être mieux. A ce moment-là, un policier se dirigea à leur rencontre.

« - Monsieur, vous êtes bien le Vicomte de Chagny, n'est-ce pas ?

- Oui.

- Je dois vous emmener à notre chef. Il voulait être le premier informer si on vous retrouvait.

- Demandez-lui de nous retrouver ici. Mademoiselle Daaé n'est pas en état de pouvoir marcher, lui demanda Raoul en montrant les pieds nus de la jeune femme. »

Le policier hocha la tête et s'en alla. Quelques instants plus tard, le chef de la police arriva.

« - Vicomte, je suis heureux de vous voir sains et saufs , Mademoiselle Daaé et vous. Nous commencions à nous inquiéter. Des employés de l'opéra et quelques-uns de mes hommes se sont mis à votre recherche pendant que nous supervisions l'évacuation de l'opéra. J'espère qu'ils s'en sortirons indemnes.

- Je l'espère pour eux et pour leur famille, lui répondit Raoul qui sentait la fatigue s'installer dans son corps et dans son esprit. Excusez-moi mais il faut que ma fiancée et moi partions maintenant. Nous avons besoin de repos.

- Puis-je vous poser quelques questions auparavant sur ce qui s'est passé dans le sous-sol, après l'enlèvement de Mlle Daaé ?

- Très peu de choses en vérité, lui répondit Raoul un peu sèchement car il ne voulait pas faire revivre à Christine les épreuves de cette nuit. J'ai réussi à retrouver la trace du Fantôme et de Mlle Daaé. J'ai pris le Fantôme par surprise. Nous nous sommes battus brièvement. Je l'ai assommé et Mlle Daaé et moi avons pris la fuite. A cet endroit, le feu commençait à se montrer. Je pense que cet homme a peu de chance de s'échapper. La pièce, dans laquelle il se trouvait, a été murée par des pierres qui se sont effondrées du plafond juste après notre fuite. Nous ne pouvions plus rien pour lui. Voilà tout, Monsieur. Maintenant, pouvons-nous partir? Mlle Daaé et moi-même avons vécu des moments éprouvants.

- Bien sûr, je vous comprends, Monsieur le Vicomte. Je vais faire appeler pour qu'on vous amène vos chevaux ici, sans passer par la place de l'opéra qui est en grand tumulte. Vous n'avez pas besoin de ça ce soir. »

A présent dans sa voiture qui les menait dans les rues de Paris, Raoul restait pensif. Ses yeux restaient rivés sur Christine. Cette dernière était assise sur la banquette lui faisant face. La tête posée contre la vitre, le regard perdu dans le vague, elle semblait observer les maisons qui défilaient dehors.

Il repensait à sa déclaration faite au chef de police.

Avait-il eu raison de mentir au sujet du Fantôme ?

Tous maintenant le croyaient mort mais s'il réapparaissait pour leur nuire à nouveau, il savait qu'ils ne pourraient s'appuyer sur personne...

Il commençait à regretter ce mensonge. Il avait été pris de court. Lorsqu'avec Christine, il avait rejoint la sortie, il n'avait eu de pensées que pour elle et son bien-être. Il aurait dû préparer son discours avant. Tout ce qu'il pouvait espérer à présent, c'était que le Fantôme tienne sa promesse: ne pas les déranger tant qu'ils ne révélaient pas au monde son existence. Raoul venait de respecter ses engagements.

« Pourvu que cet homme fasse de même, se dit-il. »

Sortant de ses songes, il se décida qu'il était temps de sortir Christine de sa torpeur. Il vint s'asseoir à côté d'elle, sans aucune réaction de sa part. Il était à la torture de la voir agir de la sorte. Il savait qu'elle lui en voulait de ne pas l'avoir laissé récupérer le portrait de son père. Il posa son bras autour de ses épaules si frêles et lui murmura doucement:

« Christine ? Christine ? Est-ce que tu m'entends ? »

Pendant un moment qui lui parut une éternité, elle ne bougea pas, puis doucement, elle détourna son regard de l'extérieur et ses yeux noirs vinrent se poser sur les siens. Raoul fut soulagé de ce geste. Il voulut lui sourire mais la question de Christine l'en empêcha:

« - Pourquoi, Raoul ? Pourquoi m'avoir empêchée de récupérer le portrait de mon père ?

- Si je ne l'avais pas fait, nous aurions été pris au piège des flammes. Je n'avais pas d'autre choix si nous voulions nous en sortir vivants.

- Ce soir est la fin de dix ans d'existence, Raoul. J'ai l'impression d'avoir sept ans et d'avoir perdu mon père à nouveau. A l'opéra, c'était comme s'il était toujours avec moi. J'avais une vie toute tracée. Maintenant que l'opéra n'est plus, j'ai l'impression d'avoir perdu une partie de mon âme. »

Raoul n'osa lui demander si elle parlait uniquement de son père ou bien si elle sous-entendait aussi la perte du Fantôme. Mais il se retint. Il ne voulait plus revenir sur ces événements-là. Le Fantôme n'existait plus depuis ce soir. Il la laissa continuer.

« - Si tu n'étais pas là, je ne sais pas ce que je deviendrai, lui dit-elle des trémolos dans la voix. Je n'ai plus que toi, Raoul. Promets-moi que tu m'aimeras et que tu prendras soin de moi.

- Je te le promets, mon amour, lui répondit-il d'une voix tendre et soulagée. Je te promets de te faire oublier ton passé. Maintenant, regarde vers l'avenir, Christine. Nous pouvons à nouveau faire des projets. Nous allons nous marier. Je te promets une vie calme et sereine. »

La voiture s'arrêta devant l'hôtel particulier de Chagny, à l'intérieur de la cour. Raoul s'approcha du visage de Christine et lui déposa un léger baiser sur ses lèvres.

