Note de l'auteure M : Yo. Après une bataille ultime contre la saleté envahissant la salle de bain (ça fait plus classe que de dire « ménage », non ?), nous vous offrons la seconde partie de ce two-shots. En espérant que ça vous plaira.
W : Et merci une fois de plus à nos fidèles lectrices pour leurs reviews ! À Sabine02 : On est bien contentes de voir que nos fics continuent de te plaire. Pour ce qui est du mystère, on ne sait pas nous-même d'où cette fic est tombée, donc...
M : À Matsuyama : Tu as bien deviné. Sommes-nous donc si prévisibles que ça ? Par la malepeste ! Mais pourquoi avais-tu peur de l'UA ? (crainte des auteures qui regardent les quelques autres fics UA dans leur disque dur...)
W : À ploum ploum : :D Contente que ça te plaise. Et puis voilà la suite, puisque ce n'est sans doute pas pour notre baratin que vous êtes là ! Enjoy !
J'étais devenue l'étrangère, celle qu'on regarde avec méfiance, avec colère, avec indifférence.
Je le sentais, sans parvenir à fixer à quel moment la balance s'était inversée, sans savoir exactement où nous avions franchi la frontière pour basculer dans ce qui aurait dû être entièrement différent. J'avais gardé de mes idées de petite fille celle d'un changement radical dès lors qu'on avait enjambé la fameuse ligne. La régularité avec laquelle le changement s'était fait n'en était que plus troublante et inquiétante. Au bout d'un moment, j'avais remarqué que ce n'était plus pareil, mais je n'aurais pu dire en quoi. Peut-être la lumière, les sons, la disposition des habitations, leur nombre, la race des chiens.
Nous étions déjà loin sur notre route lorsque le sable apparut. Il n'était déjà plus question de regarder derrière moi lorsque je compris que la transition s'était faite à mon insu.
Il en résulta que, lorsque nous descendîmes du train, lorsque nous eûmes emprunté le charriot qui faisait navette entre la gare et un village reculé à l'orée du désert, ce n'était plus lui qui jurait sur le paysage, mais moi. J'étais trop pâle, non seulement ma peau mais aussi mes cheveux, mes yeux, mes vêtements. Pour la première fois, j'éprouvais ce qu'il avait pu ressentir, ce sentiment pas tant d'être fondamentalement différente, mais d'être perçue comme telle par ceux aux alentours, qui voyaient tout de suite que je n'étais pas d'ici, et de percevoir chacun de leurs gestes quotidiens avec un léger décalage dérangeant. Leurs regards étaient insistants et lourds, me mettant mal à l'aise, s'arrêtant sur ma silhouette alors qu'ils passaient sans accroc sur mon compagnon, qui pour eux était comme une part normale du paysage.
Tandis qu'il négociait dans une boutique pour obtenir je ne savais quoi dont nous aurions besoin, je demeurai figée contre un mur, voyant non loin un groupe d'enfants jouer à un jeu dont les règles m'étaient inconnues, comme j'avais chez moi joué aux billes ou à la marelle, entendant des parcelles de conversations voleter jusqu'à moi en un charabia fluide qui s'enroulait autour de moi sans me permettre de le saisir, sentant cette odeur forte de sable chaud, d'épices, de sécheresse, de poussière et de vie envahir mes narines à chacune de mes inspirations et assécher progressivement ma gorge, percevant à travers mes vêtements le mur rugueux et frais malgré les rayons que le soleil brûlant déversait sur lui. Tout cela n'avait rien de familier, sans pour autant être désagréable.
Ce qui le fut davantage, ce furent les quelques personnes qui s'arrêtèrent parfois non loin de moi comme si ma présence leur bloquait le passage, cette mère qui tira brutalement le bras de son enfant qui me regardait avec l'insistance de la curiosité juvénile, cet homme qui cracha non loin même si ce n'était pas dans ma direction. Cela n'avait peut-être nullement le sens que je leur donnai, et ce soupçon devait être ce qui pesait le plus sur mes épaules, cette crainte d'être inutilement paranoïaque.
Mais lorsque deux jeunes femmes m'accostèrent dans leur langue, semblant se vexer lorsque je ne leurs répondis pas, incapable même de comprendre ce qu'elles voulaient, je songeai qu'une partie de mes angoisses pouvaient être justifiées.
