Chapitre 15: Une attente interminable
Les volets donnant dans la chambre de Christine étaient fermés et malgré les fenêtres entrouvertes, aucun souffle d'air ne pénétrait dans la pièce.
Le mois de juillet 1876 s'annonçait caniculaire. En ce début d'après-midi, Christine était allongée sur son lit mais la chaleur suffocante l'empêchait de trouver le sommeil.
Cela faisait déjà trois mois qu'elle était confinée dans la chambre où elle avait passé sa première nuit à l'Hôtel de Chagny. L'été à Paris s'était révélé un vrai supplice.
Que n'aurait-elle donné pour se trouver à la maison sur la plage en Normandie, comme ils s'y rendaient tous les ans!
Mais Raoul lui avait ordonné de rester dans la capitale: il n'y avait qu'ici que les meilleurs médecins se trouvaient. De plus, dans son état, aucun déplacement ne lui aurait été permis.
Elle caressa machinalement son ventre proéminent. A huit mois et demi de grossesse, elle paraissait toujours très frêle. Elle avait failli perdre l'enfant au cinquième mois et après plusieurs jours à veiller sur elle et le futur bébé, le médecin lui avait recommandé de garder le lit jusqu'à sa délivrance. Elle aurait tellement voulu bouger, juste se promener mais Raoul et Eugénie de Chagny veillaient scrupuleusement à ce qu'elle respecte les consignes qu'on lui avait donnée.
Si son mari avait pu la mettre sous verre, il l'aurait certainement fait.
Depuis leur mariage, il avait cinq ans, Raoul n'aspirait qu'à ce que sa femme soit enceinte. Il l'espérait, non seulement, pour avoir des héritiers mais aussi pour que son épouse prenne le goût de vivre pleinement.
Christine joua avec le collier qu'elle portait à son cou, depuis sa lune de miel. Raoul lui avait offert ce pendentif orné d'un saphir taillé en forme de coeur: son cadeau de mariage, lui avait-il dit.
Les souvenirs affluèrent alors.
Elle se remémora son arrivée en Normandie. La maison se trouvait à quelques kilomètres de Deauville. Raoul avait pensé que ce serait le meilleur endroit pour un voyage de noces.
Christine était une personne si simple à vivre qu'elle ne s'était pas formalisée à vouloir partir à l'étranger. Ce qui comptait le plus pour elle, c'était le lien avec son passé, avec son père. Raoul lui avait fait la surprise de la destination et quand elle avait compris où ils se rendaient, elle avait pleuré de joie.
Il l'avait laissée redécouvrir tous les recoins de la maison. Chaque pièce lui rappelait un moment passé, une anecdote. Elle se souvenait de tout, malgré qu'elle n'ait passé que deux étés dans cette villa, accompagnée de Gustave Daaé pour divertir les de Chagny.
Le clou de la visite avait été le grenier où Raoul et elle, âgés de neuf et cinq ans, s'amusaient les jours de pluie à lire de vieux contes nordiques que le violoniste gardait toujours sur lui. Christine avait baigné dans ce folklore, afin de ne pas oublier ses origines scandinaves.
Le soir de leur arrivée, Raoul la mena au grenier. Il s'asseyèrent sur une vieille couverture et burent du chocolat, comme onze ans auparavant.. Puis, du fond de la pièce, il lui amena un vieux coffre. Christine l'avait ouvert et avait découvert les ouvrages que son père avait omis de reprendre avec lui, lorsqu'ils avaient dû retourner à Paris, sa maladie s'aggravant. Elle en avait pleuré de joie. Elle était si reconnaissante envers Raoul. Il essayait toujours de la combler. Elle avait ouvert le livre qu'elle préférait entre tous et s'était mise à lire son conte favori. Malgré les années, elle n'eut presque pas besoin de poser les yeux sur les pages, elle le connaissait encore par coeur. Raoul était resté allongé près d'elle. Quand elle arriva à la dernière page, le pendentif s'y trouvait, accroché à la reliure. C'était sa surprise finale.
Dans cette maison, elle se sentait apaisée et en sécurité, comme lorsqu'elle était enfant.
Raoul se montrait énormément protecteur envers elle. Cette marque d'attention avait cependant ses revers. Lorsqu'ils se rendaient à Deauville, pour la soirée, Raoul décidait du spectacle qu'ils allaient voir. A son grand désespoir, ils n'allaient qu'au théâtre ou à des concerts symphoniques. Christine aurait donné tout ce qu'elle avait pour retourner dans un opéra.
