Chapitre 19: Confidences
Christine monta les escaliers, suivant le Fantôme. Elle avait déjà oublié sa dispute avec Meg. Elle ne faisait que river ses yeux sur son dos. Il ne se retourna pas pour la regarder.
A l'étage, il ouvrit une porte qui menait à un petit salon, pourvu d'une cheminée éteinte. Les rideaux étaient baissés et les premiers rayons du jour essayaient timidement de pointer à travers leurs embrasures. Deux fauteuils faisaient face à l'âtre.
Une fois Christine entrée, il referma la porte sur eux. Christine resta debout, immobile, les yeux incapables de se détourner de cette créature. Elle avait tellement rêvé d'un tel moment. A présent que ce dernier était réel, elle ne savait quoi faire.
L'Ange de la Musique alluma les lampes à huiles. Elle put alors distinguer ce qu'elle n'avait pas encore remarqué: des étagères emplies de livres, des papiers manuscrit s'amoncelant sur un bureau, sur un second, des éprouvettes, des alambics dans lesquels des liquides étranges reposaient. Le coeur de Christine s'emballa lorsqu'elle aperçut une porte ouverte donnant sur ce qui était sa chambre. Elle pouvait apercevoir un grand lit à baldaquin dont les tentures rouges ressemblaient à celle du rideau de scène de l'opéra.
Une fois qu'elle eut fini de scruter les lieux, ses yeux se posèrent à nouveau sur le Fantôme. Il la fixait lui aussi d'un visage impassible. Le silence, entre eux, dura un très long moment. Jamais de leurs vies ils n'avaient laissé le silence s'installer entre eux. Tout n'avait toujours été que chants, vocalises, musique...
A présent Christine n'entendait que son propre coeur qui battait à tout rompre dans sa poitrine. Elle se demanda ce que, lui, éprouvait en ce moment.
« Que veux-tu? Lui demanda-t-il de sa voix rauque, brisant l'intensité de cet instant. »
Christine était interloquée. C'était lui qui lui avait demandé de venir. Pourquoi devait-elle justifier le fait qu'elle l'ai rejoint?
« - M'expliquer... finit-elle par lui répondre d'une voix douce.
- J'étais sur le point de tuer ton vicomte cette nuit et c'est toi qui viens t'expliquer! S'esclaffa-t-il. »
Christine sentait qu'il était méfiant et sur ses gardes. Elle préféra le vouvoyer pour ne pas le gêner.
« - Je comprends votre geste mais Raoul n'y est pour rien. J'ai fait de lui ce qu'il est devenu. J'ai réalisé trop tard que j'avais emprunté le mauvais chemin. Pourrez-vous un jour me pardonner?
- Te pardonner? Alors que c'est moi qui t'ai poussée dans les bras de cet homme! Il n'était pas prévu que tu interviennes cette nuit.
- Et si je n'avais pas été là, que ce serait-il passé? Je serais veuve et je vous haïrais pour ce que vous auriez fait car Raoul est innocent. Je n'aurais pu supporter qu'il meure par ma faute. Car c'est bien de ma faute, si je rêve de vous chaque nuit, si je pense à vous tous les jours, si j'embrasse Raoul en imaginant que c'est vous, si j'espère tous les jours vous revoir, si chaque rose rouge me fait penser à vous, si depuis dix ans, je ne peux mettre un pied dans un opéra, si depuis dix ans, je ne peux chanter car je sais que vous n'êtes pas là pour m'écouter...
- Ce n'était qu'un fantasme et rien de plus, lui dit-il reprenant les mots que Raoul avait dit à Christine, sur les toits de l'opéra, lorsqu'elle lui avait confié sa rencontre avec le Fantôme.
- Non! Cria Christine.
Pense à moi, veillant
Silencieuse et résignée,
Imagine moi désespérée
Tentant de t'oublier!
Rappelle-toi ces instants incroyables
Pense à ceux que nous n'aurons pas
Car jamais il n'y aura un jour
Où je ne penserai à toi...
(Think of me waking
Silent and resign
Imagine me trying too hard
To put you from my mind
Recall those days, think back on all those times
Think of the things we'll never do
There will never be a day
When I won't think of you)
Je t'aime, Ange de la Musique.
- Christine, tout cela appartient au passé. Je ne suis plus ton mentor. Je ne suis plus le Fantôme, ni l'Ange...
