Voici le chapitre suivant, en avance sur mes prévisions. Je précise qu'il contient des scènes brutales et violentes qui peuvent choquer. Sinon, vous noterez que je me suis beaucoup renseigné pour l'écrire, notamment en ce qui concerne la partie historique.

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Chapitre 5 : Aux origines de la haine

Lorsque Eirin fut seule dans son laboratoire, elle commença immédiatement à aider la blessée à produire de façon accélérée de nouveaux globules rouges, par le biais d'une potion de régénération sanguine.

En tant que docteur, elle savait que ce n'était pas son rôle de juger les choix des autres, mais sa morale personnelle lui interdisait de laisser mourir une personne, quelle qu'elle soit. Elle avait prêté serment de soulager toutes les personnes, sans distinction et de garder le secret médical. Eirin se faisait un point d'honneur à respecter les serments de son ordre et à ne jamais devenir parjure. Son rôle de médecin était de soulager les gens, par la pharmacopée ou par le dialogue.

Le fait d'avoir vu la servante parfaite dans cet état critique avait intrigué la doctoresse. Elle ne l'avait rencontrée que quelques rares fois, mais Sakuya était une énigme difficile à percer. C'était un vrai glaçon, une femme froide et aux aptitudes meurtrières, dont le profil ne correspondait pas du tout à celui d'une personne suicidaire. Il faut croire qu'il était difficile de connaître vraiment une personne, de découvrir ce qui se cache derrière les façades.

La chose la plus pénible après une opération était l'attente. Pour un médecin, la plus grande crainte était qu'un patient ne sorte jamais d'un coma ou qu'il ne meurt suite à une opération, parce que voir le visage des proches suite à son propre échec était toujours un traumatisme. Eirin savait qu'il existait des chances non négligeables pour que Sakuya reste plongée dans un monde inaccessible, parce que les médicaments et toute sa science étaient impuissants face à l'absence de volonté de vivre.

- Je prie pour que tu te réveilles un jour, murmura Eirin avec une tendresse maternelle qu'on ne lui connaissait pas.

La pharmacienne ne pouvait plus rien faire et laissa sa patiente se reposer. Pendant que la blessée récupérait, Eirin avait le temps de sortir pour pouvoir informer Mokou de la stabilisation de l'état de la servante.

Mokou soupira de soulagement en apprenant que l'état de la domestique ne pourrait qu'aller mieux. Lentement, elle accepta de raconter à Eirin tout ce qu'elle avait vu, afin d'obtenir un indice sur les raisons de cet acte et pouvoir commencer un traitement psychologique après le réveil de la soubrette.

- Eirin, l'apostropha la plus petite, si jamais elle est condamnée à ne pas se réveiller, ne penses-tu pas qu'il serait préférable de mettre un terme à sa souffrance ?

La question, posée avec un détachement glaçant, mortifia l'infirmière. Mokou parlait d'une vie avec tant d'insouciance. Elle avait amené une personne blessée ici et maintenant, elle ne proposait ni plus ni moins qu'une euthanasie.

- Jamais, rétorqua fermement la femme médecin. Je ne pourrais jamais tuer une de mes patientes, c'est contraire à mon serment.

L'immortelle soupira. Pourquoi continuer à vivre lorsqu'on a tout vu, tout fait ou que l'on en a assez ? Elle haïssait ces liens qui rattachaient au monde des vivants, elle même aurait bien aimé pouvoir mourir. Même si la haine inextinguible qui l'habitait la poussait à vivre chaque journée qui arrivait, elle se demandait chaque matin ce qu'elle ferait après avoir tué Kaguya. La réponse l'effrayait elle même. Lorsqu'elle aurait enfin fait payer sa rivale, il ne lui resterait plus rien, absolument rien.

Sauf des regrets, pour l'éternité.

Et l'éternité, c'est très long.

Alors que les deux femmes se faisaient face en silence, chacune perdue dans ses propres pensées, elles ne virent pas que le soleil s'était déjà levé, jusqu'à ce qu'une voix d'or, claire et enjouée s'élève dans la pièce.

- Bonjour Eirin, salua la princesse Lunarienne, déjà levée ?

La bonne humeur de Kaguya dura seulement quelques secondes, le temps qu'elle voit qui était en compagnie de sa confidente fidèle. En croisant ce visage qu'elle méprisait, la princesse savait que la journée radieuse à peine entamée était déjà gâchée, parce que cette mauvaise rencontre la foutrait en rogne pour le reste de la journée.

