lettre VII : Mrs. Darcy à Miss Bennet

Pemberley, le 30 janvier 1814

Oh, ma très chère Jane !

Je suis si heureuse pour toi, pour vous deux ! Tu mérites tellement un tel bonheur : tu ne saurais faire un plus beau mariage, tant sur le plan financier (j'imagine à quel point cela comble Maman d'aise) que sur le plan sentimental. Tu es trop gentille et trop bonne pour mériter un moins bon traitement. Ta lettre m'est arrivée ce matin, au petit-déjeuner, en même temps que la lettre de Mr. Bingley à Mr. Darcy, nous avons appris la nouvelle exactement en même temps. En toute sincérité, je ne l'aurai pas deviné à sa figure soucieuse.

Je l'ai interrogé, et figure-toi qu'il s'inquiétait de votre bonheur futur : le cher homme craignait que tes sentiments ne reflètent pas ce que son ami te porte, et il craignait que piégé dans un mariage qui se révélerait inégale, il ne finisse par se détourner de toi et ne se mette à flirter à tout va ! Je reconnais que sur le moment, je n'ai pas été aussi charitable que je le suis à présent. Je lui ai donc vertement fait remarqué que grâce à mon mariage, mes sœurs sont libres d'épouser qui elles veulent sans se préoccuper de devoir sauver la famille à la mort de Papa, et que tu es la plus douce, la plus avisée et la plus romantique de mes sœurs. Sans compter que je sais bien, moi, que tu es follement amoureuse de ton Mr. Bingley, même si tu le cachais.

Il a alors poussé un profond soupir de soulagement, m'a remercié de mes assurances, m'a assuré qu'il n'allait pas s'opposer à votre mariage, et surtout, m'a adressé un grand rends-tu compte, Jane, que grâce à toi, mon orgueilleux d'époux a admis avoir tord et a souri ! J'exagère. Je ne suis pas très charitable. Je l'ai déjà vu sourire, mais jamais de manière aussi informelle, cependant. C'est assez incroyable de voir à quel point cela le rend plus jeune, plus beau. Il devrait sourire plus souvent. Je le lui ai dis, ce à quoi il a répondu, avec le même sourire amusé : « Madame, je suis votre serviteur. »

Mon époux a fait preuve d'humour ! Je suppose que d'aucuns diraient qu'il flirtait avec moi, mais je t'avoue que cette idée m'interroge : je ne sais pas si ce flirt me plaît ou me dérange. Cependant, je dois bien dire qu'il est assez charmant dans l'intimité. En fait plus j'y pense, et plus je pense je n'ai pas épousé un homme orgueilleux, mais simplement un grand timide qui ne s'assume pas. Je t'avoue qu'avec mon caractère que tu connais, je ne sais guère ce que va donner la suite. Enfin, toi, tu ne connaîtras pas cela : le seul point de litige qui pourra exister entre vous est ta charmante belle-sœur- mais je ne m'étendrai pas sur ce sujet : quitte à médire, autant le faire d'une personne que tu ne connais pas directement mais dont nous avions déjà ri ensemble, j'ai nommé Lady Catherine de Bourgh !

Tu le sais, sa Grâce est désormais ma tante par alliance, et elle nous a envoyé une lettre ce matin que mon époux a d'abord trouvé trop injurieuse pour me la laisser lire, mais comme nous étions assis côte-à-côte, j'ai réussi à la lire par-dessus son épaule. Honnêtement, cette lettre serait presque drôle si elle n'était pas aussi fielleuse et méchante. En substance, elle accusait d'une part mon époux de ternir la maison de ses ancêtres en épousant une moins-que-rien attirée uniquement par sa fortune telle que moi, et en n'épousant pas Miss de Bourgh, avec laquelle il était plus ou moins fiancé (selon Fitzwilliam, cependant, ces fiançailles n'ont jamais existé ailleurs que dans la tête de Sa Grâce) et d'autre part, elle m'accusait moi de n'être qu'une paysanne prête à tout pour se faire épouser, y compris à fauter !

Si je reconnais que je ne me suis point mariée par amour et que nous nous sommes effectivement marié pour éviter le scandale, tu es témoin, Jane, que je n'ai pour autant jamais fait quoi que ce soit pour le séduire et encore moins pour nous compromettre. Tu es également témoin que, n'eut été la menace du scandale, je n'aurais certainement pas consentie à l'épouser.