L'intervention de mon compagnon me fit réaliser à quel point lui, contrairement à moi, était à l'aise dans cet environnement. Tout le monde semblait le connaître, en particulier les deux demoiselles qui s'éclipsèrent après quelques mots, non sans jeter encore quelques regards durs par dessus leur épaule en s'éloignant.
Il était un être de ce désert. Non parce que son corps était particulièrement équipé contre ses dangers, mais plutôt parce qu'il s'y fondait, donnant presque l'impression d'avoir émergé du sable et d'être prêt à y retourner. Sa peau touchée de soleil, ses cheveux longs, ses yeux enfin, tout arborait des coloris en harmonie avec les alentours. Vêtu de cette cape ocre destinée à nous protéger des brûlures, équipé de tout un attirail pour nous défendre contre la nature et les hommes, il appartenait à cet univers rude, comme le montraient chacun de ses gestes tandis qu'il ajustait les sangles maintenant nos rares bagages sur la selle de nos montures. Leur ancien propriétaire s'éloignait en serrant ses pièces d'or dans sa paume après m'avoir lancé un regard discret qui disait toute son inquiétude pour la bête qu'il laissait entre mes mains novices.
Malgré mes vêtements désormais plus adaptés, la différence était toujours là.
« Il faudra que j'apprenne à parler, » soufflai-je doucement.
Mon compagnon sourit. « Ça viendra. Mais face au désert, on ne parle pas. »
Son ton révérencieux me donna l'impression que, pour lui, cette vaste étendue sableuse et impitoyable était une entité qui pouvait nous écouter de chacun de ses grains, de chacune de ses dunes, et que nous ne devions pas déranger davantage qu'avec nos pas profanes.
Puis je compris que nous n'avions que peu d'eau et ne devions pas gâcher celle de notre corps par de vaines paroles asséchées par le vent. Le désert était un éternel assoiffé avide de s'approprier la moindre gouttelette, mon compagnon le savait.
Comme hypnotisée, je fixai ses doigts agiles qui assuraient nos outres au reste des bagages. Je me demandai quelle était la longueur du trajet dans lequel il m'emmenait.
Très vite cependant, la durée ne m'importa plus, ou plus autant que la distance. Les bâtiments disparurent tout d'un coup, encore proches un instant, ondulant à portée de main dans la chaleur, évanouis à l'horizon le suivant, occultés par le ciel. Ce dernier, bleu et vide, pesait au dessus de nous, tout comme le sable brillait, me forçant à plisser continuellement les paupières, expliquant les rides que chaque habitant du village avait arborées au coin des yeux.
Ma monture suivait docilement celle qui la précédait, ne semblant pas se formaliser de ma maladresse et de mon manque d'assurance. Devant moi, je voyais l'aise et la souplesse de la posture de mon compagnon, ses oscillation en accord avec celles de l'animal, ses gestes précis pour rappeler sa présence, j'entendais les légers sons que sa gorge émettait pour renforcer un ordre ou rassurer l'animal après le glissement du sol sous ses sabots.
C'était comme s'il l'avait élevé lui-même.
En dehors de cela, ses murmures entrecoupés et le bruissement du sable, il n'y avait que le silence. Un silence que je n'avais jamais connu. Un silence sec.
Ce fut dans ce silence que le ciel passa progressivement de son zénith torride à l'étouffante fin d'après-midi, puis au soir plus clément. Je sus en la voyant que jamais je n'oublierais la couleur du couchant reflétée par les dunes sans fin tout autour de nous, allongeant leur ombre, enflammant leur versant, avant de s'évanouir tout d'un coup, telle la bougie que l'on souffle.
Une légère brise fit fugitivement virevolter les cheveux échappés de ma coiffure avant de s'épuiser. Je savourai l'absence de la brûlure du soleil à travers mes vêtements, avant de réaliser la vitesse à laquelle la température chutait, n'ayant plus rien pour la retenir, me faisant frissonner. Très vite, il n'y eut plus ni lumière autre que celle des étoiles qui apparaissaient déjà, ni chaleur autre que celle émise par nos montures et nous-mêmes.
Nous nous arrêtâmes au pied d'une haute dune, mon compagnon installant avec aisance un bivouac, étalant une grande couverture sur le sable et allumant un petit brasero autour duquel nous nous blottîmes en quête de son énergie, tandis que nous mangions.
