Note de l'Auteure M : Bonjour les gens. Voici une nouvelle fic ! Un peu très beaucoup bizarre, nous vous l'accordons, mais on espère qu'elle vous plaira tout de même.

W: En vous laissant à votre lecture, donc... Enûjôyû !


L'étranger ou l'étrangère

1. L'étranger

Il avait un accent, presque imperceptible, qui faisait chuinter ses s et ses ch au fond de sa gorge, butait légèrement sur ses t, accentuait ses o et insistait sur ses r comme s'ils étaient quelque chose de délicat à quoi il fallait prendre garde. Cela donnait une musique propre à ses rares paroles, qui cependant n'avait rien à voir avec les roulements liés aux contrées de Drachma, le ton haché d'Aerugo, les nasales sifflantes de Xing, les murmures sautillants de Creta. Il avait également une trop grande maîtrise de notre langue, ne laissant jamais échapper une seule erreur de grammaire ou de formulation. J'avais donc tempéré mon malaise en en concluant qu'il devait venir d'une de ces régions reculées et isolées, inconnues mais réelles, qui gardaient certaines particularités se traduisant entre autres dans la façon de parler.

Chez lui, elle était presque la seule chose, lorsqu'il portait l'uniforme réglementaire et les protections nécessaires à la manipulation de nos produits plus ou moins dangereux, à trahir sa différence.

La blouse dissimulait les vêtements noirs qui ne le quittaient jamais, comme s'il s'accrochait à un deuil éternellement prolongé, le bonnet de caoutchouc recouvrait sa chevelure anormalement longue à la blondeur plus chaude que la mienne, les lunettes de plastique faisaient écran à ses yeux aux iris couleur de sable arrosé de soleil couchant, les gants cachaient sous leur raideur grossière ses doigts fins à la dextérité fascinante.

Sous cet attirail, sa peau dorée par un perpétuel grand air estival était presque entièrement invisible ou ombragée, le laissant se glisser anonyme dans les troupes de savants qu'il côtoyait chaque jour, apparaissant et disparaissant avec les horaires sans que nul ne le remarque.

Il était seul et ne parlait que peu aux autres, préférant leur transmettre des fiches détaillées de calculs et d'observations devant lesquelles certains restaient admiratifs, balbutiant face au génie qui en suintait avec la simplicité de l'évidence, tandis que d'autres s'empressaient de les consommer, de les mettre à profit, accélérant la réalisation du projet qui nous tenait rassemblés ici, engloutissant nos forces, d'autres enfin soit ne laissaient rien paraître comme si cette efficacité était naturelle ou attendue, soit s'amusaient à se plaindre du seul défaut comportant ces rapports : une écriture trop enroulée, trop torturée, comme si elle espérait, à force de torsions et de basculements, échapper au carcan qu'était notre alphabet, mais toujours ramenée à la ligne et à la contrainte de la lettre.

Il me fascinait, sans que je sache pourquoi, sans que je manque de remarquer que je semblais être la seule dans ce cas. Les êtres silencieux, qui paraissaient là par erreur, arrachés au milieu leur permettant de s'épanouir, mais annonçant leurs capacités gâchées comme une fleur étale sa couleur avant l'éclosion, ces êtres avaient toujours attiré et retenu mon attention.

Travailler dans la même salle que lui, entourés des seuls tintements d'éprouvettes et de pipettes pour faire la conversation, revenait à sentir sa présence muette mais forte comme un vent aride et chaud, voir du coin de l'oeil ce petit geste vif qu'il avait pour repousser une de ses mèches échappée de sa coiffure sans y attarder ses gants peut-être couverts d'on ne savait quoi, ne plus trouver de bécher exactement au moment où il m'en demandait un, souffrant de la même pénurie, ne pas savoir comment réagir face à ce qu'il devait considérer comme une phrase ironique et humoristique lorsqu'une expérience ratait.

