Lettre II : Mrs. Darcy à Jane Bennet
Pemberley, le 23 janvier 1814
Ma très chère Jane
Je ne suis pas partie depuis trois jours que déjà, tu me manques énormément. Et je t'avais de toute façon promis de t'écrire dés mon arrivée à Pemberley, et je suis déjà là depuis presque deux jours, puisque nous sommes arrivés le 21, lendemain de notre mariage, dans la soirée : pardonne-moi, prendre les fonctions de maîtresse de Pemberley m'a occupé toute la journée, et en vérité, me prendra encore bien un mois, le temps que j'arrive à me déplacer dans cette immense maison sans me perdre. M'en voudras-tu ?
Je suis forcée d'admettre que la beauté du manoir, presqu'un château, et du domaine, même si je ne l'ai encore vu que sous la neige, fait que ceux-ci servent très bien leur propriétaire. La maison en elle-même est gigantesque, peut-être deux fois la taille de Netherfield Park, et est arrangée avec beaucoup de goût, même si beaucoup de pièces n'ont pas été touchées depuis la mort de ma belle-mère, feu Lady Anne. Mon époux (comme c'est étrange de l'écrire!) m'a donné l'autorisation d'apporter toutes les modifications que je souhaiterai, et je pense que je me sentirai à l'aise d'ici une dizaine d'année : bien que ma belle-mère soit morte depuis déjà 15 ans, son ombre reste très présente dans la maison, et Mrs. Reynold, la femme de charge m'en a dit énormément de bien.
J'ai l'impression qu'elle m'aime bien, presque par défaut, en tant qu'épouse de mon mari dont elle pense beaucoup de bien, et je ne voudrais pas me la mettre à dos (c'est d'ailleurs pour cette raison que je n'ai fait aucun commentaire lorsqu'elle m'a montré des miniatures parmi lesquelles une représentant Mr. Wickham, dont elle m'a dit qu'il avait « mal tourné », mais je t'en reparlerai plus tard). La maison est construite au fond d'une combe, devant un étang contourné par la route. Il y a trois étages, sans compter le rez-de-chaussée : celui-ci comprend un hall, un « petit » salon de musique (de la taille du salon de Longbourn), un grand salon, une salle de bal , une salle de billard, une « petite » salle à manger (seulement 20 couverts) et une grande salle à manger (jusqu'à 120 couverts...). Je me sens légèrement dépassée.
En réalité, ces pièces sont relativement peu utilisée : tu sais à quel point mon mari est misanthrope ! D'ailleurs, il passe beaucoup de temps dans son bureau, ou dans la bibliothèque (qui fera pâlir papa de jalousie quand il la verra). Le premier étage comprend une galerie de portraits, ainsi qu'une dizaine de chambres réservées aux invités. Le second étage est quand à lui réservé à la famille, c'est-à-dire qu'il comprend la chambre de Mr. Darcy, à côté de la mienne, la chambre de Georgiana, ma belle-sœur, celle du Colonel Fitzwilliam, qui était à notre mariage, et est un hôte fréquent (Mr. Bingley n'a pas de chambre spécifiquement attribuée dans l'aile familiale, mais je suppose que cela viendra en son temps...), et enfin, la nurserie, qui doit pouvoir accueillir douze enfants, pour le moins. Un troisième étage comprend encore des chambres pour le « haut » personnel, et le dernier étage est réservé aux domestiques les plus bas. Je voudrais te décrire avec précision chaque pièce de la maison, mais elle est si grande et si splendide que cela me prendrait trop de temps, du moins pour cette lettre, et je crains de ne pas lui rendre justice : ce domaine est une telle splendeur qu'il faut le voir en vrai pour l'apprécier à sa juste valeur, aussi attendras-tu de venir nous voir pour te rendre compte par toi-même, chère sœur !