Le désert était devenu une mer gelée, toujours aussi vide. Le jeune homme qui se tenait à côté de moi s'y fondait toujours autant, ses cheveux ayant la même teinte que les dunes baignées de la faible lueur des étoiles. La lune tardait à se lever, timide à l'idée de succéder au soleil puissant de la journée, laissant notre feu précaire constituer la plus importante source de lumière. Il jouait sur les formes de nos visages, dansait dans nos iris. Il se refléta brièvement dans le sourire que mon compagnon m'adressa avant de m'embrasser avec tendresse dans la pénombre.
Ici, il n'y avait plus étranger ni étrangère, juste nous deux qui apprenions à nous connaître dans le silence de nos gestes et du désert. Même dans le village reculé où j'avais passé mon enfance, les étoiles n'avaient pas été aussi nombreuses ni aussi vives que celles que j'entraperçus lorsqu'il me fit basculer sur la couverture, gardiens aveugles de cette nuit solitaire et commune.
Il y en eut plusieurs autres, entrecoupées de journées chaudes et longues. Le désert s'étendait à l'infini, laissant deviner qu'il se transformait en montagnes dans le lointain, siège plus solide de son pouvoir ocre. Les dunes étaient toujours plus hautes, toujours plus silencieuses, imposantes et figées dans leur immensité. Nous aurions aussi bien pu être seuls au monde, voyageurs insignifiants dont les traces s'évanouissaient presque instantanément après notre passage muet.
Je commençai cependant à sentir l'impatience de mon compagnon, je la voyais dans ses gestes, dans la façon qu'il avait de lever la tête vers les hauteurs rocheuses que nous approchions. J'avais remarqué que nos réserves étaient presque épuisées, sauf s'il y en avait aussi dans les sacs qu'il n'avait jamais ouverts. L'eau, en tout cas, se faisait rare.
Les roches finirent par nous cerner de part et d'autre, dessinant nos dunes en une large vallée qui allait en ondulant et en se resserrant. Nous nous engageâmes bientôt dans un étroit défilé entre deux parois, montâmes sur un plateau qui nous mena à de nouvelles étendues sablonneuses entrecoupées de saillies de roche de même teinte.
Dans une sorte de cirque ouvert, mon compagnon mit pied à terre et s'éloigna, me demandant muettement de l'attendre. Je descendis également de ma monture, remarquant en m'asseyant sur un monticule de sable qu'au delà de ce cirque, du sable, du plateau, je dominais le désert qui s'étendait, vide, à perte de vue. C'était une vision à la fois éblouissante et effrayante : j'étais comme la maîtresse d'un monde, mais j'y étais emprisonnée dans mon isolement.
Et je risquais de mourir.
Je le compris lorsque je sentis quelque chose faire doucement pression sur l'arrière de mon crâne, quelque chose que je reconnus, sans jamais l'avoir perçu, comme le canon d'une arme à feu. Un fusil, sans doute.
L'œil du désert, que j'avais senti peser sur nous, épier nos gestes depuis quelques instants, était sorti de sa cachette.
Une voix siffla de façon menaçante derrière moi, quelques sons que je fus bien incapable d'identifier. Je me figeai, tendue, me demandant si ces mots pour moi dépourvus de sens autre que le danger seraient les derniers que j'entendrais.
La voix, une voix d'homme, se fit entendre de nouveau, et je devinais à son ton qu'elle me donnait un ordre. Mon cœur, que je sentais battre fortement dans ma poitrine, accéléra encore son rythme, entrecoupant ma respiration. Je ne comprenais pas. Je ne savais pas si je devais rester immobile, lever les mains, me lever, me retourner. Toutes les solutions tournaient en boucle dans mon esprit, toutes également plausibles, prenant l'allure d'une danse affolée lorsque la voix se répéta, plus fermement, avec un petit coup de son arme donné contre ma nuque pour me rappeler ma situation.
Je me demandai quelle allait être sa réaction en voyant que je n'obéissais pas.
Et en voyant que l'unique but avait été de le faire sortir au grand jour, ce qui avait parfaitement fonctionné.
