Chapitre 17: Trahisons

« Non, Raoul, mon coeur, ne jouez pas avec l'abeille. Elle pourrait vous piquer! »

Le petit garçon de quatre ans se promenait dans le jardin de l'Hôtel de Chagny.

« - Christine, vous n'écoutez pas ce que je vous dis, se plaignait Émilie.

- Excusez-moi, Émilie, mais il est tellement imprudent qu'il va se faire mal...

- Vous devriez appeler sa nourrice. Nous devons parler de choses importantes.

- Madame Monier a demandé son congé pour la journée. Je peux m'en occuper toute seule.

- Vous détournez la discussion. Je sais que ce n'est pas un sujet facile à aborder mais... »

La comtesse de Noailles ne put terminer sa phrase. Christine était descendue dans le jardin car son fils pleurait après être tombé par terre.

C'était une belle journée de mai en cette année 1881 et la vicomtesse de Chagny aimait profiter du soleil annonçant l'approche de l'été sur la terrasse. Émilie appréciait ses après-midis à boire de la limonade avec son amie pendant que le petit Raoul jouait dans l'herbe.

Mais, aujourd'hui, elle devait se confier à Christine. Le secret qu'elle gardait était devenu trop lourd à porter.

Christine ramena à table son fils, dans ses bras, qui continuait à sangloter. Depuis sa naissance, elle le chérissait plus que tout autre être au monde. Elle le gâtait tant que le garçon devenait capricieux et avait un tempérament difficile.

« Vous devriez le rentrer, lui suggéra la comtesse. »

Christine se résigna à appeler une domestique pour que son fils prenne son bain avant le dîner. Il commença alors à s'agripper à sa mère avec une crise de larmes proche de l'hystérie. Elle mit plusieurs minutes à le calmer et dut elle-même le porter à sa chambre pour qu'il accepte de se laver. A son retour, Émilie semblait exaspérée.

« - Quand allez-vous vous montrer un peu plus sévère avec votre enfant?

- Raoul est un garçon fragile. Il est très sensible depuis la mort de sa grand-mère.

- Eugénie avait de l'autorité sur lui. Vous auriez dû prendre exemple sur elle.

- Ma belle-mère avait une façon de l'éduquer et moi une autre. Cela ne fait que quatre mois qu'elle est décédée. Il faut laisser à ce petit du temps. Je suis sûre qu'il finira par mieux se comporter.

- Et que dit votre mari à ce sujet? Demanda la comtesse. »

Christine leva les yeux au ciel. Voilà, Émilie était arrivée où elle voulait en venir...

« - Il me laisse gérer l'éducation de mon fils.

- Cela ne m'étonne pas, vu que le vicomte n'est jamais chez lui.

- Il travaille, il gère les intérêts de notre famille.

- Et les siens par la même occasion...

- Je ne vois pas où vous voulez en venir, dit Christine, qui feignait l'innocence.

- Je veux dire que même lorsqu'il séjourne à Paris, on ne le voit que rarement à vos côtés.

- Raoul et moi avons décidé, d'un commun accord, qu'il devait continuer à se rendre aux réceptions et aux dîners où nous sommes invités. En journée, il se rend à son club où ses amis et lui discutent affaires. Je préfère rester ici, pour m'occuper de mon fils. Je n'ai jamais eu trop de goûts pour les sorties.

- Mais vous n'allez même plus au théâtre!

- Je n'ai jamais eu de goût pour le spectacle.

- Pour une ancienne danseuse de ballet et cantatrice, cela m'étonnerait fortement!

- C'était dans une autre vie, Émilie. Il me semble que ce n'est pas moi qui ai vécu cela.

- Toujours est-il que si vous n'aimez plus le théâtre, votre mari en est toujours friand.

- Je sais qu'il a fait un don à la Comédie Française. Il est naturel pour lui de continuer à cultiver le goût des arts, comme le faisait son père avant lui.

- Je crois surtout qu'il cultive aussi le goût pour les artistes, en particulier les comédiennes.

- Émilie, pour l'amour du Ciel, venez-en au fait. Je sais que vous voulez me dire quelque chose mais vous ne faites que de vagues insinuations.

- Mon amie, c'est que j'ignore comment vous avouer ce que j'ai vu hier soir.

- Et où étiez-vous hier soir?

