Chapitre 18: Retrouvailles amères

Le lendemain, aux premières lueurs du jour, Christine loua un fiacre. Raoul était encore endormi. Après leurs confidences et l'aveu de leurs trahisons mutuelles, elle l'avait laissé se reposer. Il ignorait ce qu'elle s'apprêtait à faire aujourd'hui et elle remercia intérieurement le Fantôme d'avoir assommé son mari avant de lui avoir donné rendez-vous.

Elle ne savait pas ce qu'il adviendrait de son couple, à présent, mais c'était loin d'être sa préoccupation première. Elle n'avait pas dormi de la nuit. Rien qu'à l'idée de revoir son Ange, elle n'avait pu trouver le sommeil. Elle lui avait avoué son amour mais, lui, que pensait-il d'elle, après tout ce temps? Quelle était sa vie, à présent?

Elle n'avait pas voulu prendre la voiture estampillée aux armoiries des de Chagny car le cocher ne manquerait pas d'informer Raoul de son escapade et de sa destination. De plus, elle ne voulait pas que Paris, à peine réveillé, s'interroge sur la raison de son déplacement.

Elle ne s'était pas habillée aussi simplement, depuis bien des années, et encore la finesse du tissu de sa robe indiquait clairement à quelle classe sociale elle appartenait. Elle avait passé par-dessus une cape de voyage pour que personne ne puisse la reconnaître. Elle trouva la voiture au coin de la rue de l'Hôtel de Chagny et donna la destination au cocher. Christine était très anxieuse mais ne s'était pas sentie aussi vivante depuis la fin de l'Opéra Populaire.

L'école de danse formait les jeunes ballerines et danseurs pour les corps de ballets de la ville et aussi pour l'étranger. Elle envoyait aux opéras leurs nouveaux petits rats pour qu'ils franchissent les marches vers la gloire. A peine entrée dans l'école, Christine eut une réminiscence de sa vie passée. Plusieurs jeunes filles passèrent devant elle, en tutu et ballerines, et elle eut un pincement au coeur de ne plus appartenir à cet univers strict mais si merveilleux. Elle fut attirée par une musique jouée au piano, au rythme régulier et cadencé.

Elle s'approcha de la pièce et y découvrit Mme Giry, en plein cours de danse. Les enfants d'une dizaine d'années s'entraînaient sous l'oeil intransigeant de la chorégraphe. Elle parlait d'une voix forte et sèche, ne laissant passer aucun faux-pas à ses élèves. Une vieille dame était au piano.

La porte de la salle était ouverte et Christine s'avança jusqu'à l'entrebâillement.

Mme Giry n'avait guère changé: la taille fine, les longs cheveux blonds tressés, la robe noire et son bâton à la main qui marquait le rythme. Christine distingua seulement que son visage était plus ridé et que des cheveux blancs se mélangeaient aux dorés.

La présence de Christine fut remarquée par plusieurs élèves qui se trompèrent dans leurs pas. Mme Giry les houspilla, avant de s'apercevoir qu'ils fixaient la femme qui assistait à leur cours.

La chorégraphe fit interrompre la pianiste et demanda:

« Vous cherchez quelqu'un, Madame? »

Christine retira la capuche qui lui masquait son visage et afficha un large sourire à celle qui avait été comme une mère pour elle. Mme Giry blêmit en la reconnaissant.

« Le cours est terminé, les enfants, dit-elle d'une voix dure. »

Ces derniers sortirent immédiatement, en silence, et dévisagèrent avec curiosité celle qui avait mis fin à leur leçon aussi brutalement. Une fois que les deux femmes se retrouvèrent seules, Mme Giry referma la porte sur elles.

« - Mme Giry, dit Christine, en tendant les bras vers elle.

- Que fais-tu ici? Répondit la chorégraphe d'une voix glaciale, qui interrompit l'élan de l'ancienne ballerine.

