Chapitre 7: Le rideau se baisse

Erik retournait vers son havre de paix, son royaume dédié à son ultime passion: la musique. La bague de fiançailles de Christine était fermement cachée dans son poing gauche.

Il regrettait ce geste malencontreux qu'il avait eu à l'encontre de Meg Giry. Si Marie n'était venue à temps, il ne sait s'il aurait réussi à contenir sa colère et à desserrer ses doigts autour de sa gorge.

Il avait senti quelque chose changer en lui, ce soir, depuis le baiser de Christine... Il s'était, à cet instant, senti vivre et naître en tant qu'homme. Avant cela, il s'était toujours perçu comme un monstre, un spectre sans âme. A présent, il la sentait dans sa chair, cette âme humaine qu'il n'avait jamais connu.

S'il ne l'aimait pas autant, il aurait pu en vouloir à Christine de l'avoir changé ainsi et de l'avoir abandonné l'instant d'après.

Autrefois, il n'était qu'un animal doté de sentiments primaires: l'amour ,certes, mais possessif, passionnel mais aussi la jalousie, la colère, le goût du meurtre... A présent, la part d'homme en lui grandissait et il commençait à ressentir des sentiments qu'il n'avait jamais éprouvé: le regret, la compassion, l'altruisme... Oui, il était évident que le Fantôme de l'Opéra était bien mort ce soir par le baiser de Christine Daaé.

Lorsqu'il déboucha du passage secret qu'il avait emprunté une heure auparavant, il ne se sentit plus chez lui. Ce lieu qui l'avait accueilli pendant vingt ans lui semblait, à présent, étranger. Ici, il s'était construit une carapace et un rôle. Marie Giry avait veillé sur lui mais il savait qu'aujourd'hui c'était à lui de veiller sur sa fille et elle. Il lui devait tant. Ses conseils avaient toujours été avisés.

« Tu as fait ce qui était le mieux » lui avait-elle dit.

Pourtant, s'il avait agi comme il l'avait prévu, les choses se seraient passées différemment. Si Christine ne lui avait pas donné ce baiser, il aurait tué Raoul. Il savait qu'elle lui en aurait sûrement voulu au départ. Avec le temps, elle aurait été obligé de l'accepter et elle serait devenue sa femme. Il l'aurait enlevé ce soir et amené à la maison qu'il avait acheté spécialement. Son plan avait été monté depuis qu'il avait écrit ''Le Triomphe de Don Juan''. Là-bas, il aurait vécu avec elle. Une fois le souvenir de Raoul effacé, il aurait continué ses leçons de chant qu'elle appréciait tant depuis qu'elle était arrivée à l'Opéra Populaire. Elle serait devenue une grande cantatrice, que ce soit en France ou à l'étranger. Il l'aurait emmenée là où elle aurait souhaité chanter. Elle serait devenue une grande cantatrice, détrônant toutes les Carlotta du monde sans son aide. Là, elle aurait pu enfin être sienne, là, elle l'aurait peut-être aimé. Elle aurait appris à l'aimer. Il aurait continué à lui écrire des opéras, il en aurait écrit des milliers. Christine était sa muse. Son talent de compositeur, c'était uniquement à elle qu'il le devait.

Maintenant qu'elle était partie, qu'il lui avait détaché les ailes, il se sentait comme une coquille vide. La musique avait cessé de jouer dans sa tête. Il se dirigea vers son orgue. Il caressa le clavier de ses doigts. Ces derniers étaient incapables d'appuyer sur la moindre touche. Agacé, il se dirigea vers son pupitre où il écrivait ses partitions. Il prit sa plume et la posa sur le papier. Il était incapable d'écrire la moindre mesure, pas même la moindre note. Ses doigts tremblèrent, tout à coup, si fort qu'il en lâcha sa plume. Il s'assit et ouvrit sa main gauche. La bague sertie de diamants aux reflets bleutés était toujours là. Il l'avait serrée si fort que sa paume était incrustée du contour du bijou.

Christine s'en était allée et sa passion pour la musique aussi. Sa muse l'avait quitté.

A quoi bon continuer à essayer de produire quoi que ce soit ?

Le simple fait de vouloir jouer ou composer lui rappelait celle qui l'obsédait. Il s'était résigné. Sans musique à présent, il fallait qu'il se reconstruise et qu'il se crée une autre vie. Il s'en sentait capable. Ce n'était pas la première fois que cela lui arrivait mais il savait que, cette fois, serait la plus difficile de toutes.

Dans cet état d'esprit, il se décida à ne rien emporter avec lui dans sa nouvelle demeure. Il prit un des chandeliers allumés, ramassa ses partitions, ses dessins, ses portraits de Christine et de l'opéra. Il posa tout ce qu'il avait chéri sur la maquette de la scène et y mit le feu, comme il l'avait fait en vrai quelques heures auparavant.

Il savait qu'à présent personne ne s'introduirait dans cette antre pour voler ses biens mais il voulait en finir avec sa vie passée. Il brûla les rideaux de velours, les draps de son lit. Il s'approcha de sa boîte à musique. En l'ouvrant, il avait toujours trouvé un refuge dans cette mélodie. Le petit singe qui jouait des cymbales le rassurait et l'apaisait. La flamme du chandelier s'approcha dangereusement de la figurine. Il arrêta son geste à quelques centimètres d'elle. Non, il ne se sentait pas le courage de brûler cet objet. Il représentait toute sa vie: le mauvais comme son enfance chez les gitans mais aussi le bien comme sa délivrance par Marie Giry et sa vie à l'opéra. Il décida de la laisser là. Il n'avait pas l'envie de l'emmener avec lui. Il ne voulait plus entendre aucune mélodie jusqu'à la fin de sa vie.

Il se rendit jusqu'à la statue de Christine. Cela non plus il ne pouvait la brûler. Ce temple de l'obsession, il y avait passer des heures tous les jours à le contempler. Il récupéra par terre le voile de dentelle qu'elle avait retiré, il prit la robe de mariée qu'elle devait mettre avant que Raoul n'intervienne. Il serra l'habit dans ses bras. Il huma le parfum de cet ouvrage délicat: l'odeur de muguet lui rappela celle de Christine. Il avait passé des heures à trouver une formule de parfum qui lui faisait penser à elle. Pour qu'elle semble toujours près de lui même loin de sa vue. Il déposa la robe dans un sac avec le voile. Il prit ses propres habits pour les emmener chez lui.

Avant de partir, il déposa la statue de cire dans l'eau qui bordait la rive. Le temps la ferait disparaître comme la douleur dans sa poitrine, celle de son coeur brisé.

Par contre, il prit dans ses bagages une chaîne en argent, y glissa la bague et l'attacha autour de son cou. Le bijou se posa directement sur son coeur. S'il pouvait oublier la musique, il ne se sentait pas encore prêt à oublier complètement Christine: son visage, oui, mais pas le fait qu'elle ait existé et que l'attachement, si infime soit-il, qu'elle lui avait témoigné fut réel. Il ne pouvait pour le moment y renoncer.

Car, si elle ne lui avait pas montré d'intérêt ou de compassion, pourquoi, avant de s'enfuir avec Raoul, était-elle revenue lui redonner cette bague, cet objet le plus précieux à ses yeux depuis ses fiançailles ?

Il prit son sac, enfila ses gants, son veston, sa redingote et sa cape de voyage. Il s'engouffra dans un de ces tunnels qu'il connaissait par coeur, celui qui débouchait plusieurs rues au-dessus de l'opéra. Et cela sans même se retourner.

Que pensez-vous de cette vision d'Erik ? Vous plaît-elle ?

J'attends vos reviews, please !

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