Chapitre 29: Un cadeau de l'âme
Christine retira la boîte à musique de son emballage. Elle détailla le décor: le petit singe habillé à la turque avec son fez sur la tête, les cymbales dorées... L'animal lui souriait. Elle se rappela la promesse qu'ils s'étaient échangés, un soir d'automne, au coin du feu: la bague contre la boîte à musique. Il n'avait pas oublié...
Elle actionna le mécanisme. Le singe frappa les cymbales au moment où la musique commença, cette douce petite musique carillonante.
« Mascarade, loups de papier qui paradent, mascarade... »
( Masquarade, paper faces on parade, masquarade...)
Elle chanta au rythme de la lente mélodie.
Erik... il n'arrivait donc pas à se passer d'elle, comme elle de lui. La veille au soir, pourtant, elle avait cru y réussir mais, à chaque fois, le destin les réunissait à nouveau. Ils étaient comme les pôles d'un aimant, s'attirant immanquablement.
« - Christine? »
Raoul venait d'entrer dans la pièce.
« - Raoul? Je ne pensais pas que tu rentrerais si tôt.
- Je suis venu me changer. J'ai un dîner d'affaire, ce soir. Quelle est cette musique? »
Christine lui dévoila la boîte à musique.
« - Cela vient de Mme Giry. Meg me l'a donnée tout à l'heure.
- Meg est venue te voir?
- Oui. Nous avons beaucoup discuté... Nous avons pu dissiper certains malentendus... »
Raoul s'assit près de sa femme. Il la regarda tendrement. Christine plongea son regard dans les yeux bleu-gris de son mari et le soutint, en dépit de son mensonge.
« - A l'Opéra Populaire, il y avait une boîte à musique identique. Une vraie pièce de collection. Elle a du rester là-bas, après l'incendie. J'ignorais que Mme Giry en avait une copie. J'aurai tellement aimé récupérer l'original. Les détails étaient magnifiques.
- Elle a certainement brûlée dans l'incendie, lui dit Raoul.
- Sûrement...
- En attendant, tu auras toujours celle-là. Je ne savais pas que tu aimais les boîtes à musique... Ni qu'il y en avait une à l'Opéra. Je reconnais cet air, lui dit-il.
- Oui, lui répondit-elle en souriant. C'est celui que l'on jouait au Bal du Nouvel An. Nous avions dansé ensemble sur cette mélodie...
- Nos fiançailles secrètes... murmura Raoul, plongé dans ses pensées. Elles semblent si lointaines...
- Oui, lui sourit Christine. Qu'avons-nous pu être naïfs et insouciants!
Raoul l'embrassa légèrement et, rêveur, prit congé d'elle pour se préparer.
OooOoOoOoOoO
Christine dîna en compagnie de son fils, ce soir-là. Le petit Raoul avait bien mûri et comme son père était souvent absent, il aimait se sentir important aux yeux de sa mère. Il lui expliquait ses leçons du jour et les devoirs que son précepteur lui avait donné. Elle adorait ces moments de complicité avec lui mais, ces derniers temps, ils étaient teintés de tristesse, à l'idée de leur séparation prochaine.
Le dîner terminé, Christine s'était préparée pour la nuit, dans sa chambre et avait posé sur sa coiffeuse la boîte à musique. Elle n'avait pas eu le temps de la contempler pleinement, à cause de l'arrivée de Raoul dans l'après-midi. Son fils vint frapper à la porte. Leur rituel était immuable, depuis des années. Lorsque le vicomte était absent, elle allait border son fils. C'était leur secret car Raoul désapprouvait cette façon de faire.
Après lui avoir souhaité une bonne nuit, emplie de beaux rêves, Christine revint dans sa chambre. Elle était intriguée car les lumières qu'elle avait laissé allumées s'étaient éteintes. Une des fenêtres était grande ouverte, alors qu'elle ne l'avait laissée qu'entrebaillée pour laisser passer la fraîcheur nocturne... Son coeur s'accéléra. La boîte à musique se mit à jouer toute seule...