- Que fait cette … chose chez moi ? interrogea t-elle, en mettant le plus de dégoût, de mépris et de condescendance possible dans sa voix.

- Crois moi, ce n'est pas avec gaieté de cœur que je suis ici, rétorqua Mokou avec sarcasme, mais j'avais besoin des services d'Eirin. Quelle honte qu'une personne aussi savante et aussi sympathique ne se soit mis au service d'une petite conne qui aurait bien mérité quelques claques.

Mokou avait réussi à garder son calme, empêchant ses flammes de surgir et d'engloutir toute la forêt dans une mer de flammes. Cependant, le barrage de ses sentiments menaçait de céder et de submerger le calme apparent.

Si Kaguya avait été vexée par l'insulte, elle n'en montra rien. En prenant son air gracieux de princesse égoïste, elle enfonça le clou en mettant en doute l'éducation de ces petits nobles parvenus, incapables d'éduquer correctement leur fille.

Si un regard pouvait tuer, Kaguya serait déjà morte. Mais comme ce n'était pas le cas, elle était simplement amusée, observant son ennemie enragée être maintenue par Eirin.

- Pas de combat ici, ordonna l'infirmière avec un sérieux rare. Réglez vos comptes dehors si vous le voulez, mais ne cassez pas le mobilier. Je ne veux pas être mêlée à vos disputes stupides.

- Stupides ? répéta Mokou, toujours retenue par les épaules. Si tu savais la vérité, tu comprendrais pourquoi je veux la faire souffrir, pourquoi je veux la broyer, l'égorger, l'incinérer, l'éviscérer de mes propres mains.

Face au regard brûlant de haine pure qui se lisait dans les prunelles rubis de Mokou, Eirin soupira.

- Alors, si tu nous disais tout ? hasarda l'infirmière. J'aimerais comprendre les origines de cette haine millénaire.

La surprise se lit sur le visage de l'immortelle revancharde. Jamais personne ne s'était intéressé à son passé qu'elle enfermait profondément en elle. Jamais personne, pas même Keine, n'avait osé lui demander les raisons de cette querelle.

- On ne veut pas savoir, minauda Kaguya, ta misérable vie ne …

- Silence, sale chienne, répliqua vertement le phénix immortel.

Se radoucissant, elle inspira profondément avant de se mettre à parler.

- Très bien, voici mon histoire. Je suis née il y a près de treize siècles, fille d'un seigneur féodal qui avait un domaine dans la ville de Fujiwara. Alors que la capitale venait à peine d'y être installée, tous les nobles complotaient déjà pour le pouvoir. Mon père, l'aîné de notre clan, Fujiwara no Kamatari était l'un des fidèles de l'empereur Tenji.

La famille de Mokou était en réalité l'une des plus respectables et des plus puissantes du pays. Une lignée qui a dominé la vie politique de l'archipel nippon pendant presque quatre siècles, jouant le rôle de la véritable puissance agissant derrière le trône.

- Mon père était un homme influent mais froid, une personne qui montrait peu ses sentiments. Je ne me souviens pas d'avoir jamais reçu de marques d'affection de sa part, comme s'il ne m'avait pas désirée. J'ai toujours su qu'il aurait préféré avoir un garçon pour continuer sa lignée, mais je me suis accrochée. J'ai toujours voulu être forte, j'ai toujours voulu réussir, pour pouvoir le rendre fier de moi. J'aurais tellement aimée lire de la fierté sur son visage, au lieu de l'indifférence habituelle.

Soupirant brutalement, car l'immortelle savait que jamais une femme ne serait respectée comme chef de clan, elle reprit son histoire.

- Un jour, il se rendit auprès de toi, Kaguya. Il te demanda en mariage, espérant enfin avoir un héritier à la hauteur de ses espérances. J'étais furieuse, car il demandait à une gamine à peine plus âgée que moi de lui donner un enfant. Un enfant qui ne lui ferait pas honte et cette pensée m'a fait très mal.

- Et tu sais que j'ai refusé, répliqua Kaguya. Comme pour tous les autres, je voulais qu'il prouve sa valeur en me rapportant cinq reliques d'une grande puissance. Je n'épouserai que celui qui saura me rapporter mes cinq requêtes impossibles.