Si elle ne travaillait plus sa voix, elle avait continué ses exercices d'assouplissement de danse classique. Ella avait passé dix de sa vie à ne vivre que pour cela, elle voulait entretenir tout ce qu'elle avait acquis D'ailleurs, dans ses appartements de l'Hôtel, un endroit lui était réservé et on lui avait posé une barre pour qu'elle s'exerce.
Mais l'opéra lui manquait toujours terriblement. Christine n'avait osé qu'un an après leur lune de miel, à leur retour à Deauvile pour l'été, en parler.
« Pourrions-nous nous rendre à l'opéra? » Ella avait fait sa demande d'une toute petite voix, comme un enfant qui demanderait la lune pour son anniversaire. Raoul n'avait jamais reparlé du drame de l'incendie. Il avait semblé être choqué par sa requête et lui demanda si cela était bien nécessaire de ressasser de sombres leurs fiançailles, ils n'avaient jamais reparlé de l'Opéra Populaire, comme si le sujet était devenu tabou. Mais il plia face à sa requête.
Le soir même, ils se rendirent au petit opéra de Deauville. Christine ne s'y était jamais rendue comme spectatrice. Elle découvrit tout avec des yeux nouveaux, celui d'une vicomtesse. Lorsque la représentation commença, les désirs sombres qu'elle avait enfoui réapparurent, comme si la plaie dans son coeur qu'elle avait mis un an à panser était restée béante, à peine cicatrisée. Ce n'était pas dans cette loge qu'elle voulait être mais sur scène et plus insidieusement, ce n'était pas Raoul qu'elle voulait près d'elle pour partager ce moment. Bouleversée, elle implora son mari de partir avant même la fin du premier acte. Raoul ne lui trouva rien à redire. Il lui donna son bras et ils partirent sur le champ. Il avait été sûr de sa réaction. Son épouse n'était pas encore remise de cette nuit traumatisante de 1871.
La mélancolie de Christine se fit de nouveau plus intense après cette sortie. Elle faisait tout pour être agréable à Raoul mais elle ne montrait de goût à rien, le laissant choisir pour elle. Comme si, pour elle, chaque jour était une attente interminable. C'est à partir de ce moment qu'il espéra qu'elle tombe enceinte. Un enfant ne viendrait qu'illuminer sa vie. Il s'était malheureusement rendu compte que la joie de la jeune Christine s'était éteinte en même temps que son père et son enthousiasme en même temps que l'opéra. Il avait tout tenté mais il s'était avoué à lui-même qu'il ne pourrait rien faire pour y remédier.
Leurs moments intimes étaient également brefs et sans chaleur. Si il ne s'était pas inquiété des réactions de sa femme dans un premier temps, il avait fini par comprendre que quelque chose n'allait pas. Certes, elle se laissait faire mais sans aucune jouissance. Elle ne semblait remplir que les obligations que lui imposaient le mariage.
Il avait rempli ses promesses: il l'avait protégée, il l'avait guidée dans sa nouvelle vie. Avec la liberté que leur donnait le mariage, Christine l'avait accompagné dans tous ses déplacements. Il lui avait fait découvrir une bonne partie de l'Europe.
Si tu vas au bout du monde, j'irai (anywhere you go, let me go too), s'étaient-ils jurés.
L'ennui était que Christine, même à ses côtés, semblait souvent être à mille lieux de lui. Elle ne se confiait pas à lui. Les années avaient fait qu'ils s'éloignaient l'un de l'autre. Dans la société, ils étaient connus comme le couple le plus solide et amoureux qui soit mais, en privé, cette image idyllique commençait à se craqueler.
Lorsqu'en 1874, Georges de Chagny décéda brutalement d'une crise d'apoplexie, Raoul reprit les affaires familiales. Il plongea à bras le corps dans ses obligations et ses affaires. Il partait souvent en déplacement et le travail devint florissant. Christine, à ce moment-là, ne l'accompagna plus. Elle séjournait à l'Hôtel de Chagny l'hiver et en Normandie l'été. Eugénie de Chagny, sa belle-mère, restait près d'elle. Elle étaient toutes deux d'un caractère aimable. Elles appréciaient chacune la compagnie de l'autre.
Christine fut extirpée de ses songes par un coup donné à la porte. Elle se redressa contre sa pile d'oreillers.
« - Entrez, dit-elle.
