Chapitre 32: La musique s'achève
Vente aux enchères publiques
Ce 20 octobre, une vente aux enchères est prévue à l'ancien Opéra Populaire. Tout le monde se souvient de l'incendie tragique qui détruisit le somptueux opéra, il y a maintenant 48 ans. Le lustre s'était décroché, provoquant un incendie dévastateur. Beaucoup d'encre avait coulé autour de cet événement. Certains prétendent qu'un fantôme était responsable de ce drame. Mais, comme tous les fantômes, le Fantôme de l'Opéra s'est révélé introuvable. L'opéra a été cédé à la ville de Paris, au lendemain de la Grande Guerre, les anciens propriétaires, les familles André et Firmin, n'ayant trouvé aucun acquéreur.
La vente aux enchères permettra de couvrir une petite partie des frais de rénovations, qui s'annoncent conséquents. Les travaux devraient débuter à la fin du mois et se termineront d'ici deux ans. La Ville de Paris a confié la supervision des travaux au petit-fils de Charles Garnier, le premier architecte de l'Opéra Populaire. Il paraîtrait d'ailleurs que l'opéra prendrait le nom d'Opéra Garnier.
Ci-dessous, voici la liste des objets mis aux enchères. Vous trouverez de nombreux accessoires hétéroclites, ainsi que le fameux lustre restauré...
« - Merci pour la lecture, Jeannette, dit Raoul.
- De rien, Monsieur le Vicomte. Je suis peut-être infirmière mais je peux aussi vous faire la lecture.
- Parmi les lots, y aurait-il une boîte à musique?
- Je ne sais pas, Monsieur. Attendez... Laissez-moi regarder... Oui, le lot n°665.
- Quelle description en font-ils?
- Ils disent que c'est une boîte à musique rehaussée d'un singe jouant des cymbales. D'après eux, elle fonctionne encore. Ils l'auraient trouvé dans les sous-sols de l'opéra.
- Les sous-sols... C'est bien elle, alors. C'est celle que mon épouse voulait récupérer. Vous direz à Julien de sortir la voiture pour nous y rendre, voulez-vous?
OooOoOoOoOoO
Arrivé à l'Opéra Populaire, Raoul fut submergé par une foule d'émotions. Tout lui rappelait Christine, même si l'intérieur de l'opéra n'était plus que ruine. Une foule de souvenirs l'envahit: sa première arrivée à l'opéra, le filage d'''Hannibal''... Il avait du mal à refouler ses larmes.
Julien, son chauffeur, poussait sa chaise roulante et Jeannette était là pour l'aider à faire son enchère. Les enchères avaient d'ailleurs commencé et il ne fut pas vraiment surpris de rencontrer Meg Giry. Il ne l'avait pas revu, depuis l'enterrement de Christine. Il savait qu'Elissa continuait à lui rendre visite mais, étonnamment, Meg n'était plus revenue à l'Hôtel de Chagny, depuis deux ans.
Elle le salua de la tête et il fit de même. Elle esquissa un sourire, lorsqu'elle s'aperçut que Raoul avait l'intention d'acquérir le lot n°665. Elle-même s'y intéressa mais elle ne put faire monter les enchères. Le Vicomte de Chagny fut le propriétaire de la boîte à musique pour 30 francs. Meg regarda Raoul récupérer l'objet d'un ai compatissant. Il faisait tout cela pour Christine, alors qu'elle était morte, depuis si longtemps. Il tenait à se racheter pour toutes ses fautes en tenant sa promesse...
Raoul fut subjugué par la finesse des détails: la boîte était finement ciselée, le petit singe était admirablement sculpté et la musique qui en sortit le fit frissonner. Elle était d'une incroyable netteté. Christine avait raison: il s'agissait vraiment d'une pièce de collection, plus belle encore que la copie qu'il avait brisé, il y avait tant d'années. La musique qu'elle jouait ''Mascarade'' représentait parfaitement ce qu'avait été leurs vies à tous trois. Il se demanda si cette boîte leur survivrait et jouerait encore lorsqu'Erik et lui seraient morts... Elle était si étroitement liée à eux et leurs destins.
Lorsqu'il repartit de l'ancien Opéra Populaire, Meg le salua, à nouveau d'un sourire triste. Elle savait où le vicomte se rendait, à présent. Peut-être était-elle venue vérifier qu'il tenait bien sa promesse? Peut-être avait-elle fait monter les enchères pour voir s'il tenait vraiment à récupérer cette boîte à musique?