J'ai également rencontré ma jeune belle-sœur, Miss Georgiana. Tu sais à quelle point je redoutais cette rencontre, à cause de ce que m'avait raconté Mr. Wickham, qui m'avait affirmé qu'elle était aussi orgueilleuse que son frère : aussi, en rencontrant Miss Darcy, j'ai pensé que soit notre officier s'est lourdement trompé sur son caractère, soit elle a beaucoup changé depuis leur dernière rencontre, soit il m'a volontairement induite en erreur. Je dois aussi dire que le fait que Miss Bingley la tienne en haute estime m'a légèrement refroidie... Mais en réalité, ma jeune belle-sœur est une jeune fille adorable, terriblement timide et excessivement modeste. Elle m'a avoué avoir eu peur de me rencontrer et de me paraître fade, car il semblerait que son frère lui ait dressé par lettres un portrait excessivement élogieux de moi, ce qui n'a pas été sans me surprendre, et elle a apparemment une confiance aveugle en son jugement : je pense qu'elle le considère comme le meilleur homme du monde. Je ne l'ai pas détrompé, et n'ai fait aucune allusion à Wickham (bien m'en a pris d'ailleurs, mais attend encore un peu pour savoir pourquoi).
Vois-tu, je suis heureuse de voir que cette maison est si bien disposée à m'accueillir comme maîtresse, et je veux tout faire pour rester dans les bonnes grâces de ces gens : ce n'est pas parce que je n'aime pas mon mari que je dois mal m'entendre avec son entourage : c'est avec ces gens que je vais passer le reste de ma vie, et comme disait Madame la Princesse Palatine en allant épouser le frère du roi français, « je ne me suis point mariée pour me disputer avec tous ces gens ». De toutes façons, ma relation avec mon mari ne regarde que nous, et Dieu. Par ailleurs, j'ai d'autant moins contredit G. que si son frère n'est certainement l'homme qu'elle croit, elle n'a pour autant peut-être complètement tord : j'ai parlé de mon époux avec Mrs. Reynold, et il semblerait que mon époux ne soit pas aussi orgueilleux et impoli que nous l'avions cru en Hetfordshire : il semblerait qu'il soit très soucieux de ses fermiers, et tous les domestiques sont très satisfaits de leur maître, et affirment visiblement de bonne foi que mon mari est aussi bon maître que feu mon beau-père. Je dois admettre aussi qu'il est un époux très attentionné, du moins pour le moment...
Peut-être ne devrais-je pas t'en parler, car ce n'est pas un sujet convenable pour une jeune fille célibataire, mais après tout, cette lettre restera privée, et j'ose espérer que tu seras bientôt à ton tour une femme mariée... Mr. Darcy m'a proposé d'attendre quelques temps avant de consommer notre mariage. Je t'avoue que je n'ai pas su comment réagir à sa proposition dans un premier temps. Une partie de moi était soulagée certainement que je n'ai pas à me donner complètement à un quasi-inconnu, mais une autre partie de moi, plus orgueilleuse, était vexée et inquiète qu'il ne me trouve pas à son goût. Cette partie de moi, plus insolente également, a pris le contrôle, et avant que je n'ai pu m'en empêcher, j'ai déclaré d'un ton piqué : «j'avais oublié que si je suis passable, je ne suis pas assez belle pour vous tenter ! ».
A la référence à l'insulte qu'il m'avait indirectement adressé le soir de notre rencontre, il a eu le bon goût de rougir avant de s'expliquer. «Pardonnez-moi, m'a-t-il répondu alors, je ne savais pas que vous aviez entendu cette remarque. Je me suis vite rendu compte de mon erreur, et croyez-moi, vous êtes bien assez belle pour me tenter, quelques soient les circonstances. En toute franchise, je n'aurais rien contre l'idée de passer la nuit avec vous, mais je sens que vous n'y êtes pas prête, et je refuse de vous obliger à quoi que ce soit dans ce domaine. Je vous laisse seule décider du moment opportun. »
Une telle attention m'a touché, et je dois dire que plus je le connais, plus je me rend compte que mon mari n'a rien à voir avec l'homme que m'a dépeint Mr. W. J'en suis venue à penser qu'il y avait bien plus que ce que cet officier m'a dit. Mes soupçons ont été confirmés par mon époux hier soir. Si mon mari ne veut pas consommer le mariage tout de suite, il est cependant avide de passer du temps avec moi, pour que nous apprenions à nous connaître. Il vient donc dans ma chambre chaque soir avant de dormir pour que nous discutions.
