Lettre X: Mrs Darcy à Mr. Bennet
Pemberley, le 7 février 1814
Mon petit Papa,
Je viens de recevoir une lettre de Jane, qui me faisait remarquer que je ne vous donne guère de nouvelles depuis mon mariage, et que vous lui paraissiez inquiet. Mon Papa chéri, ne vous inquiétez pas pour moi : je ne serai sans doute jamais aussi heureuse que Jane, mais n'étant pas aussi bonne qu'elle, je n'ai pas droit à un bonheur comparable. Ce n'est pas pour autant que je suis malheureuse, au contraire. Je ne sais pas ce que ma sœur vous a dit de mes lettres, mais Pemberley est vraiment un domaine de conte de fée – et pas seulement parce qu'il rapporte 10 000 livres par an- et ses habitants sont tous, contre toute attente charmants : mon mari gagne à être connu, et en fait, je pense que vous pourriez vous entendre assez bien : comme vous, mon mari est un grand lecteur, et quoi qu'il soit plutôt modeste à ce sujet et affirme toujours que sa bibliothèque, qui est immense, est le travail de générations, ma jeune belle-sœur m'a affirmé que sa contribution était très importante, et qu'il ne se passait un mois sans qu'une dizaine de livres n'arrivent.
Je suis sûre que vos yeux pétillent de jalousie à l'idée de tant de livres rassemblés. Mais je dois être honnête avec vous, je n'ai pas encore eu vraiment le temps de m'attarder et de lire vraiment. J'aurai tout le temps plus tard, mais pour l'instant, j'essaye de me familiariser avec ma nouvelle demeure, et croyez-moi, c'est bien loin d'être facile : Longbourn ne fait décidément pas le poids, et j'avoue que j'envisage d'inviter Jane quelques temps à Pemberley pour la former aux joies d'être maîtresse d'une telle maison. Hélas, je crains qu'elle ne soit très occupée d'ici son mariage, surtout si elle doit passer un mois à Londres.
A ce sujet, Papa, Jane me faisait part de ses inquiétudes concernant le caractère de Lydia : nous savons tous qu'elle est obtuse, mais je crains qu'il ne vous faille intervenir. Jane et moi avons de la chance que nos maris ne s'attardent pas sur cela (enfin, mon époux n'a pas eu vraiment le choix, mais comme il a lui-même des relations embarrassantes, il est assez compréhensif sur la question), mais je ne voudrais pas qu'elle nous fasse honte en société. En fait, Jane m'a dit qu'elle la trouvait plus inconvenante que jamais, et pour que Jane elle-même le reconnaisse, c'est que ce doit être vrai. Vous devriez vraiment l'écouter lorsqu'elle affirme qu'il vaudrait mieux que Lydia reste à la maison pendant que les autres vont à Londres.
Oui, je sais, elle sera insupportable, elle suppliera, elle tempêtera, elle s'emportera, mais il vous faut être inflexible avec elle, autrement, j'ai bien peur qu'elle ne se corrige jamais, et Jane et moi-même redoutons positivement l'influence de Lydia sur Kitty. En fait, Jane suggérait que ma jeune belle-sœur, Miss Georgiana Darcy, puisse être une bonne amie pour Kitty, et je suis en fait assez d'accord avec elle : Georgiana est une jeune fille timide et effacée, mais elle sait cependant ce qu'elle veut, elle a été très bien éduquée, et elle et Kitty doivent avoir au fond un caractère assez proche. Cependant, je ne me sens pas encore assez chez moi à Pemberley pour y inviter Kitty tout de suite, mais peut-être dans six mois, quand je serai bien installée. Quoiqu'il en soit, il me paraît nécessaire que toutes les deux se corrigent : au risque de parler comme Maman, comment trouveront-elles des maris si elles ne se comportent pas un peu mieux ? Tout le monde sait bien que la vie de femme d'officier n'est pas aisée, entre la solde maigre et les déménagements fréquents ! Il est grand temps qu'elles s'assagissent.
Jane et moi auront déjà suffisamment de mal à faire notre place dans la société, même si ce n'est pas quelque chose d'essentiel, nous n'avons pas besoin que nos petites sœurs nous compliquent encore la tâche- car quoiqu'en dise Maman, j'ai le droit d'inviter mes sœurs à me rendre visite, mais s'il est possible d'éviter que leur comportement ne contrarie mon époux, j'aimerais autant. Pardonnez-moi, mon petit papa : la première lettre de femme mariée que vous recevez de moi vous fait des reproches. Mais la lettre de Jane m'a réellement inquiétée.
Soyez prudents avec Lydia et Kitty -surtout Lydia- et pour l'amour du Ciel, ne laissez pas Mr. Wickham les approcher de trop près : je ne suis pas autorisée à vous expliquer les détails, mais mon mari m'a expliqué toute l'histoire de ses liens avec cet officier, et il m'est apparu que mon époux a agi avec beaucoup de noblesse envers son ancien camarade : je peux seulement vous dire que Wickham s'est comporté et se comporte toujours de manière très ingrate envers les Darcy, et n'a aucun scrupule à salir leur nom, mais croyez bien qu'entre les deux, Fitzwilliam est le gentleman, et Wickham, le fat. Enfin, assez de reproches et d'avertissements.
Je suppose que vous vous délectez déjà à l'idée de passer un mois seul à Longbourn, sans ces sempiternels cancans et bavardages féminins. Je suppose que Maman est encore plus infernale que d'habitude à l'idée de marier si bien son aînée : je vous plains, petit Papa. C'est le grand avantage de Pemberley : c'est une maison immense, très calme, et si quelqu'un veut récriminer, il ou elle peut le faire sans pour autant risquer d'incommoder tout la maison, mais pour le moment, je n'ai pas encore eu l'occasion de tester toutes les qualités acoustiques de ma demeure, puisque mon mari et moi sommes un peu sur des œufs l'un avec l'autre. Nous ne nous sommes donc pas encore disputés, tout au plus, nous nous sommes chamaillé, mais à chaque fois sur des sujets d'importance mineure, et toujours dans l'intimité de notre chambre (les sujets mineurs en question étaient le prénom de notre fils aîné- question qui n'est absolument pas à l'ordre du jour, et je ne suis vraiment pas sure de vouloir que mon fils porte le prénom de « Bennet », tradition Darcy ou pas-, et des poèmes et des musiciens -là, la question était de retrouver un vers de Shakespeare dans Beaucoup de bruit pour rien, et il s'est avéré qu'il avait raison, puis de savoir si le Stabat Mater de Pergolése était à une ou deux voix, et là, c'est moi ai remporté la discussion comme vous le voyez, rien de très important). En somme, ma relation avec mon époux s'améliore de jour en jour : quand il y a efforts de chaque côté, je dois admettre que les progrès sont plus aisés, et sa sœur, si charmante, qu'il a pratiquement élevé, est la preuve vivante de sa bonté, me semble-t-il.
Je vais devoir vous quitter mon petit Papa. Vous me manquez beaucoup, et j'espère vous voir bientôt, mais je doute que ce soit avant le mariage de notre chère Jane. Je vous embrasse, cher Papa, embrassez toute la famille de ma part, et saluez Mrs. Hill et Sarah pour moi. Mais n'oubliez pas que même si je suis désormais Mrs. Darcy, je suis et demeure
Votre petite Lizzie.
