Lettre XI : Mrs. Darcy à Mrs. Collins
Pemberley, le 4 février 1814
Ma chère Charlotte,
Honte à moi ! Voilà déjà deux semaines que tu es mariée, et je ne t'ai toujours pas écrit pour te féliciter ! Comment se sont passé ces quinze derniers jours ? Es-tu satisfaite de ton mari ? Es-tu heureuse de ton nouveau foyer ? Mr. Collins nous a beaucoup vanté les avantages du presbytère d'Hunsford lors de son séjour chez nous, et de tous les aménagements que sa merveilleuse protectrice y a apporté. Pardon, mes propos sont peut-être déplacés. Je ne connais pas Lady Catherine, je n'ai pas le droit de la juger. Mais toi qui l'a rencontré, dis-moi ce que tu as pensé d'elle ! Vois-tu, Lady Catherine est la sœur de feu ma belle-mère, et elle est par conséquent ma tante par alliance. Je ne l'ai pas encore rencontré, mais je ne sais, à dire vrai, quand cette rencontre aura lieu, car de ce qu'elle a écrit à mon mari, je ne suis pas la bienvenue chez elle : elle a même l'intention de tout faire pour « libérer » mon époux de ce mariage insensé qu'il a contracté avec une paysanne. Je suis désolée qu'elle ait une si mauvaise opinion de moi, non pas tant parce que je désire vraiment la rencontrer, mais surtout parce que l'idée d'être la cause d'une rupture au sein de la famille de mon époux me chagrine. Par dessus le marché, je crains que du fait de cette rupture, ton époux ne t'interdise de correspondre avec moi : après tout , ce serait compréhensible, car vous n'avez aucun intérêt à vous mettre mal avec votre protectrice. Enfin passons sur ce sujet désagréable. Je veux absolument que tu me racontes tout dans les moindres détails : ta maison, Rosing (mon époux refuse de m'en parler), la merveilleuse cheminée à 800£ dont j''ai tant entendu parler. En passant, donne-moi aussi des nouvelles de mon cousin. Je me souviens qu'avant mon mariage, tu m'avais demandé de t'écrire pour te décrire ma nouvelle maison. Comme je le disais à Jane, le terme de château serait sans doute plus approprié. La maison est organisée autour d'une petite cour intérieure au centre de laquelle se trouve un puits. On y entre par un porche qui fait une percé dans les communs. En face de ce porche, un double escalier de pierre mène à la porte d'entrée. Le Hall est une sorte de couloir qui traverse le rez-de-chaussée, et mène à une terrasse en partie couverte qui donne sur un étang, presque un lac. Le hall a une position centrale centrale dans la maison, et comprend différentes portes, dont l'une mène au bureau de mon mari, une autre à la bibliothèque, et d'autres encore à toutes les pièces que nous utilisons souvent : le petit salon, qui donne sur la cour, la « petite » salle à manger, et enfin, le grand salon, qui donne sur la terrasse.. Ce grand salon communique d'ailleurs avec toute l'aile gauche de la maison, où se trouvent les salles de réception, c'est-à-dire la salle à manger et la salle de bal. Dans le Hall se trouve également un grand escalier de marbre qui mène aux étages. Je suis légèrement dépassée par cette maison, mais cependant moins qu'à mon arrivée : je suis désormais capable de me déplacer dans la maison sans me perdre. Ceci dit, le style des aménagements me correspond très bien, simple, sans trop de fioritures- mais luxueux cependant. La maison à elle-seule doit valoir trois ou quatre fois ce que Longbourn ramène en dix ans. Cependant, malgré le luxe, ce n'est pas pompeux, pas même orgueilleux : c'est une maison fière, bien sûr, mais vivante, et gentille, peut-être juste un peu sauvage, en fait à l'image de son propriétaire. Je l'ai définitivement mal jugé. Il n'est pas orgueilleux, seulement mal à l'aise en société. Mais dés qu'il est avec des gens qu'il apprécie, il est beaucoup plus détendu, beaucoup plus aimable, et il est même capable de badiner (j'ai été interloquée la première fois qu'il a fait preuve d'humour devant moi). Le seul reproche que j'ai à lui faire est qu'il me gâte beaucoup trop, et j'ai interdiction de protester. La seule fois où j'ai tenté de le faire, il m'a rétorqué que je pouvais bien lui accorder ce plaisir : dans l'intimité, il est vraiment un homme charmant. Sa sœur lui ressemble d'ailleurs beaucoup à cet égard : c'est la jeune fille la plus douce et la plus timide qu'il m'ait été donné de rencontrer- plus douce encore que Jane, c'est te dire. Physiquement, elle ne ressemble à son frère que pour les yeux et certaines expressions. Je m'entend très bien avec elle, même si elle est souvent très étonnée de la manière dont je traite mon époux : il est vrai que je le taquine beaucoup, ce qu'elle ne s'autoriserait jamais avec ce frère qui est presque son père. Cependant, une épouse a, je crois, certains droits qu'une petite sœur ne peut pas prendre avec un frère de 10 ans son aîné. Mais je m'aperçois qu'il est déjà tard, et je dois accomplir mes devoirs de maîtresse de maison, en l'occurrence, vérifier les comptes de la maison avec Mrs. Reynold, la femme de charge (avant de me livrer cette après-midi à la torture d'essayer toutes les robes que mon mari m'offre en cadeau de mariage- essayer quelques robes ne me dérange pas, mais 15 d'un coup est un peu trop pour moi). J'espère vraiment que nous pourrons nous voir bientôt : tu seras sans doute au mariage de Jane et de Mr. Bingley, n'est-ce pas ? Je t'embrasse, chère Charlotte, salue ton époux de ma part- s'il le veut bien.