- A l'opéra. Le vicomte est venu accompagner de Justine Simeniot, une nouvelle comédienne de la Comédie Française. Le bruit circule qu'elle serait sa maîtresse. »

Christine eut soudain un vertige et elle s'accrocha à la table. Émilie se leva pour aider son amie.

« - Ma chère, il fallait que je vous tienne informer. Je suis désolée de vous infliger pareille épreuve.

- Ce n'est rien. Vous avez bien fait. Raoul a le droit d'être heureux. Il le mérite.

- Comment pouvez-vous réagir ainsi? S'outra Émilie.

- Et vous? Comment agissez-vous alors que le comte vous trompe sans vergogne? »

C'était la première fois qu'elles se disputaient. Christine s'en voulut de son attitude. Ce n'était pas à Émilie de payer pour les fautes de Raoul.

« - Je pensais que vous étiez assez attachée à votre époux pour ne pas le laisser souiller votre réputation.

- Je ne veux que le bonheur de Raoul. Si il le trouve avec une autre femme, c'est que je ne lui ai pas procuré autant d'amour que j'aurai dû, voilà tout.

- Ma chère, vous avez toutes les qualités pour faire de lui le plus heureux des hommes.

-A dire vrai, je le crains. Cela fait depuis la naissance de notre fils que nous faisons chambre à part. A ma demande. Je voulais m'occuper de mon bébé la nuit, lorsqu'il était nourrisson et mon mari avait besoin de sommeil. Il m'avait demandé d'avoir une nourrice pour la nuit mais j'ai refusé. Depuis, je n'ai pas réintégré la chambre conjugale. Je savais que je ne pourrai plus lui apporter ce qu'il voulait. Je ne suis pas stupide, Émilie. Je me doutais bien que, pendant ses voyages, il irait voir d'autres femmes et je suis certaine qu'il l'a fait. Mais je pensais qu'à Paris, il serait plus discret. »

Christine fut soulagée de pouvoir enfin se confier à quelqu'un. Elle ne l'avait pas fait depuis tellement longtemps. Même sur la tombe de son père, elle avait été incapable d'avouer l'échec de son mariage ainsi que les raisons de cet échec.

Maintenant, elle avait la réalité devant les yeux. Les larmes coulèrent le long de ses joues.

« - Il semblerait que le vicomte lui ai offert un appartement à quelques pas du théâtre, cette semaine. Voilà pourquoi cela m'inquiète, Christine. Ce n'est plus une aventure d'un soir mais une liaison officielle, depuis hier. J'ai connu le même malheur que vous. J'en ai extrêmement souffert et j'ai agi comme vous. Je n'ai rien laissé paraître. Cela m'a brisée comme personne ne peut l'imaginer. Et à présent, à travers vous, je vois le même schéma se répéter. Je ne peux le supporter. Si vous avez besoin de vous confier ou d'épancher votre douleur, je suis là.

- Merci, Émilie. Vous m'avez toujours témoignée beaucoup de sollicitude et d'affection. Tout ira bien. Demain, je pars avec mon fils à la maison sur la plage, ainsi que Madame Monier. Raoul nous y rejoindra d'ici quelques semaines.

- Si je peux vous donner un conseil, ne laissez pas cette Mlle Simeniot s'installer trop rapidement. Discutez avec Raoul. Peut-être trouverez-vous ensemble un moyen de vous retrouver à nouveau. Essayez de sauver votre mariage, Christine. Il n'est pas encore trop tard. »

oOoOoOoOoOoO

Raoul était, comme de coutume, absent, ce soir-là. Christine avait dîné avec son fils et la comtesse de Noailles. Celle-ci partit rapidement pour laisser son amie méditer sur sa situation.

Christine s'était, tout de suite après le départ d'Émilie, rendue dans sa chambre. Elle avait renvoyée sa femme de chambre. Elle voulait être seule. Elle n'avait pas retiré sa robe. Elle avait juste détaché ses cheveux de son chignon et était occupée à les brosser, tout en réfléchissant.

Elle avait décidé d'attendre Raoul pour discuter avec lui. Cela faisait longtemps qu'ils n'avaient pas pris le temps de se parler. Ils avaient fini par être des étrangers dans la même maison. De simples amis liés par un engagement à vie. Si quelqu'un était fautif, c'était bien elle.

Soudain, elle entendit du bruit dans les appartements de son mari, adjacents aux siens. Il était rentré et l'horloge indiquait minuit trente. Elle prit son courage à deux mains, sortit de sa chambre et alla frapper à celle de son époux.