Hésitante, elle se retourna et ferma la porte à clé.
« Erik? Finit-elle par demander. »
Aucune réponse. Mais la musique continuait de jouer de plus belle.
« Erik? C'est toi? »
Elle semblait avoir distinguée une silhouette, dans la pénombre.
« Mascarade, loups de papier qui paradent,
mascarade, l'inconnu est dans votre dos... »
( Masquarade, paper faces on parade,
masquarade, look around there's another mask behind you.)
Elle avança au milieu de la pièce mais elle n'arrivait pas à découvrir d'où venait sa voix. Elle se saisit lorsqu'elle sentit ses mains lui enserraient les bras. Elle se retourna pour lui faire face. C'était bien lui. Seul son masque blanc était visible. La luminosité de la lune se reflétait dessus. Il la toucha à nouveau.
« Mascarade, un portrait, une façade, mascarade... »
(Masquarade, every face, a different shade, masquarade...)
Il continuait à chanter, ses lèvres frôlant son oreille. Il savait qu'elle était toujours envoûtée par sa voix. Mais, malgré cette attirance irrésistible, Christine se fit violence et se retira de son étreinte.
« Pourquoi es-tu ici? Demanda-t-elle, un peu trop brutalement. »
Erik parut quelques peu surpris par son ton abrupt.
« - Tu es partie si longtemps, lui répondit-il. Je ne supporte pas de t'avoir loin de ma vue.
- Tu n'as aucun droit sur moi. Tu ne devrais pas être ici! Pas après ce que tu m'as fait! »
Erik ne dit rien. Il se rapprocha d'elle et l'enlaça. Elle se mit à le frapper de toutes ses forces. Ses poings si menus frappèrent sa poitrine avec hargne.
« Tu m'as abandonné... Tu m'as abandonné... Tu m'as abandonné... Pourquoi m'avoir laissé? Je croyais que tu m'aimais! »
Il la laissa faire. Il n'esquissa aucun geste pour l'en empêcher ou se dégager. Christine abattit son poing une dernière fois et celui-ci heurta la bague qu'il portait constamment sur lui. Elle ne pouvait le laisser revenir dans sa vie sans lui dire ce qu'elle avait sur le coeur.
« - Justement, c'est parce que je t'aime que je t'ai laissée. Je n'avais aucune compétence pour te soigner. Tu étais brisée physiquement et moralement. Il te fallait les soins nécessaires et la présence de ton fils à tes côtés. Le soir où Marie t'a ramené, j'ai fait envoyé un télégramme à ton époux pour qu'il rentre et c'est ce qu'il a fait. Il s'est bien occupé de toi.
- Tu aurais pu t'occuper de moi aussi bien que lui!
- Et faire venir des médecins dans une maison qui est censée être inhabitée? Je ne pouvais te laisser loin de l'Hôtel de Chagny. Tes domestiques se seraient inquiétés de ne pas te voir rentrer. Ils auraient alerté la police et le vicomte aurait cru que nous nous étions enfuis ou que je t'avais enlevée.
- Pourquoi n'es-tu pas revenu pour moi? J'avais besoin de toi.
- J'étais là constamment près de toi. Tous les jours, je me suis introduit dans le parc de l'Hôtel. Je veillais par la fenêtre pour voir si tu étais toujours vivante. Je n'ai pu m'approcher de toi car Raoul était toujours là à te veiller. Il a été un bon époux pour toi. Tous les jours, je guettais pour avoir de tes nouvelles. Si tu étais morte, je me serai tué, moi aussi, tant je me sentais fautif. Et puis, miraculeusement, tu as survécu. Alors, j'ai décidé de me faire discret. Tous les jours, je t'ai surveillé et observée de loin. Mais je me sentais encore trop coupable pour me montrer devant toi. Ensuite, tu es partie en Amérique. Le temps m'a paru être une éternité. Je voulais te suivre mais la maladie de Marie m'a forcé à rester ici. Lorsque j'ai su que tu revenais, je n'ai pu m'empêcher de te revoir. Tu avais emporté mon coeur avec toi, Christine. Pendant deux ans, j'ai vécu avec un trou béant dans ma poitrine...