Malgré cette façon qu'il avait d'évoluer comme dans son propre petit monde, ne laissant qu'épisodiquement tomber à notre intention des remarques parfois incompréhensibles car tirées de leur contexte, il avait fini par prendre l'habitude de traîner aux heures de pause avec un groupe restreint de chercheurs d'une autre unité, échangeant sans cesse des remarques acerbes avec l'un d'entre eux sous le regard amusé des autres.

Souvent, nul ne comprenait vraiment de quoi il en retournait.

Souvent aussi, on pouvait les voir dans le parc attenant aux bâtiments, la plus grande partie du groupe toujours debout autour du même banc, puisque celui-ci était entièrement occupé par les deux adversaires verbaux, l'un assis, les yeux pétillants de sarcasme, les bras croisés, l'autre allongé de tout son long, n'hésitant pas à balancer ses pieds sur les genoux de son interlocuteur. Cela avait suscité plusieurs commérages, de la part de ceux qui ne remarquaient pas qu'il ne faisait cela qu'aux jours où il avait plu et où ses semelles étaient en conséquence couvertes de boue.

Les deux avaient cependant de quoi s'entendre, compris-je lorsque je parvins innocemment à m'immiscer dans ce groupe. Rivalisant d'esprit et d'agilité dans leurs répliques, ils n'acceptaient d'être d'accord que lorsqu'ils critiquaient le pays, le système, cet endroit et leurs responsabilités, affirmant qu'il n'y avait rien à rattraper et que dès qu'ils le pourraient, ils partiraient, s'enfuiraient d'ici pour ne jamais revenir, se complaisant dans un antipatriotisme extrême et rare, partageant une même haine déstabilisante et dérangeante de la nation.

Ce fut en les entendant que je remarquai cet accent léger et si particulier que de simples monosyllabes surveillées ne pouvaient trahir. Ce fut en les écoutant que je devinai tout de même une différence entre les deux, que leurs regards rendaient claire : là où le brun exagérait ses propos négatifs pour ne je savais quelle raison, le blond était sincère.

Il détestait ces lieux, l'air y était insupportable, confiné, les gens y étaient stupides, obtus, les bâtiments y étaient trop nombreux, informes. Il ne voulait que partir, il n'en faisait pas un secret.

Et il ne partait pas, pourtant. Il restait dans sa cage aux barreaux de platine qu'il abhorrait. Qui détenait donc la clef du cadenas, quel était ce cadenas ?

Il était apparu du jour au lendemain, sans bruit, commençant à arpenter les couloirs et à s'affairer dans les salles, fait pour ne jamais changer.

Toujours, je le remarquai bien vite, il avait quelque chose dans sa poche qu'il manipulait entre ses doigts, je le vis à travers le tissu. De temps à autre, lorsqu'il se croyait seul, il l'extrayait, révélant une petite boîte noire et cylindrique que je finis par identifier comme une de celles où l'on conserve une pellicule de photographies et qu'ils regardait comme si elle seule avait de la valeur, n'ouvrait jamais comme s'il craignait ce qui pouvait se trouver à l'intérieur, puis serrait dans sa paume comme s'il en tirait quelque chose ou l'empêchait de s'échapper. Plusieurs fois, j'entrai dans une pièce pour le trouver assis, les mains jointes pressées contre ses lèvres, les sourcils légèrement froncés, le regard baissé perdu dans le vague, avant qu'il ne sursaute en remarquant ma présence et ne glisse cet objet dans sa poche, toujours la même.

Je ne sais comment ce secret vêtu de noir arriva entre mes mains, peut-être l'avait-il oublié, peut-être était-il tombé de sa poche, mais il le fit, et longtemps je le tournai et le retournai entre mes propres doigts, sentant presque la chaleur évanouie des siens, n'osant pas dévoiler ce trésor. Pourtant, je ne voulus pas le lui rendre, pas tout de suite, je voulait tenir près de moi ce morceau de lui, et il semblait n'avoir rien remarqué ou ne pas s'en soucier.

Je ne sais d'où me vint l'idée de sortir la pellicule de son coffre et de la développer.