Une autre voix retentit dans le silence du désert, derrière nous. Je ne pus m'empêcher de tourner la tête, comme le fit mon agresseur, sans pour autant lever son arme. Je repérai rapidement mon compagnon de voyage, vraisemblablement allongé au bord de la hauteur définissant le cirque et de laquelle il dominait la scène, son arme pointée sur la personne derrière moi, un jeune homme, notai-je. Un jeune homme que je reconnus avec un léger haut-le-cœur.
Les deux échangèrent rapidement plusieurs paroles, qui de méfiantes se firent rapidement dures, enjouées, vexées. Enfin, le fusil qui me menaçait s'abaissa, désormais inoffensif. L'autre, en revanche, fut dirigé vers l'horizon et lâcha une de ses munitions entre les dunes. J'eus à peine le temps d'apercevoir comme un mouvement dans le lointain, puis tout redevint calme.
Nous étions suivis depuis le début, je l'avais remarqué dès le deuxième jour de voyage, et je sus que le message armé était passé : il n'irait pas plus loin.
Derrière moi, le jeune homme s'était figé, fixant la direction qu'avait pris la balle. Au bout d'un moment, il s'éloigna légèrement de moi tandis que mon compagnon se relevait puis sautait de son promontoire pour nous rejoindre. Ils s'enlacèrent brièvement, et leur lien de parenté m'apparut alors dans toute son évidence.
L'autre me regardait cependant avec suspicion, même si ce n'était pas avec froideur, échangeant des paroles avec son frère, et je me demandai ce qu'ils disaient, quelles idées parcouraient son esprit. Nous fûmes tant bien que mal présentés l'un à l'autre, et je fus surprise de le voir tirer de ses lèvres quelques mots d'amestrien, hésitants et couverts d'un fort accent, mais qui semblaient ressurgi d'une ancienne habitude trop longtemps délaissée.
Après cela, je fus comme admise, même si je savais que la confiance prendrait du temps, et il nous mena avec nos montures à travers d'autres dunes, d'autres passages, nous faisant monter dans les montagnes sableuses, emprunter un chemin escarpé et étroit longeant une paroi rocheuse et menant jusqu'à une petite étendue en hauteur où nous laissâmes les chevaux. Presque invisible, une ouverture dans la pierre nous donna accès après quelques instants à une grotte aux cavités multiples, aménagée en lieu de vie. En passant, je devinai dans l'une d'elle un passage qui montait, menant sans doute à l'extérieur au dessus de cet abri naturel.
La dernière s'ouvrait sur une terrasse.
Parmi les tapis, couvertures et autres objets derrière lesquels elle se cachait, une toute petite fille, de trois ans au plus, nous regarda arriver et nous installer de ses yeux noirs et luisants à la lueur des flammes, tapie dans un coin, et courut se réfugier dans les jambes du frère de mon compagnon dès qu'il s'éloigna de nous. Elle ne me quittait pas du regard. Mes yeux bleus devaient la fasciner autant que ses traits indéniablement xinois m'intriguaient. Chacune de nous se demandait ce que l'autre faisait ici.
On me dit comment elle s'appelait, et je me sentis toute chose face au sourire qu'elle m'adressa lorsque je parvins à lui faire comprendre que ma mère, malgré toutes leurs autres différences, avait porté le même prénom. Cela sembla lui suffire, et elle retourna à des fils qu'elle entremêlait au hasard.
Nous déballâmes nos affaires dans un renfoncement qui, je m'en doutais, serait notre chambre. Très vite, ce fut comme si nous avions toujours été là.
Curieuse, je me rendis sur la terrasse, à demi protégée du soleil par la paroi rocheuse. De là, je dominais non plus le désert d'où nous venions, contrairement à la portion où nous avions laissé les chevaux, mais à une vallée fermée où se dressaient encore les vestiges d'une ancienne cité sur laquelle le désert reprenait ses droits sans parvenir encore à dissimuler son antique magnificence. Le silence y était plus fort, amplifié par l'écho presque audible de l'activité qui avait régné dans les rues qui n'étaient plus que ruines.
Mon compagnon me rejoignit, passant son bras autour de ma taille, appuyant sa tête contre la mienne, contemplant comme moi le patrimoine passé dont il était le gardien, et sur lequel je devais veiller moi aussi désormais. J'avais trouvé une place, ici.
Xerxès.
Fin
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