Il voulait hier soir connaître mes premières impressions sur la journée et sur la maison et ses habitants. Je lui ai répondu ce que je t'ai dit en terminant par Georgiana : je lui ai dit à quel point je l'avais trouvé charmante mais craintive et timide. Il m'a longuement regardé avant de répondre qu'il était heureux de voir qu'elle reprenait confiance après une horrible histoire qui lui est arrivée par la faute de nul autre que Mr. Wickham, si tu peux l'imaginer. J'ai été assez surprise que mon époux le mentionne, mais il tenait visiblement mes premières impressions sur cet homme dont je commençais d'ailleurs depuis quelques temps à remettre en cause la bonne foi.
Te rapporter ce qu'il m'a dit mot pour mot serait trop long, mais voilà en substance ce qui est ressorti de son discours. George Wickham était le fils de l'intendant de feu mon beau-père, qui était également son parrain. Lui et mon époux, sensiblement du même âge, grandirent ensemble. Mon beau-père avait beaucoup d'affection pour son filleul, et l'a soutenu en l'élevant aux côtés de son fils, puis en l'envoyant à Oxford. Là, mon époux était souvent mis à contribution pour payer ses dettes, mais il n'en a jamais informé son père : celui-ci était alors très fragile depuis le décès de sa femme, et devait mourir peu de temps après que mon mari ait eu fini ses études, et à l'époque, il ne désirait pas affliger son père en lui assénant une telle déception.
Mon beau-père, tu le sais, avait promis à son filleul la cure d'un village du domaine lorsque celle-ci serait vacante, ce qui se produisit trois ans après la mort de feu Mr. Darcy : mon époux, par respect des volontés de son père proposa- à contrecœur, certes- à Mr. Wickham de venir prendre ses fonctions : celui-ci refusa, arguant ne pas être intéressé par entrer dans les ordres, mais réclama une compensation de 3000 livres sterling , somme énorme que pourtant mon époux lui accorda. Ils n'eurent aucun contact pendant ensuite plusieurs années, jusqu'à ce que l'an dernier, W., ayant dépensé toute la somme dans autre chose que les études de droit qu'il avait dit vouloir entreprendre, vienne réclamer la cure : cette fois-ci, mon mari refusa fermement, et W. jura de se venger de lui.
Ma jeune belle-sœur, âgée de quinze ans à peine, et ayant une dot de 30000 livres (!), venait d'être retirée de pension, et elle avait envoyée à Ramsgate avec sa dame de compagnie : celle-ci était en contact avec W. et organisa des rencontres entre lui et Georgiana. Il parvint à la séduire, et à la convaincre de s'enfuir avec lui, ce qui lui aurait permis de s'accaparer sa dot, en plus de déshonorer la famille Darcy, quand mon époux vint de façon inopinée rendre visite à sa sœur. Elle lui confia toute l'affaire, prise de remords, et le déshonneur put être éviter. Mr. Darcy n'appréciait déjà plus vraiment son camarade de jeu, mais depuis, tu comprends que ce soit réellement la guerre entre eux.
Tu vas te demander, peut-être, pourquoi je fais le choix d'accorder ma confiance à mon époux plutôt qu'à W, sinon par loyauté, mais je ne peux m'empêcher qu'il n'aurait pas mis en jeu l'opinion que j'ai de Georgiana, ni la parole de son cousin, si cette histoire n'avait pas été vraie. Et je pense que je peux réellement faire confiance à Mrs. Reynold, qui semble diriger la maison d'une manière sévère, mais juste, et dans la mesure où elle a pratiquement élevé W et mon mari, elle doit être assez clairvoyante à leurs sujets respectifs. Je t'avoue que ces révélations m'ont positivement chamboulée, mais néanmoins, je suis heureuse que mon époux me les ait faites : je ne sais pas si je l'aimerai jamais, mais tout du moins puis-je lui faire confiance et l'estimer, ce qui est la base d'un mariage solide. Et avouons-le : Fitzwilliam, puisqu'il insiste pour je l'appelle ainsi, est un homme magnifique. Sur ces mots, je te quitte, très chère sœur, j'ai une foule de choses à faire, à commencer par rencontrer tous les domestiques et retenir le nom et la fonction de tous : d'ici un an, ce sera sans doute chose faite.
Embrasse tout le monde de ma part à Longbourn (qui n'est décidément plus « la maison »), et répond moi vite.
Ta sœur dévouée, Elizabeth Darcy
P.S. : en parlant de bel homme, comment va Mr. Bingley ? Après tout, s'il t'épouse, il sera quand même le frère de Mr. Darcy, comme le souhaite sa sœur.