Je passai des heures nocturnes dans la salle sombre aux reflets rougeâtres, laissant le temps à la magie de faire son effet, de révéler les clichés contrastés de noir et de blanc, plus ou moins anciens et adroits, sur lesquels revenait presque sans cesse le même visage, un garçon aux cheveux clairs et courts qui souriait, aux yeux doux qui songeait, au visage ovale qui lisait, au corps fin qui sommeillait, au regard décidé qui fixait l'horizon, aux mains sveltes qui écrivaient. Pas une image du possesseur de cette pellicule lui-même, peut-être celle d'une femme, très mal cadrée, comme prise par accident, la plus ancienne. Pas un seul paysage familier d'Amestris derrière le jeune inconnu, pas une lettre compréhensible dans le texte qu'il rédigeait, pas une ligne habituelle dans ses vêtements.

Ce garçon de la pellicule était un étranger, selon toute évidence.

Un étranger.

Et peut-être que celui qui l'avait photographié aussi venait de ce pays inconnu, lointain, perdu. Glacée, je rassemblai les clichés et les rendis tous avec les négatifs et une hâte révulsée. Il me remercia poliment, avec une froideur sifflante. Puis il s'éloigna.

Moi non plus, je ne voulais plus rien avoir à faire avec lui.

Puis je me forçai à réfléchir, à voir au delà – j'étais là-bas pour ça – souvent perchée dans un arbre isolé d'où pouvaient me parvenir les échos d'éclats de rire que provoquaient ses dialogues animés, inchangés.

Ce n'était pas n'importe qui qui nous amenait ici, et ce n'était pas pour n'importe quoi. Ils devaient savoir qui il était et d'où il venait, il n'avait pu les tromper. Ils devaient détenir la clef du cadenas, qui peut-être n'était pas la même que la mienne. Moi qui n'avais nulle par où rentrer, plus personne qui m'attendait, je l'avais appris quelques mois plus tôt.

En tout cas, peut-être à cause de ce que j'avais fait, le bruit sur ses origines se répandit.

Un étranger.

D'abord dans notre laboratoire.

Que rien n'attachait à la patrie.

Puis dans l'ensemble des bâtiments.

Qui pouvait la trahir à tout instant.

Des directeurs d'équipe aux plus insignifiants techniciens de surface.

Un ennemi.

Jusqu'à atteindre les oreilles du public.

Dès lors, il n'y eut plus qu'une chose à faire. La haine de l'autre le demandait, et le tout n'était plus tenable.

Je regardai avec une sorte de détachement les choses escalader, sans prendre part à la guerre, d'un côté comme de l'autre. Ma neutralité mimait peut-être la sienne, qui avançait imperturbable au milieu de la houle, et ne changea pas ses habitudes lors des heures de pause comme lors de celles de travail, jusqu'au jour où on l'emporta pour l'exécution. J'admirai simplement le cran du groupe de chercheurs qu'il fréquentait et qui continua de l'accepter, du brun qui jusqu'à la dernière seconde continua de se disputer avec lui, ne semblant pas se rendre compte qu'il allait l'emporter par forfait.

Je ne me rendis pas à la tuerie. Seule dans une des salles où nous avions travaillé face à face, où il n'avais fait que poser sa pipette, noter le résultat sur notre fiche, me donner un conseil pour l'expérience suivante, puis se lever, croisant mon regard avant de disparaître, je cherchai un bécher sans le trouver. Je refusai de regretter de ne pas avoir gardé un double des photos, un double de ce à quoi il tenait, je refusai de pleurer de culpabilité.

J'acceptai juste, lorsque six heures sonnèrent et que j'étais assise sur sa chaise, un bécher dans les mains, qu'il était mort.

L'écho du récipient s'écrasant contre le mur tinta longtemps dans mes oreilles.

Trois jours plus tard, dans une aile reculée, je le croisai qui avançait avec un dossier à la main, tel un prophète ressuscité. Je m'arrêtai, nos regards se croisèrent, et le sien ne montra aucune surprise, aucune gêne, aucune envie de disparaître de ma vue, aucun espoir pour que je ne l'aie pas remarqué. Non, il ne le leva qu'un instant, puis le reporta sur le document qu'il tenait, avant de disparaître au coin du couloir sans forme.