- Tu n'avais pas à te sentir coupable, lui répondit Christine, apaisée par ses aveux. Meg m'a tout avouée...
- Si j'avais su ce qu'elle s'apprêtait à faire, je te jure que jamais je n'aurais préparé cette potion. Tu aurais gardé l'enfant et nous aurions peut-être été enfin heureux...
- Ce qui est fait, est fait. On ne pourra jamais revenir en arrière. Je crois que Meg a suffisamment payé pour ses fautes.
- Tu as raison. On ne peut changer le passé. Mais je veux que tu saches que je t'aime, même si tu as pu en douter. »
Christine se laissa prendre dans ses bras. Elle respira son odeur, la tête enfouie dans son cou. Parfum enivrant! Comment avait-elle pu oublié cette douce flagrance si suave.
« Je t'aime aussi, lui dit-elle et je t'aimerai à jamais, même si parfois, je souhaiterais qu'il en soit autrement. »
Erik releva alors sa tête avec son index et se rapprocha lentement pour l'embrasser. Christine retira le masque et il lui sourit.
« - Cela faisait une éternité que je ne l'avais enlevé.
- Je ne veux te voir que comme cela. As-tu oublié?
- Il n'y a que toi qui peux me mettre à nu. »
Leurs lèvres se touchèrent et se retrouvèrent enfin. Elles s'accordèrent parfaitement, comme si jamais elles n'avaient été éloignées les unes des autres. Christine était à bout de souffle et dû arrêter leur étreinte car elle manquait de s'évanouir.
« Pourquoi, toi seul, peux me rendre folle d'un baiser? »
Erik posa son front contre le sien.
« Parce que je suis ton Ange de la Musique... »
Christine soupira.
« - J'ai toujours agi dans ton intérêt, continua Erik, et, parfois ce n'était peut-être pas la bonne décision. Tu étais passé par des épreuves si difficiles...
- Pourquoi ne m'as-tu pas avoué que tu aurais aimé ce bébé? J'aurais peut-être réagi différemment. Je n'aurai pas cru que tu ne voulais plus de moi.
- J'avais peur de ce qui arriverait. Peur pour toi. Si nous avions eu un enfant difforme, j'aurai eu peur du regard des autres sur toi et sur lui. J'avais tort car tu étais assez forte pour affronter cela, assez forte pour choisir ton destin. Lorsque tu l'as perdu, j'ai préféré que tu penses le contraire. Il fallait que tu crois que je ne voulais pas être père. Je pensais qu'ainsi, tu souffrirais moins de cette perte. Je ne te connaissais pas encore assez. J'étais terrifié et j'ai caché mes sentiments, alors que j'aurai dû te dire la vérité. »
Le souffle chaud d'Erik sur son visage était réconfortant. Ils s'embrassèrent à nouveau.
« - As-tu arrêté de jouer encore une fois?
- Je te mentirai, si je te disais avoir joué tous les jours. Dès que je jouais une note, je ne pouvais m'empêcher de penser à toi. Mais je possède toujours le piano...
- Est-ce que tout pourrait redevenir comme avant? »
Erik cessa leurs caresses et s'éloigna d'elle.
« - Que se passe-t-il?
- Je t'aime bien plus que ma vie, Christine, mais je ne peux nous laisser vivre ainsi...
- Tu sais que je ne peux plus avoir d'enfant...
- Là n'est pas la question. J'ai vu à quel point ton mari tenait à toi. Je ne dois plus m'interposer entre vous. A chaque fois que nous sommes ensemble et qu'ensuite nous nous séparons, mon âme s'effrite un peu plus.
- Justement, reste.
- Le destin s'est, maintes fois, acharné à nous montrer que nous ne pouvions pas être uni sur cette terre.