Elizabeth Darcy.
Lettre XII : Mrs. Collins à Mrs. Darcy
Hunsford, le 7 février 1814
Chère Lizzie,
Merci d'avoir consacré un peu de ton temps déjà très occupé à écrire à ta vieille amie. Je te remercie aussi pour tes félicitations. En fait, j'ai été très soulagée de recevoir ta lettre, car je craignais que ton époux ne t'autorise pas à correspondre avec l'épouse d'un simple pasteur. Le mien ne m'a encore rien interdit, mais comme je doute qu'il ait remarqué notre amitié particulière, et que du reste, il ne surveille pas mes correspondances car à l'heure où j'écris mes lettres, il est le plus souvent dans son jardin ou bien à Rosing pour présenter ses hommages à sa protectrice, je pense être relativement tranquille de ce côté. Si jamais, cependant, il venait à apprendre notre correspondance, je t'avoue que j'ignore quelle serait sa réaction, car bien qu'il craindrait sans doute la réaction de sa protectrice en apprenant que je suis en lien avec le « serpent »(car c'est ainsi que t'appelle Sa Grâce), il pourrait cependant se rengorger de voir sa maison être l'un des derniers liens entre Pemberley et Rosing : je suis certaine qu'il serait ravi d'être porteur des nouvelles de votre famille auprès de ta tante par alliance, car comme tu as fait les frais, Lady Catherine tient absolument à se mêler de toutes les affaires de ses neveux, et la nouvelle d'un héritier à Pemberley l'intéressera certainement le moment venu. Cependant, il me semble que le messager officiel sera le Colonel Fitzwilliam. Enfin qu'importe, car en principe, ni mon époux, ni sa protectrice ne sont susceptibles de lire ma correspondance- et si elle venait à l'apprendre et la désapprouver, nous pourrions toujours demander à ma sœur Maria de jouer le rôle de relais entre nous( car Lady Catherine serait très capable, à mon humble avis, de soudoyer une servante pour m'espionner et connaître la provenance de mon courrier). Considérant cette incertitude, tu comprendras, chère Lizzie, que je n'ai pas revendiquée notre amitié lorsque Sa Grâce m'a demandé si je te connaissais bien, car ce sujet est encore trop sensible : pardonne ma lâcheté, c'est le seul moyen de ne pas gâcher les fondations de mon mariage, car tout le monde n'a pas comme toi la chance d'épouser un homme aussi amoureux que l'est ton époux. Enfin, bref, tu l'auras compris, pour bien m'entendre avec mon mari, je me dois de supporter toutes es remarques de Sa Grâce, qui d'ailleurs se mêle de tout sans rien connaître : figure-toi qu'elle, qui n'a sans doute jamais rien fait de ses dix doigts, entend me donner des conseils sur la manière de tenir ma maison, sur comment l'aménager,sur les lectures qui sont convenables pour une femme de mon rang, voir même sur la meilleure manière d'entretenir mon poulailler ! Et je ne te parle pas de la musique. J'écoute donc poliment mais je n'en pense pas moins, contrairement à mon époux, qui écoute servilement, et agit avec empressement. Je sais que tu dois te demander pourquoi j'ai accepté un tel homme je ne ferai aucun commentaire là-dessus. Je pense que je supporterai tout cela très bien, si nous voyons Lady Catherine moins souvent, mais nous sommes invités à dîner pas moins de deux fois par semaine. Ne te fais pas d'illusions, nous ne dinons jamais dans la grande salle à manger : nous nous contentons de la petite salle à manger, qui effectivement, est à peine plus petite que le grand salon de mes parents. Nous passons ensuite dans le petit salon, où se trouve un piano-forte, et surtout, la fameuse cheminée à 800£ dont tu as tant entendu parler. Nous ne sommes jamais conviés dans les autres pièces, mais la plupart sont de toutes façons condamnées faute d'occupants. Cela vaut sans doute mieux, d'ailleurs, quand on voit l'état de la partie ouverte. Rien que le petit salon est dans un état pitoyable : le piano-forte est désaccordé, le parquet, branlant, les miroirs sont ternis, les rideaux, rapiécés, les tapis, élimés, les fauteuils, de belle facture, d'ailleurs tachés. Quand à la cheminée, elle ne vaut à mon avis pas son prix : c'est une cheminée certes du plus beau marbre, mais du plus mauvais goût en ce qui concerne les sculptures, qui sont vaguement pseudo-gothiques. A vrai dire, je crois que Lady Catherine se prend elle-même pour une sorte de reine médiévale : lorsque l'on se tient au salon, elle s'assied dans une sorte de trône trop grand pour elle, tandis que nous autres nous tassons de notre mieux sur les canapés autour. Par ailleurs ses vêtements, d'une coupe démodée, sont taillés dans des tissus bruns-beige, très laids, si tu veux mon avis. Elle impose pourtant ce style très démodé à sa fille. Miss de Bourgh est une créature chétive, maladive, intelligente sans doute, mais complètement sous l'emprise de sa mère, laquelle est encore persuadée que sa fille doit être gouvernée en tout, alors qu'elle a déjà 27 ans. Du fait de cette emprise, Miss de Bourgh, malgré ses 30 000 £ de dot et la perspective d'hériter du domaine de sa mère, n'est toujours pas mariée, simplement parce que sa mère s'était mise en tête de lui faire épouser Mr. Darcy. Figure-toi qu'elle n'a pas même été présentée à la Cour, au prétexte d'une santé fragile. Cependant, il me paraît évident que Miss de Bourgh serait en bien meilleure santé si elle voyait seulement un peu plus la lumière du jour et voyait d'autres personnes que sa mère, qui ne la voit que comme un pantin. Je pense qu'en souhaitant marier sa fille à son neveu, Sa Grâce cherchait à s'assurer un certain pouvoir sur Pemberley j'en viens même à soupçonner Sa Grâce d'avoir eu un gros chagrin d'amour et d'orgueil en voyant feu ton beau-père lui préférer sa jeune sœur. Toujours est-il qu'elle n'a jamais démordu de ces prétendus fiançailles, au point d'avoir refusé pour sa fille un certain nombre de partis avantageux, dont le moindre était le Colonel Fitzwilliam, « seulement » le second fils d'un comte, et le meilleur, nul autre que le Marquis de Merteuil, un aristocrate français certes en exil, mais n'en disposant pas moins de revenus importants et d'un grand prestige à la cour (et son retour auprès de Miss de Bourgh n'est pas même envisageable, car il s'est depuis marié avec la fille aîné du duc de Montrose- Lady Catherine s'en mord les doigts). Bref, tu l'auras compris, Rosing Park est à l'image de sa propriétaire : ancien, certes, prestigieux, assurément, mais en très mauvais état, et à la limite de la ruine. En somme, c'est très différent de ce que tu me décris de ton nouveau foyer. En ce qui concerne le mien, je suis très satisfaite du presbytère, qui est « parfaitement adapté à la famille d'un pasteur et de sa famille », comme le dit si bien mon époux, et ce malgré l'influence de Lady Catherine (je ne sais vraiment pas ce qui a pris mon époux de prendre Sa Grâce au mot lorsqu'elle s'est demandé à voix haute si des étagères ne seraient pas utiles dans des penderies -au pris d'un grand effort, j'ai réussi à limiter l'expérimentation à une seule chambre).
Quelle satisfaction et quel soulagement c'est de pouvoir t'écrire toute mon exaspération face ces attitudes ridicules. Te voilà donc prévenue : il est vraisemblable que je te parle beaucoup de Sa Grâce dans mes lettres. Je dois te quitter, chère Lizzie, mes devoirs de femme de pasteur m'appellent, et je dois préparer le culte de dimanche prochain. Répond-moi vite, ta correspondance me sera une bouffée d'air frais dans cette vie qui bien que confortable, ne sera sans doute pas très épanouissante. Quelle tristesse que nous autres femmes dépendions tant de nos maris pour exister.
Je te sers dans mes bras, salue de ma part ton époux.
Sincèrement
Charlotte Collins.