Au bout d'un moment, je repris ma route, ne sachant plus où je me rendais. Il me faisait confiance, savait que je ne dirais plus rien.

Le projet continua, le même individu continua de pester contre une écriture nouée puisqu'il ne pouvait plus la déprécier de vive voix assis sur un banc, je continuai de reproduire les expériences que nous avions menées à deux puisque je devais bien voler la moitié du mérite qui aurait dû lui revenir. Je ne le vis plus, mais sa présence était comme une ombre derrière moi qui guidait mes gestes, comme un murmure à mon oreille qui confirmait mes théories, comme un regard qui m'obligeait à surveiller mes actions. Je reconnaissais sa manière d'écrire sur certains rapports, l'ordre de son raisonnement menant aux résultats.

Tout continuait sans heurts.

Ce fut ainsi que notre projet put aboutir, et avec lui disparut la seule chose qui me rattachait quelque part. Nombre de chercheurs étaient, eux, comme des pigeons voyageurs qui n'attendaient que d'être lâchés pour se diriger droit vers chez eux, une ville, un travail, une personne, une maison, d'où on pourrait les cueillir dès qu'on aurait de nouveau besoin d'eux.

Je me demandai si lui serait parmi eux et pris ma décision.

Le jour du départ, commun à tous les chercheurs, je posai ma valise contre le mur d'enceinte qui nous isolait du reste du monde, à côté de la seule sortie, les deux grandes portes imposantes. Adossée à la pierre, je regardai attentivement les groupes qui sortaient, adressant des sourires à certains, des encouragements à d'autres, quelques mots aux quelques rares plus proches. Je n'en suivis aucun, et même lorsque la presse à l'extérieur se fut presque entièrement dissipée avec sa curiosité, même lorsque plus personne ne sortit, je continuai à attendre.

Le mur était haut et son ombre fraîche.

Tandis que celle-ci s'allongeait, éloignant sa ligne du bout de mes pieds, des pas crissèrent sur le gravier. Vêtu de brun, gants blancs, chaussures noires et usées, les cheveux châtains et les yeux bleus sous un chapeau affaissé, il arriva après tout le monde, presque silencieux, presque invisible, presque méconnaissable, sauf pour moi.

Il ne s'arrêta pas en me voyant, ne me fixa pas avec suspicion ou surprise, ne sourit pas avec ironie, ne dit rien lorsque je me décollai du mur et me baissai pour ramasser ma valise sur son passage avant de lui emboîter le pas. Projetées par le couchant, nos deux ombres se fondirent en une seule sur la route, devant nous.

Il avait dû le calculer, nous arrivâmes pile à temps à la gare. Couvrant les derniers vestiges de son accent, il se dirigea vers le guichet, acheta deux billets pour l'est puis monta dans le train, toujours sans me parler, toujours sans me regarder, mais saisissant doucement ma valise pour la placer à côté de la sienne au-dessus de nos sièges.

Il s'assit contre la fenêtre, me laissant le loisir de m'installer face à lui. Je choisis le côté, prenant doucement sa main dans la mienne.

Par la fenêtre, le soleil doré était éblouissant.

Mon compagnon de voyage cligna plusieurs fois des yeux, et ses iris étaient redevenus comme avant, reflétant l'astre qui s'en allait. Je le laissai m'aveugler, le fixant sans le voir et ne le voyant que trop, j'appuyai ma tête sur son épaule, assurant l'entrelacement de nos doigts. Au bouts de quelques instants, je sentis sa joue s'incliner sur mon crâne, son souffle sur ma frange.

Le train était parti.

« Comment c'est, Xerxès ? »

Il eut ce sourire qu'il n'avait jamais accordé à mon pays. « Magnifique, tu verras. »

Les lèvres noyées dans mes cheveux, il ajouta quelque chose à mi-voix. Ce fut la première fois que j'entendis sa véritable langue.


A suivre

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