Lettre XV : Mr. Bennet à Mrs. Darcy
Longbourn, le 14 février 1814
Ma petite Lizzie,
Ta compagnie dans la bibliothèque de Longbourn me manque , et depuis ton mariage, la maison, malgré les cris incessants de ta mère et de tes sœurs, me paraît bien vide : « un seul être vous manque, et tout est dépeuplé » étrangement, depuis leur départ pour Londres, je me sens moins seul, mais sans doute est-ce parce que Lydia, bien que contrainte et forcée, me tient compagnie. Ta lettre, tu le vois, a atteint son objectif : il est vrai que Lydia se tient très mal depuis ton mariage, et il est bon qu'elle et Kitty soient séparées. C'est pourquoi j'ai interdit Lydia de séjour à Londres et l'ai obligé à rester à la maison avec moi : elle y restera confinée jusqu'au retour de ses sœurs. J'ai entrepris de m'occuper enfin de son éducation, mais j'ai bien peur qu'il ne soit déjà trop tard : un ois ne sera sans doute pas suffisant pour modifier son caractère. Que je regrette aujourd'hui de ne m'être as occupé plus de tes jeunes sœurs : j'aurais dû me douter que le jour de ton mariage viendrait trop vite, me privant trop tôt du seul esprit dans cette maison avec lequel j'ai du plaisir à converser ta sœur Jane est adorable et est sans doute désormais la plus sensée de mes filles encore célibataires, mais elle n'est pas aussi vive que toi, et n'a pas ton goût pour la littérature. Je ne suis pas ravi que tu ais épousé ton mari sans amour, mais son goût pour les lettres me rassure cependant : je ne t'ai pas donné à un homme complètement indigne de toi- car il est certain qu'un homme possédant une bibliothèque comme celle de ton mari ne peut pas être complètement mauvais. Tous ceux qui la connaissent me vantent cette bibliothèque : honte à toi, ma fille, de ne pas en profiter comme il se doit ! T'ai-je donc si mal élevé ? J'espère que tu as réparé cela depuis ta dernière lettre ! Je suis jaloux de ta chance, et toi tu n'en profites même pas ! « Celui qui a du pain n'a pas de dents » ! J'ai vraiment hâte de vous rendre visite pour la voir de plus près, d'autant que du peu que j'ai glané auprès de Mr. Bingley, ton époux possède des manuscrits des textes antiques, et je brûle de pouvoir les consulter. Je suppose que je devrai attendre le mariage de Jane pour enfin découvrir Pemberley, car d'ici-là, je pense que ta mère sera bien occupée. Je patienterai, peut-être grâce à Lydia (qui l'eut cru?), qui est en passe de devenir une véritable occupation. J'ai décidé de perfectionner son français, en plus des mathématiques et de la philosophie. Aussi, je lui fais lire et commenter scène par scène Le Barbier de Séville, de Beaumarchais, et j'espère commencer avant la fin de la quinzaine Le Mariage de Figaro, mais j'ai bien peur que si l'histoire d'amour impossible éminemment romantique de la première pièce plaît énormément à ta petite sœur, la complexité de la seconde- tant au niveau de l'histoire que du style- ne soit trop grande pour sa cervelle de linotte. C'est fort dommage que je ne me sois pas préoccupé plus de perfectionner votre français à toutes, car vous avez toutes eu de bonnes bases, du moins, de ce que je peux en juger grâce à Lydia. Peut-être pourras-tu réapprendre avec ton mari ? Je ne sais pas s'il parle français, mais je suppose que oui : un homme cultivé a dû l'étudier dans ses études.
Ta sœur me harcèle pour que je la laisse aller à Meryton. Je serais tenté de lui dire oui uniquement pour avoir un peu de calme et t'écrire sans être dérangée, mais je me dois d'être ferme : si je veux reprendre son éducation, je ne dois plus céder à ses caprices. Je lui répète donc quotidiennement que tant qu'elle ne sera pas raisonnable, elle sera interdite de sortie, car je sais pertinemment qu'elle profiterai d'une sortie en ville pour reprendre ses flirts avec les officiers- je ne lui dis pas cette dernière partie. Cependant, je ne pense pas qu'elle ait grand-chose à craindre de Mr. Wickham, car il m'a semblé comprendre qu'il était fiancé à Miss King -ou du moins à ses 10000 £. Je t'avoue que je ne lui ai jamais fait confiance, il a dans le regard une lueur malhonnête qui nécessite sans doute une certaine expérience pour être déchiffrée. Je ne t'en avait rien dit jusque là, car je savais que tu l'appréciais. Enfin le voilà fiancé à Miss King à moins que l'oncle de celle-ci ne s'y oppose : c'est sans doute le seul événement marquant que je puisse te rapporter, pour le reste, demande à ta mère et à tes sœurs, elles seront plus au fait que moi : tu me connais, je suis une sorte de misanthrope : ne m'intéresse que mes livres et mes filles. Par conséquent, si quelqu'un ne concerne pas mes filles ou mes livres, il ne m'intéresse pas.
J'entends des gloussements :Maria Lucas fait son devoir de chrétienne en rendant charitablement visite à ta sœur pénitente : encore une qui ferait mieux de prendre exemple sur sa sœur aînée, au lieu de ne s'intéresser qu'aux rubans et à la dentelle. Malheureusement pour elle, Lady Lucas est encore plus sotte que ta mère, et Sir Lucas n'est qu'un imbécile bouffi de suffisance : je ne m'étonne pas qu'il ait accordé la main de sa fille la plus intelligente à un idiot comme Collins. Il m'a écrit, d'ailleurs, uniquement pour m'informer de l'extrême déplaisir que Sa Grâce ressent quand on ose faire la moindre allusion à Mrs. Darcy, et déplorer l'erreur que j'ai faite en te laissant épouser un homme d'un rang supérieur au mien. Et il a mis trois pages à écrire ce que je résume en trois lignes ! Ah, non, la dernière page était consacrée à m'expliquer à quel point il est le plus heureux des hommes avec la nouvelle Mrs. Collins, qui est certainement la plus heureuse femme du monde. En somme, il m'expliquait à mots couverts à quel point il t'aurait rendue plus heureuse que Mr. Darcy ne le pourra jamais- ce dont je doute fortement. Je sais pertinemment que tu ne pourras être heureuse qu'avec un homme que tu peux estimer et respecter, à défaut de l'aimer, et en cela, je pense que ton mari et toi êtes plus heureux que tes parents ne l'ont jamais été ensemble.
Je te quitte ici, ma chère enfant, et je te le redis, tu me manques terriblement, et j'attends avec impatience de te revoir au mariage de Jane et Mr. Bingley. Dis à ton mari qu'il est prié de prendre bien soin de toi. Je t'embrasse, ma chérie. Portes-toi bien.
Ton père Benjamin Bennet