« Maintenant, il faut que je te présente à mes parents. Ils viennent de rentrer de voyage hier. Je suis sûr qu'ils ne te reconnaîtront pas. Cela fait très longtemps qu'ils ne t'ont vu. »

Christine hocha de la tête et se laissa mener par Raoul jusqu'aux portes d'entrée de l'hôtel. Raoul prit une grande inspiration et poussa la porte.

Christine se souvenait être venue plusieurs fois dans sa jeunesse à l'Hôtel de Chagny. La décoration y était luxueuse et raffinée. Son père, Gustave Daaé, était toujours présent lors des réceptions organisées par le Vicomte et le Vicomtesse de Chagny. C'était lui qui donnait des concertos en solo ou bien se chargeait de l'orchestre. Pour la qualité de l'ambiance musicale, le vicomte et la vicomtesse se fiaient au violoniste suédois. Monsieur Daaé était reconnu comme un excellent musicien et les de Chagny étaient au fil du temps devenus ses mécènes.

Christine se remémora ses soirées où Raoul et elles jouaient ensemble et s'amusaient sous les tables à observer les dames dans leurs somptueuses robes qui discutaient entre elles. Raoul, à cette époque, lui avait promis de lui en offrir une encore plus jolie lorsqu'ils seraient grands. Christine sourit à cette pensée. Les années avaient passées mais l'amour que Raoul lui portait était toujours le même.

Lorsqu'ils entrèrent dans le hall d'entrée, Christine vit que rien n'avait changé depuis toutes ces années. Prévenue de leur arrivée, une domestique vint pour les accueillir mais celle-ci ne put s'empêcher de pousser un cri de stupeur en découvrant la mise dans laquelle Raoul et elle se trouvait. Ce cri mit toute la maison sans dessus-dessous. Raoul n'eut pas le temps de rassurer la servante que son père et sa mère étaient accourus depuis le petit salon qui jouxtait le hall d'entrée.

« - Raoul, mon Dieu ! Que s'est-il passé ? Allez-vous bien ? Lui demanda la vicomtesse en se précipitant vers lui, l'air effrayé.

- Ne vous inquiétez pas, Mère. Je n'ai rien.

- Que vous est-il arrivé, Raoul ? Ne deviez-vous pas être à l'Opéra Populaire ? Lui demanda le vicomte.

- Et qui est cette jeune fille ? S'enquit la vicomtesse.

- Mère, Père, pouvons-nous d'abord nous asseoir et nous restaurer. Ensuite, je vous raconterai tout ce que vous voulez savoir. »

La vicomtesse fit appeler une domestique pour leur amener de l'eau, du thé et une collation pour son fils et la jeune fille qui l'accompagnait.

Depuis toutes ces années, la vicomtesse n'avait pas changé. Elle était la même que dans les souvenirs de Christine; grande et élancée comme son fils. Seuls ses cheveux d'un blond foncé, identique à Raoul, s'étaient éclaircis avec le temps. Le vicomte, qui n'était pas un homme de haute stature, avait pris de l'embonpoint. Ses cheveux s'étaient dégarnis et il arborait une moustache d'une couleur poivre et sel. De par sa physionomie, il pouvait sembler un homme jovial mais Christine se souvenait qu'il était sévère, en particulier lorsqu'il s'agissait de l'éducation de Raoul. La mère de ce dernier était une femme douce et attachante, au contraire de son mari.

Une fois installés dans le salon, Raoul et Christine se désaltérèrent. Celle-ci restait silencieuse, intimidée par les parents de son fiancé. Depuis la réapparition de Raoul dans sa vie, elle n'avait pu rencontrer le vicomte et la vicomtesse. Raoul lui avait expliqué qu'ils étaient partis en voyage en Angleterre pour les besoins des affaires que son père y menait.

Au vue de l'allure un peu nerveuse de Raoul en cet instant, elle,comprit que si leurs fiançailles avaient été tenues secrètes pour ne pas subir la colère du Fantôme à sa propre demande, Raoul, de son côté, les avaient aussi tues à ses parents.

Raoul posa un peu brusquement sa tasse de thé sur la table et commença son récit:

« - Père, Mère, je voulais vous présenter cette jeune femme d'une façon plus convenable à l'étiquette. Mais je pense que vous la reconnaîtrez car vous l'avez déjà rencontrée.

- Oui, il me semble votre visage ne m'est pas inconnu, Mademoiselle, lui répondit la vicomtesse. Mais je ne saurai dire qui vous êtes.

- Et bien, je vous présente Christine Daaé. Père, Mère,... »

La mère de Raoul était prête à ouvrir ses bras pour saluer Christine, lorsque Raoul lâcha:

« ... Mlle Daaé et moi sommes fiancés. »

Notes de l'Auteure: Si vous connaissez le spectacle et le film, vous devez avoir remarqué que dans ma fic Christine ne porte pas la robe de mariée qu'Erik lui avait obligé de mettre mais sa robe de ''Don Juan''. J'ai fait une petite incartade, je vous l'avoue, mais pourquoi ? Vous le saurez lorsque vous lirez la suite! ;D

J'aimerai avoir vos reviews car je n'en ai pas beaucoup. Est-ce que vous appréciez l'histoire ? Il est vrai que je m'attarde beaucoup sur cette soirée où l'incendie a eu lieu mais je pense qu'elle est essentielle pour comprendre la psychologie de chacun des personnages. Alors si vous avez des remarques ou des commentaires c'est toujours bon à prendre vu que c'est quand même ma première fic. Merci à tous...