Chapitre 9: Des fiançailles mal accueillies
« Fiancés ? Répéta Georges de Chagny, d'une voix tonitruante, sa face virant au cramoisi. Raoul, venez immédiatement dans mon bureau ! »
Christine et Raoul avaient sursauté devant la colère du vicomte. Ce que Raoul appréhendait depuis ses fiançailles secrètes s'était réalisé. Il se doutait que Christine ne représentait pas un parti convenable, au regard de son père. Il avait osé espérer que leur relation avec la famille Daaé, depuis tant d'années, aurait eu raison de sa réticence.
Raoul se leva sur le champ et suivit son père. Il savait qu'ils allaient droit vers une altercation. Le vicomte s'arrêta à la porte du salon.
« - Eugénie, faites appeler pour qu'on ramène Mlle Daaé à l'Opéra Populaire. Ce n'est plus une heure décente pour une jeune fille de son âge, dit le vicomte en s'adressant à sa femme.
- Père, Christine n'a nulle part où loger cette nuit. L'opéra à été victime d'un incendie. Voilà la raison de notre accoutrement. Nous avons pu nous sauver de justesse.
- Cela s'est passé pendant la représentation ? Demanda la vicomtesse
- Oui, un homme mal intentionné a mis le feu en décrochant le lustre d'apparat, répondit vaguement Raoul, les yeux rivés sur Christine pour voir sa réaction mais celle-ci resta impassible.
- Mon Dieu ! Quel bonheur que vous soyez sains et saufs ! »
Pendant ce temps, le vicomte fulminait dans son coin.
« Dans ce cas, faites préparer une chambre pour Mlle Daaé. Elle logera ici cette nuit. Raoul, suivez-moi, nous avons à parler. »
Raoul suivit son père dans son bureau.
« Fermez la porte, ordonna son père »
Raoul s'exécuta. Georges de Chagny, les mains dans le dos, faisait les cent pas dans la pièce habillée de bibliothèques. Seule la cheminée allumée leur fournissait une lumière étouffée. Le vicomte se retourna brutalement vers son fils et le dévisagea.
« - Raoul, avez-vous donc perdu l'esprit en vous liant à Mlle Daaé ?
- Non, Père. Je l'aime sincèrement et l'amour que je lui porte est réciproque.
- Un amour intéressé, certainement !
- Vous vous méprenez, Père. Vous connaissiez bien Gustave Daaé pour savoir qu'il n'était pas vénal. Sa fille suit en tout point son exemple.
- Comment le savez-vous ? La vie à l'opéra a certainement gâté son tempérament.
- Mme Giry est une personne assez honnête et honorable pour avoir veillé à la bonne éducation de Christine. Vous n'êtes pas sans ignorer que nous avions vécu tous deux un amour d'enfance. Notre rencontre à l'âge adulte n'a fait qu'affirmer cet amour.
- Est-ce une raison pour se précipiter dans des fiançailles, sans même nous consulter votre mère et moi ? Dites-moi la vérité, Raoul, l'avez-vous mise enceinte ? Auquel cas un dédommagement financier fera l'affaire pour qu'elle garde le silence et subvienne aux besoins de son enfant.
- Comment pouvez-vous me penser si frivole ? Je n'ai que 20 ans mais je sais agir en adulte, s'indigna Raoul.
- Parce que vous êtes jeune et que les femmes sont assez malignes pour vous faire perdre la tête !
- Christine n'est pas enceinte, si c'est cela qui vous inquiète. Nous nous sommes fiancés pour mettre un terme au harcèlement dont elle était victime, de la part d'un homme qui ne la méritait pas.
- Et est-ce que, par hasard, cet homme aurait incendié l'opéra ?
- C'est lui-même, Père. Mais je vous en supplie, épargnez à Christine le souvenir de cet homme. Elle a énormément souffert par sa faute.
