Chapitre 21: La Musique de la Nuit

« Ne crois-tu pas que nous gênons Mme Giry et Meg avec notre musique? Osa demander Christine. »

Cela faisait déjà un mois qu'elle venait toutes les nuits rejoindre Erik. Ils s'entraînaient au piano. Il avait en quelques semaines écrits de nombreuses nouvelles chansons. Dès fois, ils chantaient en duo ou alors il accompagnait Christine au piano. Celle-ci vivait un rêve éveillé. Jamais elle n'aurait cru cela possible.

Il n'y avait plus de professeur ou d'élève. Ils avaient dépassé ce stade, depuis qu'ils avaient à nouveau goûté à la musique. Jamais Erik n'aurait pu croire que Christine devienne un jour son égale. Il l'avait toujours connue comme une jeune fille qui lui devait tout. Maintenant, c'était elle qui lui donnait son avis sur sa musique, l'aidant à la transcender encore plus.

« Je t'ai déjà dit que les murs sont insonorisés, lui répondit-il. »

Ils venaient de jouer un morceau à quatre mains. Erik avait été fasciné de découvrir le talent de Christine au piano. Celle-ci fut heureuse d'avoir trouvé un sens à ses dix années de cours de piano et de solfège. Leur union dans la musique était plus précieuse que tout l'or du monde.

« Meg et Mme Giry ne se doutent-elles de rien? Lui demanda-t-elle. »

Elle ne les avait pas revues depuis leur rencontre un peu tendue.

« Elles sont déjà couchées, lorsque tu viens et tu repars avant qu'elles ne soient éveillées. Je ne pense pas qu'elles aient la moindre idée de ce qui se passe ici. »

Christine hocha alors la tête. Elle aurait voulu les mettre dans la confidences mais elle craignait surtout la réaction de Meg.

Depuis un mois, Christine vivait la nuit en compagnie d'Erik et elle avait eu du mal à s'habituer à ce rythme nocturne, d'autant plus que dans la journée, elle gardait ses activités quotidiennes. Elle finissait par s'endormir n'importe où et elle fut obligée de se reposer dans sa chambre, l'après-midi, pour être bien éveillée la nuit.

Avec Erik, tout n'était que musique mais, entre eux, il n'y avait que cela. Chaque matin, lorsqu'ils se quittaient, elle l'embrassait sur sa joue valide et il la serrait contre lui. Sans plus.

Christine finissait par se demander si Erik éprouvait d'autres sentiments plus profonds pour elle, malgré la musique suave et sensuelle qu'il lui composait. Elle voulait savoir pourquoi il restait impassible à ses côtés. Elle n'arrivait plus à penser à autre chose que cela. Si bien que, depuis plusieurs jours déjà, elle ne se concentrait plus sur leurs leçons et Erik devait la reprendre à chaque fois.

« Veux-tu que nous jouions un autre morceau? Lui demanda-t-il. »

Christine, perdue dans ses pensées, ne lui répondit pas.

« - Christine? Répéta-t-il. Quelque chose ne va pas?

- Non... non... tout va bien. Que disais-tu?

- Je sais quand quelque chose te contrarie. Je n'ai pas besoin de te regarder pour cela. Je le sens. Cela fait plusieurs jours que je l'ai remarqué. Es-tu fatiguée? Préfères-tu ne pas venir demain? Y aurait-il un rapport avec ton fils?

- Non, ce n'est pas cela. Je ne suis pas fatiguée. Je me repose l'après-midi. Les domestiques pensent que je suis contrariée d'avoir laissé mon mari et mon fils partir seuls et que, pour cette raison, je préfère m'enfermer dans ma chambre. Raoul m'écrit régulièrement pour donner surtout des nouvelles de son fils. Tout va bien de ce côté-là. Ne t'en fais pas. Il s'agit...

- De quoi s'agit-il? Confie-toi à moi. J'ai toujours su te réconforter quand tu n'allais pas bien, autrefois. Je suis encore capable de le faire. »

Il posa une main sur la sienne. Christine le regarda dans les yeux. Il avait l'air sincèrement inquiet pour elle. Elle décida de lui avouer ce qui lui pesait sur le coeur.

« - M'aimes-tu, Erik?

- Bien sûr. Pourquoi? En doutes-tu? »

Il s'était raidi sur son siège et se tenait à nouveau sur ses gardes.

« Non, je n'en doute pas mais... j'espérais juste que, puisque tu m'aimes aussi... »

Il n'essaya pas de l'aider à s'expliquer, ni de comprendre où elle voulait en venir. Il se leva simplement et changea de conversation.

« Tu devrais rentrer. L'aube ne va pas tarder à pointer. »

Christine, désappointée, se leva également et elle le suivit jusqu'à la porte. Au moment de leurs adieux, au lieu de l'embrasser sur la joue, comme à son habitude, elle approcha ses lèvres des siennes mais le masque qu'il portait l'empêcha de les atteindre.

Erik soupira, visiblement ennuyé par son geste. Il était face à ce qu'il redoutait le plus, depuis leur nouvelle relation.

« - Christine, non, lui souffla-t-il.

- Pourquoi? Ne veux-tu pas de moi?

- Là n'est pas la question. Mais, comme tu peux le constater, il y a toujours ceci qui nous séparera, lui répondit-il, en lui montrant son masque.