- Je devais venir vous voir, cela faisait si longtemps. Je n'ai plus eu de vos nouvelles, après mon mariage. Vous n'avez pas répondu à mes lettres.

- Ton mari sait-il que tu es venue ici? Coupa Marie.

- Non, répondit Christine. »

Elle était déstabilisée par l'attitude de l'ancienne directrice du corps de ballet.

« - Tu n'avais pas à venir. Retourne chez toi.

- Non, répondit Christine, d'une voix ferme. Si je suis là, c'est parce qu'Il m'a demandé de venir vous voir.

- Qui? Le vicomte? Feignit Marie

- Vous savez très bien de qui je veux parler, Mme Giry. Ne me dites pas que vous n'êtes pas au courant de ce qui s'est passé cette nuit. De l'agression de Raoul.

- Je ne sais rien du tout, répondit Mme Giry, d'une voix incertaine. »

C'était elle, maintenant qui était déstabilisée par les paroles de Christine.

« - Ne me mentez pas, Mme Giry. Je sais que vous connaissez le secret de Son existence. Depuis le début, vous êtes liée à Lui. J'ai besoin de savoir où Il vit. Où puis-je Le retrouver?

- C'est impossible. D'ailleurs, que lui veux-tu? Le vicomte veut le livrer aux autorités et t'a demandé de recueillir des informations?

- Il a voulu faire payer à Raoul les erreurs qu'il a commises, en essayant de le tuer cette nuit. Par chance, j'ai pu intervenir à temps. Pour la police, il ne s'agit que d'une simple tentative de vol. Je ne suis pas là pour Lui vouloir du mal. Au contraire, je ne veux que Le protéger. De la même façon que vous.

- Apparemment, je n'ai pas réussi à le protéger assez de toi.

- C'est donc pour cela que vous n'avez pas répondu à mes lettres et à mes invitations?

- Christine, tu avais ta vie et il fallait qu'il trouve la sienne en s'éloignant de toi. Mais apparemment, mes efforts ont été vains, puisque son obsession pour toi ne l'a pas quitté. Pourquoi, soudainement, a-t-il voulu tuer de Chagny? Je te jure que je n'étais pas informée de ses agissements.

- Parce qu'il m'est infidèle.

- Je comprends mieux, maintenant, dit-elle au bout de quelques instants. »

Le silence se fit entre elles. Christine lui demanda alors d'une voix implorante:

« Mme Giry, exaucez au moins Son souhait. Il veut me revoir et je le veux aussi. Plus que tout, c'est ce que nous voulons. »

Mme Giry hésita un instant, puis finit par lui tendre une lourde clé travaillée.

« - Va à la rue Montigny. Sur ta droite, tu verras une impasse. Cette clé ouvre une petite porte peinte en vert. Elle te mènera jusqu'à lui.

- Merci, Mme Giry.

- Sois discrète et surtout sois prudente. »

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Christine suivit à la lettre les instructions de Mme Giry et elle emprunta le tunnel qui débouchait sur une deuxième porte. Elle voulut l'ouvrir mais celle-ci était fermée de l'intérieur à clé. Elle frappa à la porte, espérant qu'Il viendrait l'accueillir. Mais, à sa grande surprise, lorsqu'elle s'ouvrit, ce ne fut pas Lui qui se tint devant elle.

« - Meg? Demanda Christine.

- Christine? Dit Meg, qui semblait choquée par l'apparition de son ancienne amie. Que fais-tu ici? Qui t'a donnée la clé de l'entrée?

- C'est ta mère qui me l'a prêtée... Oh, Meg! Je suis si heureuse de te voir! »

Elle embrassa la fille de Mme Giry mais celle-ci resta de marbre.

« - Pourquoi es-tu ici, redemanda Meg, visiblement peu heureuse de revoir son amie.

- Il m'a demandé de le rejoindre. »

Christine semblait revivre le même interrogatoire qu'elle avait subi avec sa mère, quelques instants auparavant. Elle voulait renouer avec Meg.