- Mon père a accepté ta proposition, grogna Mokou.

L'immortelle aux yeux brûlants de haine savait très bien que personne n'avait réussi à rapporter plus d'une de ces requêtes et qu'en réalité, les autres étaient déjà en possession de Kaguya. Avec cette demande, la princesse de la lune pouvait bien promettre, elle ne risquait rien du tout en s'engageant, puisqu'à aucun moment elle ne devrait réaliser sa promesse.

- Mon père est parti, me laissant seule avec ma mère, sans jamais m'accorder un regard. Lorsqu'il est revenu, totalement dépité par son fiasco, il a eu l'idée de fabriquer un faux. Lorsqu'il s'est présenté à toi, tu l'as démasqué et humilié devant toute la cour. Je l'ai détesté pour avoir porté l'opprobre sur notre nom. Je t'ai haïe pour l'avoir poussé à traîner notre famille dans la boue et je me suis méprisée pour ne pas être comme il l'aurait souhaité.

Le père de Mokou n'était pas le seul à être hypnotisé par la beauté irréelle de Kaguya, car ce visage a tourmenté bien des hommes. Tour rêvaient de voir, de posséder cette femme à la peau pâle et aux cheveux noirs comme l'ébène. Cette femme au visage d'albâtre et au regard perçant était devenue une véritable obsession par l'impression de mystère qui s'en dégageait. Kaguya masquait toujours le bas de son visage par un simple éventail, tenu par de fins doigts émergeant lentement d'un kimono richement brodé. L'image subjuguait tous ceux qui la voyaient, exerçant une véritable fascination par le mystère s'en dégageant.

- Le soir même, mon père se rendait compte qu'il venait de jeter la honte sur notre clan. Pour réparer sa faute, il s'est fait hara-kiri. C'est moi qui l'ai trouvé, baignant dans son sang, alors qu'il était enfermé dans son bureau.

Avec la mention de cet événement, la pitié semble gagner le visage d'Eirin. L'infirmière peine à imaginer ce qu'une petite fille doit ressentir lorsqu'elle retrouve son père, baignant dans son sang, un wakisashi dans le ventre.

-A partir de cet instant, ma haine n'a cessé de grandir. Contre toi, contre mon père et contre moi. J'ai cherché à soutenir ma mère, mais elle l'aimait tellement qu'elle est morte de chagrin quelques jours après. Elle ne pouvait plus tenir et elle a accompli le rituel du jigai, pour l'accompagner dans la mort.

L'honneur. Ce concept désuet brisa les restes de la vie de la jeune fille. Sa mère aussi avait mis fin à ses jours, se liant les jambes pour rester digne dans la mort, avant de s'ouvrir la gorge avec le kaiken caché dans son obi, abandonnant la petite fille aux mains du reste de sa famille.

- Je me suis retrouvée seule. Mon oncle, trop heureux de prendre la place de chef de clan m'a alors reniée, puisque j'étais la fille indésirable, seul reste d'une branche souillée qu'il fallait effacer au nom de la respectabilité du clan. J'avais le choix entre la mort honorable ou la vie dans le déshonneur.

L'immortelle inspire, tentant de chasser le stress qui l'envahit lentement, alors qu'elle se remémore ses souvenirs. Elle avait choisi de vivre, refusant de verser davantage de sang, refusant de déverser son sang. En fin de compte, elle se demande aujourd'hui si elle n'aurait pas du accomplir le même rituel que sa mère.

- Du jour au lendemain, j'ai été dépouillée de ma vie et de mon confort. On m'a même dépouillée de mon nom et on m'a chassée de chez moi. J'avais douze ans et pour la première fois de ma vie, j'ai du dormir dehors, dans le froid et sans pouvoir adresser le moindre mot à qui que ce soit. Je n'avais plus de famille, plus de vie. J'avais faim et froid et j'ai du survivre en faisant les ordures. Je me suis prostituée pour presque rien, j'ai laissé un homme déchirer mon hymen pour pouvoir dormir dans un lit empli de vermine, mais un lit sec à l'intérieur d'une maison. J'en ai même laissé me pénétrer pour avoir un bol de riz.

Lentement, le visage de Mokou devient rouge, versant des larmes intarissables, tandis qu'elle essuie son nez d'un revers de manche.