- Ce ne serait pas un obstacle, si tu l'enlevais. Je t'ai déjà vu tel que tu es et je n'en était pas effrayée. Pourquoi te cacher sous ce masque, alors que c'est l'homme qui se dissimule derrière que j'aime?

- C'est l'homme qui a brisé ta vie, celui qui a incendié l'opéra, celui qui t'a enlevée et qui a voulu tuer ton fiancé...

- C'est celui que j'ai embrassé, il y a dix ans et c'est lui que me rend un peu plus vivante, chaque nuit, aujourd'hui...

- Comment peux-tu ne pas être dégoûtée par le monstre que je suis, alors que même moi je ne peux supporter mon reflet dans un miroir? Je suis une altération.

- Tu es mon Ange, mon gardien et mon guide. Ton visage n'est pas une altération, il fait partie de toi et fait que je t'aime.

- Tu n'as jamais eu peur de cette face?

- Jamais je n'ai détourné les yeux de toi. Pour quoi en serait-il autrement?

- Parce que tu as vécu, pendant dix ans, une vie de beauté avec ta maison, ton mari et ton fils.

- Ce n'était que façade. La vraie beauté n'est pas objective. La vraie beauté vient de l'âme.

- Autrefois, tu m'as dit que c'était mon âme qui était altérée. Pourquoi as-tu donc changé d'avis, à présent? J'ai l'impression que tu veux me voir d'une façon sublimée, alors que j'en suis tout le contraire.

- Ce que je t'ai dit, jadis, je l'ai cru. Tu m'as effrayée en raison du choix que tu me demandais de prendre. J'étais terrifiée d'être cette obsession qui te rongeait le coeur. Mais tu as fait preuve de reniement. Tu m'as montré qu'une âme n'avait pas un caractère immuable mais qu'elle pouvait s'améliorer et être capable du meilleur. Tu m'as montré que tu étais plein de bonté et d'altruisme. C'est à ce moment-là que j'ai compris que la véritable altération, c'était moi.

- Ne dis pas cela. Tu es celle qui rend ma vie plus belle, chaque jour. Je t'aime, Christine.

- Alors, laisse-moi t'aimer en retour. »

Elle leva ses mains vers le masque et le retira avec une douceur infinie. Erik ferma les yeux. Il luttait de toutes ses forces pour ne pas la repousser. Lorsqu'elle tint enfin le masque, il ne put s'empêcher de cacher sa face parcheminée dans sa main droite. Elle tendit alors ses doigts et enserra les siens tendrement. Il la regarda anxieusement, comme un animal aux abois, prêt à s'enfuir, à n'importe quel instant. Elle approcha son visage du sien lentement. Au moment où leurs lèvres se frôlèrent, il finit par baisser leurs doigts entremêlés. Leur baiser fut tendre et passionné. Mais, au bout d'un moment, leur étreinte ne devint plus que fougue et ardeur. Chaque seconde où leurs lèvres devaient se séparer pour qu'ils puissent reprendre leur souffle était torture.

Christine s'agrippait au cou d'Erik, comme s'il était le seul être qui la maintenait en vie. Elle vibrait sous ses baisers, plus rien n'avait d'importance que cet homme qui la serrait contre lui. Jamais elle n'avait éprouvé cela pour quelqu'un d'autre. Jamais Raoul ne l'avait embrassé comme cela. Il n'y avait qu'avec lui qu'elle sentait le désir la consumer, à tel point qu'elle s'embrasait sur place.

Erik ressentait également cette passion l'envahir. Il se sentait vulnérable, si fragile face à cette femme qui avait une telle emprise sur lui. Elle était la seule à l'accepter, à l'aimer aveuglément. Il n'avait posé les mains sur aucune autre peau que la sienne, ses lèvres sur aucune autres que les siennes.

Son instinct finit par prendre le dessus sur sa raison. Erik finit par prendre Christine dans ses bras et la déposa sur le lit. Pantelant, ils se déshabillèrent mutuellement. Ils n'avaient pas assez de mains pour toucher l'autre et prendre possession de ce corps que chacun avait si souvent rêvé.

Christine ouvrit alors les yeux et détailla chaque parcelle de son visage ravagé. Elle parcourut chaque recoin avec ses lèvres, avec sa langue, avec ses doigts.

Comment pouvait-elle ne pas être révulsée par cette atrocité?

Erik n'arrivait pas à la comprendre. Soudain, il arrêta leur étreinte.

« - Mon affection ne me permet pas de goûter au plaisir de la chair, Christine, répliqua-t-il, gêné. Je ne saurais te donner ce que tu désires.

- Qu'en sais-tu? Lui souffla-t-elle.

- Je n'ai jamais connu l'amour. Quelle femme voudrait de moi? Quelle femme me laisserait la toucher?

- Moi... »

Elle l'embrassa dans son cou et remonta lentement vers son oreille. Elle lui chuchota ces paroles qu'il connaissait si bien.

« ( Flottante, fragante,

Quelle délicieuse ivresse,

Crois-moi, touche-moi,

Excitation céleste

Que le rêve commence

Ta noirceur fasse allégeance

A la puissance de la Musique de la Nuit...

( Floating, falling,

Sweet intoxication

Touch me, trust me,

Savour each sensation

Let the dream begin,

Let your darkest side give in

To the power of the Music of the Night...)

Laisse-moi t'apprendre. »

Il finit par perdre pied sous ses baisers pressants et se sentit enfin devenir homme sous ses caresses insistantes.