- Ma chère Christine, comment allez-vous aujourd'hui? Demanda la comtesse de Noailles. »
En cinq ans, Émilie était devenue une grande amie. Avec elle, elle pouvait un peu se confier et trouver du réconfort.
« - Bien.
- Vous n'avez jamais su mentir. Dites-moi la vérité.
- Pour tout vous dire, je me sens sur le point d'éclater, dit-elle en réprimant un sourire. Si cette canicule persiste, je crois que je vais fondre. De plus, je ne sais si après l'accouchement, je saurai à nouveau remettre un pied devant l'autre à force d'être cloîtrée dans ce lit.
- Voilà qui me semble plus réaliste qu'un simple 'bien', riait Émilie.
- Je ne veux pas me plaindre. Cet enfant, je me dois de le préserver au mieux. Raoul l'a tant attendu... »
Christine se rappela cette attente, chaque mois, qui se soldait par un échec, à chaque nouvelle menstruation. Elle savait que le peu de rapports que le couple avait n'arrangeait en rien la chose. Mais tout le monde commençait à se demander dans l'entourage des de Chagny, si la jeune vicomtesse n'était pas stérile. Aussi, cette dernière avait été ravie de se savoir enceinte. L'être qui grandissait en elle était l'espoir de pouvoir vivre autre chose que cette vie monotone et pleine de langueur dans laquelle elle s'enferrait.
« - On voit bien que ce ne sont pas les hommes qui enfantent! S'exclama Émilie. Je suppose aussi qu'il a des exigences entre une fille et un garçon!
- En vérité, il aimerait une fille, lui avoua Christine.
- Et vous, ma chère?
- Je veux juste que mon enfant aille bien. Pour le reste, je n'ai pas d'exigences.
- Je reconnais bien là votre doux tempérament, s'extasia la comtesse.
- Avez-vous fleuri la tombe de mon père, Émilie? Demanda Christine.
- Mon amie, comme vous me l'avez demandé, je le fais tous les dimanches. Bientôt, vous pourrez vous en charger vous-même à nouveau.
- Il n'y a rien de particulier au niveau du mausolée?
- Non, ma chère, il est entretenu par Pierre, le valet de votre époux, comme toujours.
- Vous ne comprenez pas ce que je veux dire, Émilie. Personne d'autre ne fleurit sa tombe?
- Personne. Pourquoi? Un parent de votre père devrait la fleurir également? Lui demanda la comtesse intriguée.
- Non, bien sûr que non, répondit Christine, embarrassée. »
Elle ne L'avait pas revu depuis son mariage. Elle avait embrassé l'espoir qu'Il se manifesterait à nouveau à elle. Voilà pourquoi elle avait pris des habitudes auxquelles elle ne dérogeait pas., dont celle tous les dimanches, après la messe, de se recueillir au cimetière Saint-Germain sur la tombe de Gustave Daaé. Elle y allait toujours seule. Raoul restait dans le fiacre à l'attendre, lui laissant ce moment de solitude dans le recueillement. Elle espérait toutes les semaines un signe de Sa part. Une simple rose pour lui montrer qu'Il était toujours en vie et qu'Il pensait à elle.
Mais depuis cinq longues années, aucune fleur, aucune apparition n'avait égayé son quotidien. Il avait tenu sa promesse de ne plus jamais interférer dans sa vie.
Elle avait écrit plusieurs fois à Mme Giry. Elle avait envoyé des lettres à la nouvelle école de danse qu'elle dirigeait mais elle n'avait jamais eu de réponses en retour. Elle était consciente de ce qu'avait été sa mauvaise conduite envers elle. Depuis l'invitation à son mariage, elle n'avait pu revoir Mme Giry et Meg. Elle ne savait pas où elles logeaient ni si elles allaient bien.
Elle avait voulu se rendre à l'école pour voir son ancienne directrice de ballet mais elle y avait toujours été empêchée par sa belle-mère ou par Raoul. Son mari, plus qu'elle, savait qu'inévitablement un lien avec Mme Giry signifierait le retour du Fantôme et cela il en était hors de question.
Christine vivait donc dans une cage, certes dorée, mais cela restait toujours une prison.
Alors qu'Emilie était occupée de lui raconter dans le détail la réception qu'elle avait donné la veille pour la fête nationale, Christine se plia en deux sous la force d'une contraction. Ce n'était pas la première de la journée. Elle savait ce que cela signifiait.
« - Christine, vous sentez-vous bien?
- Pouvez-vous appeler le docteur, Émilie, ainsi que mon mari? Je crois que le moment est arrivé. »