- Erik. Je sais que vous êtes Erik et cela me convient. »
Ce dernier frémit à l'appel de son nom. Il ne l'avait jamais entendu de sa bouche et cela le transcendait. Mais il luttait de toutes ses forces pour qu'elle ne s'en aperçoive pas.
- Je ne pouvais aimer un ange ou un fantôme. Tous deux disparaissaient aussi vite qu'ils étaient apparus. Vous n'étiez que chimère, illusion de mon esprit, mythe. Je veux que vous me laissiez vous aimer, Erik, car maintenant je ne suis plus une enfant naïve. Je suis une femme et vous êtes un homme de chair et d'os. Je ne pouvais que fantasmer sur une ombre mais je peux vous aimer, à présent, vous, Erik.
- Que veux-tu? Répéta-t-il.
- Aime-moi, c'est tout ce que je veux (Love me, that's all I ask of you), implora-t-elle en s'avançant vers lui. »
Il recula d'un pas, l'empêchant de l'atteindre. Christine s'arrêta, mortifiée par son geste de refus.
« Je ne peux t'accorder ce que tu désires, lui dit-il. Je ne suis plus rien. Incapable de chanter, incapable de composer, incapable de jouer... »
Christine s'aperçut alors qu'il n'y avait effectivement aucun instrument de musique dans la pièce, ni une seule partition.
« - Je comprends pourquoi vous ne m'aimez plus. J'ai détruit ce que vous chérissiez le plus. C'est pour cela que vous vouliez tuer Raoul. Pour que je souffre autant que vous avez souffert. Mais j'ai déjà vécu dix morts sans vous! Vous pouvez me haïr parce que... »
Il lui coupa la parole
« Parce que je suis incapable de ne pas penser à toi!
Parce que je ne peux m'empêcher de vouloir ton bonheur!
Parce que je suis dévasté de ne pas avoir ton coeur!
Parce que je mourrai de ne plus rêver de toi... »
Il avait fredonné ces vers, ces paroles. Il avait retrouvé sa muse et l'inspiration lui venait naturellement.
Sans elle, il était incapable de produire quoi que ce soit. Sans lui, elle était incapable de sublimer sa voix. Ils n'étaient qu'un: lui, la portée, elle, les notes. Inutiles l'une sans l'autre, magnifiques lorsqu'elles sont enfin réunies.
Il tomba à genoux, les larmes coulèrent le long de ses joues. Il s'en voulait de ne pouvoir lui résister. Il était devant Christine, comme un livre ouvert. Elle pouvait tout connaître de lui. Il se sentait fragile, elle aurait pu le détruire d'un mot mais en même temps, il se sentait si vivant en sa présence. Elle avait le don de le faire ressusciter comme de le détruire.
Christine s'agenouilla face à lui. Il était une véritable énigme. Elle avait du mal à le déchiffrer, lui, si changeant, si imprévisible. Une pièce de monnaie pourvue de deux faces: l'une tuant et détruisant, l'autre, aimant et adorant passionnément. Cet être si entier, si complexe, qu'une vie serait insuffisante pour le comprendre, elle en avait terriblement besoin.
Doucement et précautionneusement, elle tendit la main vers sa joue valide. Il ne lui laissa pas le temps de le toucher. Il était déjà à nouveau debout et lui tournait le dos.
« - Je ne veux pas de ta compassion, ni de ta pitié.
- Je ne suis pas ici pour cela, vous le savez, dit-elle en restant à terre. »
Il pointa du doigt le pendentif que Christine portait à son cou, le cadeau de mariage de Raoul. Elle se maudit intérieurement de ne pas l'avoir enlevé.
« - Meg n'a pas tort. Que fais-tu du vicomte et de ton fils. Dix ans ne s'effacent pas comme cela. Veux-tu vivre dans le pêché? Attends-tu de moi que je sois ton amant?
- Par delà le bien, le mal, aucun reniement (Past of thoughts of right or wrong). Si vivre dans le pêché est vouloir être avec vous, alors cela fait une décennie que je suis une pécheresse. Quand à ce qui pourrait advenir de nous, qu'importe? Du moment que nous sommes ensemble. J'ai laissé tout le monde décider à ma place, depuis le début: Mme Giry, Raoul et même vous. Maintenant, je veux cette liberté de choix que l'on ne m'a jamais donnée. Je veux être avec vous, Erik. Personne ne me le demande. Personne ne me force à quoi que ce soit. La compassion, je n'en éprouve pas. Pas plus que de la pitié, à votre égard. Par contre, j'éprouve des regrets, énormément de regrets car j'aurai pu faire de ma vie autre chose qu'une immense mascarade, si j'avais fait le bon choix, dès le départ.