Personne ne répondit. Elle frappa un peu plus fort. Toujours pas de réponse. Pourtant, elle entendait bien du bruit de l'autre côté. Raoul n'était pas seul apparemment. Elle espérait juste qu'il n'ait pas eu l'audace d'amener une femme chez eux. Elle se décidé à entrer quelque soit la scène à laquelle elle assisterait. Elle posa sa main sur la poignée de la porte et l'ouvrit. Ce qu'elle vit, jamais elle n'aurait pu l'imaginer.

« Ange de la Musique, non! Cria-t-elle. »

C'était Lui qui se tenait là, dans cette pièce. Il n'avait pas changé, malgré tant d'années. Toujours identique à Lui-même, comme dans ses rêves. Il portait un masque noir qui lui dissimulait la moitié supérieure de son visage. Pareil à celui qu'Il portait pour ''Don Juan''.

Comme un soir, dix ans auparavant, Il serrait une corde fermement dans ses mains et au milieu du noeud coulant se trouvait la gorge de Raoul.

« Christine, aide-moi, je t'en prie, supplia Raoul, d'une voix étranglée. »

Elle était tétanisée.

Que devait-elle faire?

Tout était sur le point de se répéter. Elle s'avança d'un pas mais le Fantôme l'en empêcha de sa voix rauque et glaciale.

« - Si tu avances encore, je le tue!

- Ange de la Musique, répéta Christine.

- Je n'accorde pas de deuxième chance. Ce soir, il va mourir de mes propres mains, comme cela aurait du se passer, il y a dix ans! Il ne te mérite pas. Pas après ce qu'il t'a fait! »

Christine ne pouvait rien faire. Rien à part chanter pour sauver Raoul. Elle se mit alors à chanter. Pour le Fantôme. Pour Raoul. Elle ne l'avait pas fait depuis une décennie mais les notes vinrent avec grâce et fluidité.

Ange de la Musique, ne le tue pas!

Ange, je t'en conjure, viens à moi!

« Aucune musique ne viendra m'empêcher de terminer ce que je suis venu accomplir, cette fois, Christine. Ni ta voix, ni un de tes baisers! »

Le Fantôme continuait à lui parler. Il ne chantait pas, comme il l'avait fait à l'opéra. Elle n'avait jamais eu de conversation avec lui qui ne soit chantée. Elle sut que si, physiquement, il n'avait pas changé, à l'intérieur de lui, il était différent.

Pourtant, Christine ne put s'empêcher de chanter, chanter ce qu'elle gardait au fond de son coeur. Elle n'écouta pas les suppliques du Fantôme qui lui demandait d'arrêter, ni le souffle heurté de Raoul qui commençait à étouffer. Elle chanta et sentit les chaînes autour d'elle s'évaporer.

Dix à attendre ta venue

Me sentant mourir sans ta vue

Ce mariage, Ange de la nuit

N'a pas été brisé par lui!

Ange de la Musique, ne blâme que moi

Chaque jour je pensais à toi!

Ange de la Musique, pardonne-moi

Ma vie est vide sans toi!

Erik avait desserré lentement son étreinte mortelle, pendant son chant.

Sa voix. Ce devait être une sirène pour l'envoûter à ce point. Il n'arrivait pas à ignorer ce qu'elle venait de lui avouer. Elle ne l'avait donc pas oublié.

Brutalement, il prit un vase qui se trouvait sur la commode près de lui et le brisa sur le crâne de Raoul. Celui-ci tomba inerte sur le tapis. Christine s'avança près de lui, retira la corde autour de son cou, vérifia qu'il n'était bien qu'évanoui. Le Fantôme n'avait pas bougé. Il se tenait toujours face à elle.

« Raoul a tout fait pour que je sois heureuse mais ce qu'il me manquait c'était toi.

Mascarade, loups de papier qui paradent,

Mascarade, on est toujours incognito,

Mon Ange, je t'aime, lui chanta-t-elle

(Masquarade, paper faces on parade,

Masquarade, hide your face so the world will never find you

Angel, I love you.)

Elle lui remit la corde dans les mains.

« Voilà, maintenant que tu sais toute la vérité, je passe le point de non-retour. »

Elle avança ses doigts vers son visage pour toucher son masque, lorsque du bruit se fit entendre dans le couloir. Le Fantôme tourna alors le dos à Christine et d'un mouvement leste, sortit par la fenêtre ouverte, d'où il s'était introduit.