- Alors, pourquoi m'avoir offert la boîte à musique? Pourquoi être revenu?
- C'est un cadeau d'adieu, dirons-nous.
- Non!
- Tu m'avais dit vouloir un objet qui me représenterait. Tu l'as à présent.
- Si tu dois t'en aller, je n'en veux pas. Je veux ton âme...
- Je te l'ai déjà offerte...
- Ne t'en vas pas.
- Il le faut. Je vais quitter la capitale quelques temps.
- Pour aller où? Je veux te suivre. Laisse-moi venir...
- Ne t'inquiète pas. Je ne serai jamais loin de toi, Christine. Ton Ange de la Musique veillera constamment sur toi. Si tu as besoin de moi, je serai là. J'ai eu si souvent l'habitude d'être seul que je m'y accommoderai.
- Pourquoi nous infliger cela.
- Pour notre bien à nous trois.
- Nous trois?
- Oui. Toi, Raoul et moi. J'ai peut-être ton amour mais Raoul a été le gagnant de ce combat le jour où je t'ai laissé l'épouser. C'est lui qui possède ton âme. Que tu le veuilles ou non.
- Mon âme est tout à toi. Elle n'appartiendra jamais à Raoul. Peu importent les voeux qui me lient à lui. »
Erik resta silencieux.
« - Il n'y a rien que je puisse faire pour que tu changes d'avis? Demanda Christine.
- Non. Rien. Ma décision était déjà arrêtée avant de venir te voir.
- Alors, accorde-moi une dernière faveur. Reste avec moi cette nuit,si ce doit être la dernière que nous vivrons ensemble. Accorde-moi au moins cela, supplia-t-elle. »
Erik approcha ses lèvres de la bouche de Christine et lui murmura.
« C'est étrange... J'étais venu te demander la même chose... »
Il l'embrassa et ils s'aimèrent toute la nuit avec passion et désespoir.
Quand Christine s'éveilla au matin, elle se trouvait seule dans son lit. Erik était parti. Il n'aimait pas les adieux et n'aurait pu supporter de la quitter, si elle avait été éveillée. A sa place, Christine trouva l'éternelle rose rouge ainsi qu'une lettre... ou plutôt les paroles d'une chanson que Christine connaissait bien...
Pense à moi
Tendrement pense à moi, juste une fois
Ne m'oublie pas, souviens-toi
Promets-moi d'essayer...
Fruits et fleurs de tout temps
Dépérissent, ils ont leur saison comme nous
Mais promets que quelquefois tu penseras à moi.
Car jamais il n'y aura un jour
Où je ne penserai à toi...
( Think of me
Think of me fondly,
When we've said goobbye
Remember me
Once in a while
Please promise me you'll try
Flowers fade, the fruits of summer fade,
They have their seasons
So do we
But promise me that sometimes
You will think of me
'Cause there will never be a day
When I won't think of you...)
oOoOoOoOoOoO
« - Miraculeux! C'est vraiment miraculeux! Félicitations, Vicomte! Vous allez à nouveau être père!
Christine est enceinte? Demanda Raoul, incrédule.
- Oui, jamais je ne pensais qu'elle pourrait un jour enfanter une nouvelle fois mais il semble que mes collègues et moi nous étions trompés. Ce qui, pour une fois, est plutôt une bonne nouvelle, non? Elle devrait accoucher d'ici le mois de mars. Nous ferons en sorte de surveiller étroitement sa grossesse, pour que tout se passe au mieux.
- Je vous remercie, Docteur. »
Raoul raccompagna le médecin. Il était abasourdi. Abasourdi mais fou de joie. Il se précipita dans la chambre de Christine. Cette dernière rayonnait. Raoul ne l'avait jamais vu aussi heureuse de toute sa vie...
J'attends comme toujours vos reviews et n'hésitez pas à lire mon one-shot ''Sous la protection d'un Ange'' et dites-moi ce que vous en pensez!
J'espère que ce chapitre vous a plu!