- Je vois surtout que vos fiançailles n'ont fait qu'envenimer les choses. Pour couronne le tout, l'argent de notre mécénat est parti en fumée ce soir. Il faut que je convoque Gilles André et Richard Firmin au plus tôt demain pour savoir si nous pouvons récupérer une partie de notre investissement.
- Les connaissant, Père, je crois qu'ils l'ont entièrement dilapidé avant que l'opéra ne brûle.
- Je me doutais que ces hommes étaient des arrivistes et des bons à rien lorsque je les ai rencontrés avant mon départ pour l'Angleterre. Lefèvre n'aurait jamais dû céder l'opéra à des ferrailleurs, ignorants du monde des arts ! Vous auriez dû me prévenir de la situation. Jamais je n'aurai fait un don pour l'opéra en le sachant si mal tenu !
- Pouvons-nous arrêter de parler affaire, Père ? La basse extraction de Christine est-elle la seule chose que vous avez à lui reprocher ?
- Non, il n'y a pas que cela. Vous n'étiez pas sans savoir que mon voyage en Angleterre n'était pas sans rapport avec une possible union avec une des filles de Lord Lancaster !
- Autrement dit, il s'agit encore de vos affaires professionnelles...
- Oui, mais si nous voulons continuer à vivre convenablement, suivant notre rang, mariage et affaires vont de pair. Lord Lancaster et moi avons convenu d'un marché fort intéressant pour nous deux en alliant nos flottes de Southampton et du Havre. Un mariage avec Miss Lancaster aurait renforcé cette alliance. Nous avions presque tout organisé. Il ne manquait plus que de vous rencontrer. Si vous vous unissez à Mlle Daaé, non seulement vous serez la risée de la bonne société parisienne, mais de plus vous mettez en péril nos placements outre-manche !
- Il est hors de question d'annuler les fiançailles, Père, soutint Raoul.
- Le mariage, Raoul, n'est pas de l'amour: c'est un marché. Si vous aimez tant Christine Daaé, faites-en votre maîtresse mais restez discret !
- Je n'ai pas la même façon de voir le mariage que vous, Père. Je ne pourrai m'accorder toute ma vie avec une femme que je ne chéris pas et qui ne m'aime pas en retour.
- C'est encore moi qui ai le dernier mot, Raoul ! Vous n'épouserez pas Mlle Daaé.
- Préférez-vous me déshériter ou me voir m'enfuir avec elle et ne jamais plus avoir de mes nouvelles?
- Des nouvelles, je suis sûr que j'en aurai car vous ne supporterez pas de vivre dans le caniveau. Vous reviendrez en rampant me demander de l'argent ! »
Le vicomte s'arrêta devant le regard outré de son fils. Ce dernier était déjà prêt à partir, une main sur la poignée de la porte, lorsque celle-ci s'ouvrit sur la vicomtesse.
« - Excusez-moi d'interrompre votre dispute mais Christine est partie se coucher.
-Eugénie, raisonnez votre fils. Faites-lui comprendre que son engagement ne peut être maintenu.
- Raoul, il est vrai que Mlle Daaé est très charmante, lui dit sa mère d'une voix douce, mais ce mariage n'apportera rien à notre famille.
- Voyez, votre mère partage mon avis. Si ta soeur, Henriette, n'était pas décédée il y deux ans en couche, son mari le Comte d'Hautbourg nous aurait permis de faire des alliances profitables. Mais malheureusement, le fils de ta soeur est mort en même temps qu'elle. Nous ne pouvions plus rien apporter au comte, n'ayant plus de liens familiaux avec lui. De plus, ce dernier est en pourparlers de se marier avantageusement avec la Marquise d'Allier, veuve elle aussi. Il n'a donc cure de nos problèmes en ce moment. Comprenez le problème, Raoul. Notre situation financière n'est pas au plus haut. Nous comptons sur la dot de Miss Lancaster pour régler certaines dettes.
- Pourquoi, alors, faire un mécénat avec l'opéra ? Votre argent aurait mieux fait d'aller ailleurs plutôt que d'être placé en pure perte!