- Je voulais que ça s'arrête, ne plus continuer à vivre, ne plus devoir appréhender le moment ou je n'aurais plus d'argent et que je devrais à nouveau entendre ces bêtes en rut. Je devais me retenir de vomir, dégoûtée de moi même et des autres. Pourtant j'étais lâche au point d'avoir peur de mettre un terme à tout ça. A chaque fois, je n'arrivais pas à y mettre fin, sachant très bien ce qui m'attendait le lendemain. C'était toujours la même chose, j'avais tellement mal. J'entendais les gémissements pitoyables qui sortaient de ma poitrine, mon corps entier criait de douleur. Je m'étouffais dans mes larmes et depuis, toutes les nuits je revois ces images. Ca fait mille trois cent ans que je vis avec ça, chaque soir j'ai peur de m'endormir car je sais que je les reverrais.

Mokou chancelle, tenant debout par on ne sait quel prodige, tandis qu'un filet acide remonte dans sa gorge. Elle se retient de vomir, ne voulant pas montrer que la personne qui la dégoûte le plus, c'est elle même.

- Tu ne sais pas ce que ça fait, Kaguya. Tu ne connais pas l'impression d'éternité qu'avait ces moments que je ressens toujours en moi. J'ai sincèrement souhaité mourir, mais une infime fraction de moi m'a poussé à vivre, parce que je te haïssais tellement.

Alors que l'immortelle agitée de tremblements, sanglotait comme une hystérique, elle serrait les poings pour surmonter sa haine. Une haine si intense qu'elle pourrait embraser le monde entier, juste pour essayer de soulager son cœur meurtri.

A mesure que Mokou parlait, le dégoût gagnait le visage d'Eirin. Pour elle, la famille est sacrée et compte plus que tout le reste. Pour ses proches, elle a suivi Kaguya sur Terre, envers et contre tout après l'exil de la princesse lunaire. Jamais elle n'imaginerait envisager l'idée d'abandonner sa princesse dans un monde hostile. En entendant le début du récit de Mokou, Eirin ne comprenait que trop bien les abysses de souffrance, de violence, de cruauté et de haine pure qui s'agitaient dans les tréfonds de l'immortelle.

- Un jour, alors que j'errais à ta recherche, espérant te trouver et te tuer d'un coup de katana, je suis tombée sur un charnier. Un groupe de samouraïs s'était entretué pour la possession de l'élixir d'Hourai. Ils se sont entretués pour cette saloperie. Tu vois de quoi je veux parler, cingla Mokou, en s'adressant à l'infirmière ayant inventé cette potion.

Eirin fut encore davantage déstabilisée. C'est la potion qu'elle avait décidé de fabriquer une seconde fois qui avait aggravé la situation. Ce cadeau, fait par Kaguya à l'empereur, accordait la vie éternelle à celui qui le buvait. Ce trésor était très convoité, car le fléau de l'immortalité était tellement désiré par des hommes obsédés par l'idée de disparaître, qu'ils ne comprenaient pas ce qu'il pouvait y avoir d'atroce à ne plus pouvoir mourir et à ne jamais connaître la paix.

- J'étais une gamine terrifiée par ce sang, affamée et broyée par la douleur. Le survivant du carnage m'a regardée comme si je n'étais qu'un déchet misérable, ce qu'en fait, j'étais. Il m'a ignorée, me laissant en vie, avant de prendre le flacon et de partir. J'ignorais le contenu exact, mais j'espérais y trouver de quoi pouvoir manger, parce que ça faisait plusieurs jours que j'avais l'estomac vide. Je n'avais plus un sou en poche, mais je n'avais pas trouvé quelqu'un pour désirer mon corps trop plat, sale et meurtri, à peine masqué par les lambeaux de mon kimono.

Le tableau était des plus pitoyable. Une jeune fille, à moitié nue, sale, frigorifiée et affamée était très dangereuse. Lorsque l'homme lui tourna le dos, il fit l'erreur de sous estimer cette souillon armée d'un katana.

- J'avais faim, alors je n'ai pas hésité. J'ai dégainé mon katana, j'ai imaginé ton visage sur celui de ce rônin et je l'ai frappé. Je l'ai tué dans le dos, par derrière, comme la lâche que j'étais. Quand j'ai rouvert les yeux, j'ai vu son sang couler. J'avais tué pour la première fois.