Bref, j'ai été outrée que cette femme se permette se me juger sans même me connaître. Si elle avait des reproches à faire, elle avait toute la durée de nos fiançailles : désormais, il est trop tard pour elle, notre mariage est en règle, mon époux est pris, je le garde. D'ailleurs, elle a beau dos de m'accuser d'être une aventurière attirée uniquement par l'argent, car qu'est-elle, elle, sinon une autre forme de coureuse de fortune (même si c'est pour sa fille) ? Quand à mon époux, il a si mal pris que sa tante se permette de critiquer son mariage de cette façon qu'il a immédiatement entrepris de répondre à sa tante pour l'informer que tant qu'elle ne se sera pas formellement excusée de ce qu'elle nous a dit, tout lien serait rompu entre elle et nous, que nous ne viendrions pas lui rendre visite à Pâques, et qu'elle ne serait plus admise à Pemberley.

J'ai relu sa lettre et je l'ai obligé à la réécrire deux fois avant de juger le résultat acceptable, car Lady Catherine est très influente à Londres, et je ne voudrais pas que son influence puisse avoir des effets négatifs non seulement sur nous- encore que ce ne soit pas trop grave- mais surtout sur Georgiana le moment venu. Et la famille reste quelque chose de sacré, et je ne veux pas être la cause d'une rupture définitive entre Fitzwilliam et sa cousine Anne, qu'il aime bien, je crois. Et j'aimerais bien pouvoir continuer à correspondre avec Charlotte tranquillement. Finalement, j'ai jugé ma troisième version la plus acceptable, et d'autant plus acceptable qu'il y glissait de subtiles références à son affection pour moi, m'appelant « Mrs. Darcy » , ou encore « la femme qui seule entre toutes pourra le rendre heureux », et même sa « chère Elizabeth ». Il a même été jusqu'à écrire qu'il envisageait de me demander en mariage plusieurs semaines avant notre rencontre sous la pluie. Une fois encore, je ne sais trop quoi faire de ces marques d'affection. Etait-ce sincèrement ou simplement pour faire taire sa tante qu'il les a écrit ? Je ne sais trop quoi en penser.

Enfin heureusement que le seul membre de la famille de mon mari est charmante et positivement amoureuse. Je t'avais dit, je crois, à quel point Georgiana est modeste, mais figure-toi qu'hier soir, elle m'a affirmé avoir chanté et joué faux alors que le petit concert qu'elle venait de nous faire était tout simplement merveilleux.

Mais le pire, c'est qu'elle m'a obligé à chanter et à jouer juste après elle. J'ai choisi Voi che sapete de Mozart, mais j'étais mortifiée de si mal jouer, d'autant qu'elle m'a affirmé que c'était très bien. J'ai essayé de la contredire sans succès, aussi ai-je pris mon mari à témoin, et j'en ai tiré une grande leçon : soit il n'a rien écouté, soit il a la pire oreille du monde, soit il a une très grande affection pour moi. En effet, lorsque je l'ai interpellé, il m'a répondu qu'il avait trouvé mon jeu et mon chant absolument charmant. J'ai protesté, affirmant qu'il se moquait de moi, allant jusqu'à lui suggérer de consulter un médecin spécialiste de l'audition la prochaine fois qu'il irait à Londres puisque ses oreilles exagéraient grossièrement la réalité. Il m'a répliqué que si Georgianna avait une meilleure technique, ma manière de jouer était à son sens plus charmante, plus sentimentale et plus mature. J'en suis restée coïte quelques secondes, ce qui est plutôt rare, tu le sais, avant de lui bégayer que je n'étais pas d'accord, que j'avais mal joué. Il m'a demandé si je savais accepter un compliment, ma réponse étant que non, il a répliqué que si je tenais toujours à avoir le dernier mot, je ne devais pas me plaindre qu'il soit taciturne, ce à quoi j'ai déclaré que je ne m'en plaignais que parce que je sais sa conversation particulièrement intéressante. Tu vois donc à quoi nous occupons nos soirées/

Sur ces mots, Georgiana, qui s'était tenue coite la plupart de la discussion nous a souhaité bonne nuit et est monté se coucher, et nous n'avons pas tardé à l'imiter. Pourtant, elle m'en a reparlé tout à l'heure, et m'a confié qu'elle était étonné de voir les libertés que je prend avec son frère : il est vrai que je ne rate pas une occasion de le taquiner, mais je crois que c'est précisément quelque chose qui lui plaît : je dois être la seule femme qui ose lui parler aussi franchement. Elle m'a cependant affirmé qu'elle est heureuse de voir son frère si épanoui (ah bon?) : elle dit que je lui fait du bien, et qu'elle ne l'a jamais entendu tenir une conversation aussi développée sur un sujet somme toute banal que celle d'hier soir.