- Quelle vie aurais-je bien pu t'apporter? Une vie de réclusion, de rejet par ce que tu aimes un monstre, un meurtrier?
- Une vie de musique, de chant, d'opéra, rectifia-t-elle. La réclusion, je l'ai vécue, tous les jours, à l'Hôtel de Chagny. Vous n'auriez pas pu me faire plus prisonnière que je ne l'étais.
- Arrête de me vouvoyer. Tu n'as jamais vouvoyé l'Ange de la Musique.
- Car je le connaissais bien. A présent, me permettras-tu d'apprendre à te connaître, Erik?
- Mais je ne peux plus t'apporter ce que tu souhaites. Je n'ai pas jouer depuis ta perte.
- Si il n'y a plus aucune musique ici, laisse-moi te l'apporter à nouveau. Laisse-moi te guider, laisse-moi panser les blessures que je t'ai causé. Accepte-moi.
- Je ne peux pas...
- Alors, pourquoi être revenu? Pourquoi me hantes-tu? Pourquoi m'avoir laissée venir jusqu'à toi?
- Je ne sais pas. Par folie, peut-être. Par désir de retrouver mon propre Ange de la Musique. Mais tu n'es plus celle que tu étais, Christine. Le vicomte a fait de toi ce qu'il voulait. Il a détruit mon oeuvre. Je ne peux plus rien faire. Je ne peux plus te modeler à ma façon. C'est fini.
- Alors, ce n'est pas Raoul qu'il fallait vouloir tuer cette nuit. C'était moi! Pleura Christine. Tue-moi! Comme cela aucun de nous n'aura à souffrir! Je ne peux plus vivre dans le mensonge et si je ne peux être près de toi, alors tue-moi de tes propres mains. Tu m'as créée alors, maintenant, détruis-moi! »
Erik resta interdit. Christine avait défait sa cape de voyage et lui présenta sa gorge pour qu'il puisse l'étrangler. Elle ne montrait aucune peur. Il n'y avait qu'une détresse infinie dans ses yeux. Les larmes ne cessaient de couler le long de ses joues.
Qu'avait-il donc fait pour qu'ils en arrivent à ce point de non-retour?
Erik ne se reconnaissait plus. Il avait tellement souhaité qu'elle revienne à lui et maintenant, il ne savait plus si cela était la meilleure des choses.
Autrefois, il était si sûr de lui. Ce qu'il voulait, il le prenait. Christine était sa marionnette. Si il détendait trop les fils, il trouvait toujours une façon de la ramener à lui. A présent, il s'apercevait que c'était lui, le pantin. Lui qui était incertain et que Christine tenait les fils qui animaient son coeur. Il se haïssait de cette faiblesse. Christine était pleine d'assurance, maintenant. Si loin de l'enfant naïve et influençable qu'il avait manipulé.
« Si tu ne m'aimes pas, pourquoi ne me tues pas? Implorait-elle, à présent. »
Elle aurait tant souhaité que tout se passe autrement. Rien ne se déroulait comme elle l'avait souhaité. Mme Giry, Meg, Erik, elle avait tout dévasté et elle ne pouvait rien réparé de ses erreurs. Elle était mortifiée, blessée. Et Erik ne bougeait pas. Il continuait de la regarder mais elle ne voyait rien dans ses yeux qui lui indiquait ce qu'il pensait d'elle.
Elle était devenue pitoyable à ramper devant lui, comme un mendiant quémandant du pain.
Sans un mot, elle reprit sa cape qui était tombée à terre. Elle n'osa plus le regarder. Elle s'était confiée pleinement à lui mais il refusait de lui donner quoi que ce soit.
Elle fit demi-tour pour sortir de cette pièce. Elle commençait à étouffer, elle se sentait mal. Elle préférait partir avant de s'évanouir devant lui.
Lorsqu'elle atteignit la porte, elle sentit son souffle derrière sa nuque. La main gauche d'Erik arrêta sa course en lui tenant son épaule et sa main droite agrippa sa hanche. Il approcha ses lèvres de son cou.
« Je t'aime, lui dit-il. »