- Mais pour faire bonne figure vis-à-vis de la société !
- Finalement, il s'agit plus du problème de la dot de Christine que de son origine, n'est-ce pas?
- Sans vous mentir, oui, Raoul.
- Et à combien sa dot devrait-elle s'élever ?
- Nous n'aurions accepté aucun parti en dessous de 100000 francs.
- Une telle somme ! Mais Christine ne possède pas cela.
- Je le sais. C'est pourquoi tes fiançailles sont annulées et que tu épouseras Miss Lancaster. Je ferai venir Mme Giry demain pour qu'elle reprenne Christine. Il en sera ainsi, Raoul. La discussion est close. Allez vous coucher.
- Soyez sage et raisonnable, mon fils, lui demanda la vicomtesse en lui prenant la main. »
Raoul avait les larmes aux yeux. Il se sentait impuissant face à ses parents. Toute leur destinée reposait sur son union future. De toutes les promesses faites à Christine, il ne pouvait en tenir aucune. Il se dépêcha de saluer ses parents et s'enfuit se réfugier dans ses appartements.
OooOoOoOoOo
Christine se trouvait dans l'une des chambres d'invité de l'Hôtel de Chagny. Une domestique s'était occupée d'elle. Le feu avait été allumé dans la cheminée. De l'eau chaude avait été versée dans une baignoire. Elle s'était lavée. Ses vêtements déchirés avaient été jetés. On lui avait apporté une chemise de nuit et on lui avait soigné sa blessure à la main.
Elle était assise, seule, devant une coiffeuse et se peignait les cheveux. Dans le miroir, elle ne reconnaissait pas ses traits. Son visage était pâle et des cernes se creusaient au-dessus de ses pommettes saillantes.
Elle se sentait vide, sans aucun sentiment concernant sa situation actuelle.
Lorsque la vicomtesse avait appelé une domestique pour s'occuper d'elle, elle avait entendu les éclats de voix de Georges de Chagny. Elle se doutait que les fiançailles n'étaient pas acceptées par la famille de Raoul.
Ce soir était la fin de tout. Elle avait perdu son Ange de la Musique, son père, son opéra et elle sentait qu'à l'heure actuelle, elle était aussi en train de perdre Raoul. Celui pour qui et par qui elle avait abandonné les trois choses auxquelles elle tenait le plus dans sa vie. Elle se retint de continuer à laisser errer ses pensées de la sorte. Elle était, certes, lasse, épuisée par les événements de ce jour, trop fatiguée pour éprouver peine ou tristesse. Mais, paradoxalement, elle sentait les larmes lui montaient aux yeux. Elle ne voulait pas s'abandonner au chagrin; Elle aurait tout le temps pour cela le lendemain.
Elle se leva pour se diriger vers son lit. Quel lit! Il était beaucoup trop grand pour elle, habituée à sa couche minuscule au pensionnat de l'opéra. C'était la première fois qu'elle dormait seule. D'habitude, elle dormait en compagnie des autres filles du corps de ballet. Lorsqu'elles étaient endormies, l'Ange lui murmurait des mots réconfortants et lui chantait des berceuses. Elle collait son oreille contre le mur jouxtant son lit et se laissait guider par cette voix qui l'apaisait lorsqu'elle n'arrivait pas à s'endormir.
Mais cela faisait déjà trois mois qu'elle n'avait pas entendu sa voix. Ce soir, plus que jamais, elle avait besoin de l'entendre. Elle colla son oreille contre la tête de lit. Elle resta assise pendant un long moment, les bras entourant ses jambes.
Aucun ténor, aucune mélodie ne vint la soulager cette nuit-là. Dans la chambre, tout n'était que silence, mis à part le feu crépitant dans la cheminée. Elle finit par sombrer dans un sommeil lourd et agité, empli de cauchemars.
Raoul avait promis de la délivrer de sa solitude mais, cette nuit, dans cette chambre, elle ne s'était jamais sentie aussi seule de toute sa vie...
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