« - Je sais que cela fait longtemps mais tu m'as beaucoup manquée, tu sais?

- Tu n'avais pas à lui obéir. Il a agi impulsivement hier. Tu n'as pas à le revoir.

- Meg, ce n'est pas moi qui suis revenue à Lui en premier. Il a voulu défendre mon honneur. Je dois discuter avec Lui.

- Tu n'as pas à revenir, dix ans après et faire comme si rien n'avait changé! En choisissant le vicomte, tu as fait souffrir Erik, comme jamais il n'avait souffert!

- Erik? L'Ange de la Musique s'appelle Erik?

- L'Ange de la Musique n'existe plus, Christine, pas plus que le Fantôme de l'Opéra. Ils sont tous deux morts par ta faute, il y a dix ans. Maintenant, il n'y a qu'Erik Giry. Un homme que tu as blessé à jamais. Tu ne sais pas les efforts qu'il a dû faire pour essayer de reprendre goût à la vie. Il a tant enduré! Ton mariage! Ton fils! Ton mari volage! »

Christine ne comprenait pas la hargne de Meg. Elle ne put que lâcher la phrase qu'elle voulait chanter à tue-tête pour que son amie cesse de s'énerver.

« - Mais c'est Lui que j'aime!

- Tu l'aimes? Quelle coïncidence que tu t'en aperçoives juste au moment où ton mari te trompe.

- Tu ne sais pas ce qu'a été ma vie sans Lui , Meg!

- Pauvre vie, en effet! Peut-être devrai-je verser une larme pour toi...

- J'ai commis une erreur en épousant Raoul et ma faute a blessé tout le monde. J'en suis navrée.

- Mais tu as fait un choix, il y a dix ans. Toi seule es responsable de tes décisions. Il faut que tu les assumes jusqu'à la fin de ta vie. Laisse ceux que tu as abandonné derrière toi se relever et t'oublier. Tu ne peux pas venir à lui, comme si tu n'était pas mariée ou mère!

- Ce n'est pas à toi de décider pour Lui ou moi. J'ai le droit de le voir. Il ne m'a pas oublié et moi non plus.

- Et après? Que feras-tu? Tu retourneras voir ton mari, comme si de rien n'était? Et que deviendra Erik, ensuite? J'ai vécu une décennie à le voir essayer de se relever, à essayer de devenir humain. Je l'ai aidé du mieux que j'ai pu avec ma mère. Je ne veux pas que tu l'anéantisses une nouvelle fois.

- Le Fantôme... Erik...est plus fort que tu ne le crois. Tu ne peux pas comprendre ce qui nous lie.

- Ce que je sais, c'est que jamais je n'accepterai que tu le revoies. Pars d'ici! »

La porte du salon s'ouvrit brusquement sur Erik, lui dévoilant une Christine décontenancée et une Meg furibonde.

« Marguerite Giry! Hurla Erik, de toute la puissance de sa voix. C'est à toi de partir et à Christine de rester. Je n'ai pas besoin que tu viennes t'opposer à ma volonté. »

Meg dévisagea Erik, qui portait son masque blanc habituel. Il était furieux. Elle avait été trop loin. Ses larmes de rage se transformèrent en sanglots. Elle passa devant Christine sans lui adresser un regard et referma, à toute volée, derrière elle, la porte dérobée.

Christine se retrouva seule face à Erik.

« Je suis désolée, lui dit-elle. Je ne pensais pas que ma venue la bouleverserait à ce point. »

Il s'approcha d'elle, sans rien dire, en lui tendant sa main gantée. De la même manière qu'il l'avait fait, lorsqu'elle avait traversé le miroir pour le suivre, la première fois qu'il s'était montré à elle.

« Viens, lui murmura-t-il. »

Christine ne put que lui donner sa main et le suivre jusqu'à ses appartements.

Ce sont vos reviews qui me donnent envie d'écrire cette fic et les autres à venir, alors vous savez ce qu'il vous reste à faire!