« 30 francs, se dit-elle. L'âme d'Erik n'avait valu que 30 francs... »
Une fois dans sa voiture, le vicomte demanda:
« Rendons-nous au cimetière Saint-Germain, Julien. »
Tout le long du trajet, il ne put s'empêcher de se remémorer les trois mois passés avec Christine à l'Opéra Populaire, le temps de leurs fiançailles secrètes. Il se demanda si vraiment, tout aurait pu être différent. Mais il n'eut pas de réponse. Il n'en aurait jamais.
Il s'approcha des deux stèles où reposaient les deux êtres les plus chers à ses yeux.
Raoul de Chagny
1876-1916
Mort en héros pour sa Patrie
La seconde était celle qu'il venait visiter, ce jour-là.
Christine
Vicomtesse de Chagny
1854-1917
Épouse et mère bien-aimée
Il se recueillit sur la tombe. Son amour pour elle serait éternel, en dépit de tout. Raoul se leva précautionneusement et déposa sur la stèle la boîte à musique qu'il tenait fermement dans ses mains pourtant tremblantes. Il ne fut qu'à peine étonné, lorsqu'il vit une rose rouge, entourée d'un ruban noir. Raoul venait au cimetière, tous les jours et tous les jours, une fleur fraîche était déjà déposée pour Christine. Il leva les yeux. Il se sentait observé. Cette sensation d'être épié, il l'avait connu toute sa vie.
Il était donc là, lui aussi, en ce moment même. Lorsque le regard de Raoul revint sur la rose, il s'aperçut qu'une bague entourait la tige. Il la reconnaissait bien: c'était celle qu'il avait offerte à Christine chez Swarovsky pour leurs premières fiançailles. Celle qu'Erik avait dérobé au Bal de Nouvel-An et qu'apparemment, il avait gardé toute sa vie. Il ne savait ce que cet échange représentait pour Christine et lui. Toujours est-il que Raoul récupéra la bague et s'en alla.
Quelques mois plus tard, le Vicomte de Chagny s'éteignit, la bague enfermée dans son poing serré...
oOoOoOoOoOoO
Meg, comme tous les jours depuis plusieurs mois, se rendait à la maison de la rue Montigny. L'année 1920 était en passe de s'achever. Elle monta dans les appartements d'Erik. Celui-ci était alité. Il avait l'air de s'affaiblir de jour en jour.
« - Bonjour, Erik. Comment vas-tu, ce matin?
- Mal, lui répondit-il dans une quinte de toux. Tu sais, Meg, jamais de toute ma vie, je n'aurais pu imaginer mourir dans mon lit, comme un vieillard.
- Tu ne vas pas mourir aujourd'hui, répliqua Meg.
- Il serait temps à 78 ans, lui dit-il. »
Elle ne répondit pas. Erik continua, entrecoupé par de violentes quintes de toux.
« - Je n'ai pas peu de mourir, bien au contraire. Christine m'attend, le sais-tu? Elle me l'a dit aujourd'hui. Le plus étrange est de mourir un matin. Vois-tu, j'ai toujours été une créature de la nuit et de l'ombre. Remarque, il est peut-être, dans ce cas, normal de mourir une fois que le soleil se lève...
- Arrête, Erik. Je vais te chercher de quoi manger. »
Meg se leva du bord du lit. Erik l'arrêta.
« - Meg?
- Oui?
- Peux-tu actionner ma boîte à musique, s'il te plaît? »
Meg se dirigea vers la table de chevet qui jouxtait le lit à baldaquin. La boîte ne quittait plus Erik, depuis qu'il l'avait récupéré. Elle la fit fonctionner.
« Je peux entendre mon coeur battre au rythme de la musique, dit Erik. »
Meg sortit de la pièce. Quand elle revint quelques minutes plus tard, la musique était arrêtée. Elle voulut la remettre en marche en l'actionnant mais elle ne fonctionna plus. Meg s'assit alors près du corps sans vie d'Erik et se mit à pleurer.
OooOoOoOoOoO
Meg avançait avec précaution, une lampe à huile dans une main, l'urne dans l'autre. Elle avait du mal à se repérer.
« Encore heureux qu'avec les travaux de l'opéra; les ouvriers aient rouverts les tunnels, se dit-elle. »
Elle arriva, après plusieurs heures, à destination. Il n'y avait plus rien du royaume fastueux où elle avait mis les pieds, quand elle avait 17 ans. Plus de tentures, plus de miroirs, juste l'orgue qui, apparemment, n'avait pu être récupéré. Il était effectivement en piteux état.
Elle se rapprocha de la rive. Délicatement, elle ouvrit l'urne et dissémina les cendres dans l'eau.
Ainsi avaient été ses dernières volonté. Il avait été incinéré, sans son masque mais en même temps que la boîte à musique.
Erik reposerait à jamais, sous l'opéra. Sa seule et unique maison...