Vraiment, je ne sais pas quoi de faire de cet homme. A mes yeux, il est une énigme. Cependant, je dois dire que je commence à bien l'aimer même s'il lui arrive de m'insupporter lorsqu'il me regarde avec un petit air goguenard ou satisfait (oui, oui, je parle bien de Fitzwilliam Darcy), comme s'il était au courant d'une évidence dont je n'ai pas conscience. Je reconnais cependant qu'il est vraiment très gentil. Certes, peut-être est-ce parce que nous sommes encore en lune de miel, mais il ne se passe pas un jour sans qu'il n'ait une attention pour moi : une robe (en fait, il a fait venir une couturière pour me faire faire une garde-robe digne de la maîtresse de Pemberley -là-dessus, on dira ce qu'on voudra, il reste orgueilleux, mais c'est très compréhensible), un ruban, un livre, un bijou (ceux de Lady Anne, qui me reviennent, sont splendides)... Il est évident qu'il fait des efforts pour me plaire, et j'ai bon espoir qu'à terme, nous finissions pour éprouver une réelle affection et une véritable estime l'un pour l'autre, à défaut du grand amour. J'ai même l'espoir que nous puissions être heureux.

Enfin, je me rends compte que j'ai beaucoup parlé de moi, mais tu me manques tellement, Jane adorée ! J'espère sincèrement que tu connaîtras une véritable félicité conjugale (mais en fait, je n'en doute pas). Embrasse pour moi les parents et nos sœurs, et dis à Bingley qu'il a intérêt à prendre soin de toi, sinon ma vengeance sera terrible. Je t'embrasse, chère sœur, j'attends avec impatience ta prochaine lettre, à défaut de pouvoir te serrer contre moi.

Affectueusement.

Ta sœur Elizabeth Darcy.

Lettre VIII :

Pemberley, le 30 janvier 1814

Bingley,

J'ai bien reçu votre message annonçant la nouvelle de vos fiançailles avec Miss Bennet, message qui est arrivé au moment même où Elizabeth recevait la lettre de sa sœur. Je n'ai qu'un mot à en dire : félicitations ! Il semble que vous ayez trouvé chaussure à votre pied, et j'en suis heureux pour vous, d'autant plus que cette nouvelle comble de joie Elizabeth, qui est ravie pour sa sœur. Nous voici donc officiellement beau-frères. Heureusement que nous nous apprécions l'un l'autre, car Elizabeth m'a d'ors et déjà prévenue qu'elle et Jane envisageaient de se voir au minimum deux fois par an, et à chaque fois pour au minimum un mois.

Concernant notre nouveau statut, Elizabeth et moi nous y faisons tous les deux tout doucement, en nous adaptant l'un à l'autre. Vous savez que je ne suis pas aussi heureux que vous compte-tenu des circonstances de notre mariages, mais je m'emploie à lui prouver que je peux être aimable, et que je ne suis pas aussi orgueilleux que j'en ai l'air : entre nous, j'espère la séduire et je prie pour qu'un jour elle me rende la profonde affection qu j'ai pour elle.

En attendant, je compte beaucoup sur la lettre odieuse que Lady Catherine nous a envoyé pour lui montrer que j'ai moi aussi des membres de ma famille dont je ne suis pas fier; du moins savons-nous que Mrs. Bennet ne cherche que le meilleur pour ses filles et tient à le faire savoir, et nous ne pouvons de toute façon pas demander à nos épouses de renier leur mère. Enfin, passons sur ce sujet. Permettez-moi encore une fois de vous adresser à vous et à la future Mrs. Bingley mes plus sincères félicitations, et tout le bonheur du monde.

Darcy

P.S. : Vous êtes expressément chargé par mon épouse de rendre sa sœur heureuse- à mon humble avis, vous avez tout intérêt à le faire, car Elizabeth m'a semblé être assez terrible lorsqu'elle est énervée, même si nous n'avons pas encore eu de véritable dispute.