« - Non, ne t'en vas pas, lui supplia-t-elle.

- Demain, rends-toi à l'école de danse de Mme Giry, lui dit-il »

Il descendit par la gouttière et prit la fuite.

OooOoOoOoOoO

Raoul était étendu sur son lit, lorsqu'il s'éveilla. Il voulut se lever mais Christine l'en empêcha et d'une main ferme le repoussa contre son oreiller. Sa tête lui lançait. Il posa une main sur son crâne et découvrit qu'il était bandé. Le médecin l'examina et décréta que le vicomte se portait bien. La contusion était minime. Il devrait juste garder le repos quelques jours.

Christine et lui se retrouvèrent seuls, lorsque le médecin prit congé d'eux.

« Christine... »

Elle posa un doigt sur les lèvres de son mari, lui intimant de se taire.

« - Tu es rentré dans tes appartements. Tu t'es retrouvé face à un voleur. Il t'a assommé avec le vase et il a pris la fuite. Je suis arrivée quelques secondes après. Le chef de police veut te voir demain pour que tu fasses une déposition et c'est ce que tu lui diras.

- Tu m'as sauvé la vie...

- Une deuxième fois et de justesse. Je ne peux prédire ce qu'il adviendra, s'il recommence. Si il est venu ce soir, c'est que tu n'as pas obéi à ses ordres, n'est-ce pas?

- Eh bien, puisque nous en sommes aux confidences, il est vrai que j'ai reçu des menaces de sa part. Cela faisait si longtemps qu'il avait disparu que je ne les ai pas prises au sérieux. A présent, il faut le retrouver. J'expliquerai tout au chef de police demain.

- Tu ne feras rien.

- Il faut le faire arrêter, Christine. C'est le seul moyen d 'être tranquille...

- Le seul moyen est que tu arrêtes de fréquenter Mlle Simeniot. »

Raoul écarquilla les yeux. Elle avait dit cela d'une voix toute naturelle.

« - Émilie m'a prévenue tout à l'heure, lui expliqua-t-elle.

- J'aurais dû m'en douter. Mais, même si j'obéis à ses exigences, il ne s'arrêtera pas là. Il faut...

- Tu ne feras rien! Répéta Christine en s'exclamant. Tout comme je ne ferai rien de ta liaison avec cette comédienne. Je vais prévenir les domestiques que je ne pars pas demain. J'annule mon voyage en Normandie. »

Raoul fut saisi par la transformation de sa femme. Il ne l'avait jamais vue comme cela. Si sûre d'elle. Elle semblait être sortie d'une léthargie longue de dix ans. Il comprit alors ce qu'il n'avait osé s'avouer, tout ce temps, ce qu'il s'était caché à lui-même, quand au comportement de Christine.

« Ce n'est pas moi que tu aimes, c'est cela? »

Christine ne répondit pas, comme si ce silence était un acquiescement.

« - Alors, pourquoi m'avoir épousé finalement?

- J'étais naïve et trop jeune, Raoul. Incapable de prendre les moindres décisions par moi-même. Tu m'aimais et je te promets que je t'aimais aussi. Du plus profond de mon coeur. Seulement, pas de la manière que tu espérais. Tu était mon ami d'enfance, presque un frère. Je croyais qu'une vie normale avec toi était tout ce que je voulais mais, au final, je me suis trompée. C'était lui. Ça a toujours été lui. »

Voilà pour ce chapitre! Je suis désespérée par le peu de reviews que vous m'envoyez! Pourtant, je sais que vous êtes un certain nombre à suivre cette fic! Je veux vos avis! Ne soyez pas timides!

Par contre, dans les prochains temps, je ne pourrai plus poster les chapitres quotidiennement. Je viens de retrouver du travail, donc j'aurai moins de temps pour écrire. Cependant, je promets d'envoyer environ deux ou trois chapitres par semaine, si possible. Si ça vous intéresse cochez ''follow story'', vous serez averti dès qu'un nouveau chapitre est mis en ligne.

De plus, j'ai en préparation deux one-shots sur le Fantôme. Voulez-vous que je les poste en même temps que cette fic ou préférez-vous que je finisse d'abord cette histoire? En attendant la suite, écrivez-moi vos reviews!