Lettre IX : Miss Bennet à Mrs. Darcy
Longbourn, le 3 février 1814
Chère Lizzie,
Je suis si heureuse : chaque jour qui passe me comble un peu plus : j'ai l'impression que je vais exploser de tant de bonheur. La seule ombre à ce charmant tableau est que tu n'es pas aussi heureuse que moi, même si de ce que tu m'en dis, les choses ont l'air de plutôt bien se passer avec ton mari ! Tu n'es cependant pas très charitable avec lui : Après tout, comment lui, qui ne me connaissait pas bien, aurait-il pu deviner ce que moi-même ne voulait pas admettre et m'efforçais de cacher ? Tu ne peux pas lui reprocher de n'avoir pas su me déchiffrer aussi bien que toi, qui me connaît depuis toujours ! Non, vraiment, tu n'es pas charitable avec lui, d'autant qu'il a reconnu avoir tord. Et après tout, il ne cherchait que le bien-être de son ami, je ne peux pas lui en vouloir ! Mon cher Charles mérite bien que son meilleur ami se soucie ainsi de son bonheur, et ton mari a fait son devoir pour mon fiancé (quel doux mot!).
Bien sur, Maman ne parle plus que de mon prochain mariage, et de mon fiancé qui est si charmant, et de ses sœurs qui sont si élégantes, et de ses voitures, et des robes que j'aurai, et des spectacles auxquels j'assisterai, et des gens riches que je vais rencontrer, et de la maison à Londres où je pourrai inviter mes sœurs pour qu'elles rencontrent de riches maris, « puisque le mari de Lizzie ne lui permettra sans doute pas d'inviter à Londres ses soeurs »(ce en quoi je suis sure qu'elle a tord, n'est-ce pas ? De ce que j'ai compris, ton mari est très attaché à sa sœur, il comprendra très bien que tu veuilles voir les tiennes et de toute façon, je ne suis pas sure qu'il puisse te refuser quoique ce soit). Car bien sur, Maman ne perd pas de temps, elle ne se contente pas d'avoir deux de ses filles bien mariées dans la même année. Il lui faut plus, et je crois qu'elle s'attend à nous voir toutes mariées avant 1816. Aussi avons-nous régulièrement des officiers à dîner : les pauvres n'ont aucun répit, ni aucun des jeunes hommes célibataires de la ville. Bien sûr, elle se lamente de ce que le pasteur soit marié-et vieux- car à son sens, Mary ne peut épouser qu'un pasteur, ce qui est peut-être vrai, mais qu'en savons-nous ? Toujours est-il qu'elle attend beaucoup de notre voyage prochain à Londres, où nous allons acheter mon trousseau nous demeurerons chez les Gardiner quelques temps- au moins un mois. Maman m'accompagne, ainsi que nos sœurs. Seul Papa reste à la maison. Quand à mon cher Charles, il ferra le voyage avec nous, et nous nous verrons ainsi presque tous les jours. Il y retrouvera ses sœurs, qui ont quitté Netherfield Park la semaine qui a suivi votre mariage, en fait, dés qu'elles ont appris nos fiançailles. Elles ont eu l'air déçues de la nouvelle, et cela me chagrine, mais peut-être ont-elles les mêmes préjugés que ton mari à mon sujet, et sans doute souhaitaient-elles une meilleure alliance pour leur frère. J'espère qu'elles changeront d'avis en le voyant heureux avec moi. Enfin, on doit supporter sa famille, même si elle est un fardeau, comme Lady Catherine semble l'être pour Mr. Darcy. De ce que tu me dis, elle a l'air d'être prompte à juger, mais surtout aigrie. Peut-être est-elle très seule, très triste. Comme je la plains d'être aigrie au point de ne pas se réjouir du bonheur de son neveu (car je suppose que malgré tout, il est heureux de t'avoir épousé). J'espère que le jour où vous vous rencontrerez, elle sera capable de te juger à ta juste valeur. Mais dis-moi, tu m'as l'air tout à coup bien jalouse de ton mari : me cacherais-tu de nouveaux développements de votre histoire? Si c'est le cas, j'en suis heureuse pour toi. En tout cas, j'ai bien l'impression que ton mari est terriblement amoureux de toi, et je ne pense pas que sa tante aura la moindre influence sur lui. De ton côté, il a du mérite d'avoir gagné ton estime si rapidement. J'imagine que Georgianna y est pour quelque chose : elle a décidément l'air adorable, et j'ai hâte de la rencontrer. Hélas, je ne sais guère quand nous nous reverrons. Sans doute pas d'ici mon mariage, où elle est bien entendu invitée. Pense-tu qu'elle serait une bonne amie pour Kitty ? Elles sont sensiblement du même âge, et je crois décidément urgent que Kitty voie d'autres personnes que les jeunes filles de Meryton, et surtout que Lydia. En fait, je trouve Lydia de moins en moins convenable depuis ton départ (et ça ne fait pourtant pas très longtemps), et je redoute de plus en plus son influence sur Kitty. Je ne sais pas quoi faire, nous partons à Londres dans dix jours, je redoute leur comportement en société. Peut-être serait-il sage que Lydia reste à Longbourn, mais comment l'en convaincre ? Seul Papa pourrait lui interdire , mais il déteste les conflits, il ne le fera jamais. Peut-être que toi, tu pourrais le convaincre, et encore. Il passe tout son temps dans ses livres, ne sortant que pour les repas, et de temps en temps, faire une promenade, mais il se désintéresse presque complétement de la bonne marche de la maison : en fait, je crains qu'il ne sombre das la neurasthénie, et je crois qu'il se reproche de t'avoir laissé épouser un homme que tu n'aimes pas, et qui ne te rendra peut-être pas vraiment heureuse tu as toujours été sa fille préférée, tu le sais bien. Je suis inquiète pour lui. En revanche, Mary me surprend agréablement : certes, elle travaille au piano la moitié de la journée, avec plus de bonne volonté que de talent, comme toujours, certes, elle passe le reste du temps dans ses livres de philosophie, et certes, elle ne sort toujours que pour aller à l'église ou à la librairie. Cependant, elle s'anime un peu aux repas, et fait des efforts pour parler depuis ton départ : elle s'est même autorisée à lever les yeux aux ciel lorsque Maman a regretté pour la cinquième fois de la journée que le Pasteur Lodger soit déjà marié, et Charlotte ait tourné la tête à Mr. Collins(« Oh, ces Lucas ! ils me feront mourir ! Que deviendrons-nous à la mort de votre pauvre père ? »), et a répondu que puisque toi et moi avions trouvé de riches maris, nous ne serions pas complètement démunies. Maman a été tellement surprise par cette réponse qu'elle est restée bien cinq minutes sans voix, le temps de trouver à répliquer que nos sœurs devaient également se marier car elles ne pourraient pas rester indéfiniment à la charge de leurs beau-frères- ce en quoi elle n'a pas tord. Enfin, j'espère qu'elle ne me fera pas honte à Londres.
Je te quitte, chère sœur, mon fiancé arrive, et Maman m'appelle à travers toute la maison pour vérifier ma tenue. Je ne crois pas que Charles s'en soucie tant, mais sait-on jamais. Comme je te le disais, nous partons à Londres le 12 février : écris-moi donc chez les Gardiner. Je t'embrasse, salue ton mari et belle-sœur de ma part !
Jane Bennet.
