La nuit était froide et venteuse, ce qui n'empêchait pas Emy Walter de dormir de tout son saoul. De son côté, le commodore se tournait et se retournait sans cesse sur le matelas de fortune, sans pour autant réussir à dormir. Observant la grange à la faible et vacillante lueur de la bougie, il observa une fois de plus leur lieu de vie. La vieille grange se résumait à : de la paille un peu partout, ce vieux matelas, une malle contenant seulement quelques récipients, une réserve de bougies et des couvertures que le temps et les éléments avaient abimés. James et Emy avaient longtemps réfléchi à l'origine de cette bâtisse sur une terre déserte. Emy avait un jour déclaré que si l'île avait été créée par Calypso, c'était aussi elle qui avait érigé ce bâtiment. James avait opiné.

Sa relation avec la jeune femme avait évoluée. Passant de simples connaissances à de bons amis, le commodore avait apprécié la compagnie du lieutenant. Ils avaient ensemble des discussions profondes qu'il n'aurait jamais cru avoir avec quelqu'un comme elle. Ni même avec qui que ce soit. De plus, Emy l'aidait à oublier les tourments de son passé. Patiente, bonne conseillère, elle avait su l'écouter avec attention. Mais elle n'en était pas moins une bonne guerrière. Lorsqu'ils s'adonnaient à des combats, la jeune femme parvenait à de nombreuses reprises à le battre. Et puis, elle lui permettait d'oublier Elizabeth. Quand il venait à y penser, il lui arrivait d'être nostalgique, mais il n'était pas sûr d'être toujours autant amoureux d'elle. Et jamais il n'essayait de se prouver le contraire.


Il tenta une énième fois de s'endormir. Alors que le sommeil le gagnait peu à peu, il se sentit saisi. Tournant la tête, il aperçut Emy, le front perlé de sueur, la respiration saccadée, cramponnée à son bras. La peur se lisait sur son visage. Il remua doucement l'épaule de sa jeune amie, et celle-ci se réveilla brutalement. Ouvrant les yeux, elle se rendit compte de l'étreinte qu'elle effectuait sur le bras de James. Elle écarquilla les yeux, la gêne se mêlant à l'effroi peint sur son visage. Elle relâcha sa prise et baissa le regard en évitant soigneusement celui du commodore.

« Un cauchemar ? demanda ce dernier.

- Toujours le même… Depuis que je suis ici, chaque fois que j'ai le malheur de m'endormir, il revient et me pourchasse.

- En quoi est-il si terrifiant ? s'enquit Norrington, visiblement intéressé.

- Je ne vais pas vous importunez avec ces histoires stupides…

- Je vous ai raconté des choses qui me dérangeaient et qui bouleversaient mes jours comme mes nuits, alors je pense que maintenant, c'est à vous de vous confier.

Emy secoua la tête avec lenteur.

- Nous sommes à bord de l'Invincible. Des pilleurs nous attaquent. Toute retraite est impossible. L'un des brigands pointe son arme sur moi. Enfin c'est-ce que je pensait. En réalité, il vise une petite fille. Mais cette petite fille c'est moi. Je me précipite au secours de l'enfant mais il est déjà trop tard. La balle l'a transperce brutalement et elle meure sur le coup. Je cours l'aider, dans un fol espoir. Grave erreur. A nouveau, il tire. La balle m'atteint en plein cœur. Un océan de douleur s'abat sur moi et j'ai froid.

Elle marqua une courte pause.

- Chaque nuit je revis ma mort…

James en resta interdit. Il ne comprenait pas tout. Emy le comprit et choisi de lui expliquer depuis le début.

- Je suis orpheline. Mes parents s'étaient rendus à Tortuga pour régler une sombre histoire d'argent. Je ne les ai jamais revus après ce voyage. On dit qu'une bagarre à éclaté et qu'ils ont étaient victimes de balles perdues. Je sais que je n'aurai jamais le fin mot de l'histoire. Peut-être on-t-il fuit lâchement, préférant m'abandonner, moi qu'ils appelaient « le poids » de la famille.

Emy reprit sa respiration et ravala les larmes qui montaient en elle.

- J'ai donc du me débrouiller et vivre de mes propres moyens. Le jour de mes 14 ans, j'ai été recueillie par un maître couturier qui avait eu pitié de moi. Il avait alors un fils, de quatre ans mon aîné. Il était soldat pour la Royal Navy. C'est lui qui m'a appris à me battre. Il me répétait sans cesse que j'avais un don et que je devrais m'engager… De toutes manières, je n'avais pas le choix. C'était l'armée ou devenir fille de joie, puisque je n'avais aucun don pour la couture… Je me suis présentée et j'ai gravi les échelons jusqu'à être promue lieutenant. Mais jamais je n'oublierais l'abandon de mes parents… »

Le commodore posa timidement sa main sur l'épaule de son amie, si forte mais si fragile. Doucement, elle se laissa tomber contre James, oubliant qu'il était son supérieur, oubliant tout. Elle nicha sa tête dans les plis de son uniforme et se mit à pleurer. Après une légère hésitation, il referma ses bras autour du corps agité de sanglots.


La nuit passée les avait encore rapprochés. Ce matin, alors que le soleil dispersaient ses premiers rayons sur la plage silencieuse, James et Emy dormaient toujours. Cette dernière n'avait pas quittée l'étreinte des bras réconfortants du commodore qui avait fini par s'endormir, adossé au mur. Lorsqu'il se réveilla, il avait donc le dos et le cou en compote. Ceux-ci le faisaient souffrir d'affreuses courbatures. Quand se fut au tour d'Emy de s'éveiller, elle quitta prestement son étreinte.

« Excusez-moi… je n'aurai pas du…

- Ne vous inquiétez pas, la rassura le jeune officier, qui pourtant n'avait pas l'air aussi posé qu'il voulait le laisser paraître.

- Je tiens à vous remercier, pour cette nuit… En parler m'a fait un bien fou.

- Vous avez toujours était là pour m'écouter, l'inverse est donc la moindre des choses. Vous n'avez pas à me remercier. »

Elle lui adressa un sourire quasi enfantin et se penchant en avant, Emy déposa un baiser sonore sur la joue du commodore, qui s'empourpra aussitôt.

« Il faudra bien que je lui dise un jour que c'est moi qui ai prié Calypso pour son retour… mais j'ai si peur de sa réaction…, songea Emy en se relevant ».

Pour la première fois, James se dit que c'était bien dommage que la personne qui s'était sacrifié pour lui n'était pas Emy, car la vie, ou plutôt la mort en l'occurrence, semblait bien simple en sa présence.