Lettre XVI : Mrs. Darcy à Miss Bennet
Pemberley, le 20 février 1814
Très chère Jane
Tout d'abord, pardonne-moi de te répondre aussi tard, mais comme tu le sais, le Derbyshire est un pays de sauvages, au nord, et la neige peut parfois tomber de manière impressionnante, comme en ce moment, où nous avons plus de quatre pieds de neige, tombée en deux jours, ce qui complique singulièrement la moindre sortie. Je dois être une sauvage, car je suis désormais convaincue que le Derbyshire recouvert par la neige est le plus beau des comtés, même si Fitzwilliam et Georgiana m'affirment que c'est encore plus beau en été. La neige complique les sorties, mais les gens sont habitués, et c'est pour cette raison que nous faisons désormais nos rares sorties en traîneau : c'est absolument magique ! Ceci dit, on se déplace pas en traîneau aussi rapidement qu'à cheval, ce qui explique que ta lettre ne me soit parvenue qu'hier, et que je ne te réponde qu'aujourd'hui. Mon dieu, j'ai une foule de choses à te dire : ce n'est pas parce que nous sortons peu qu'il ne se passe rien.
Tout d'abord, tu vas me faire le plaisir de stopper ton ironie ! Rendez-moi ma sœur ! Cela ne te ressemble pas ! Aurais-tu trop fréquenté Papa et sa bibliothèque depuis mon départ ? Ou bien aurais-tu fait lire ma lettre à notre tante, et me transmettrais-tu ses commentaires ? Ou peut-être est-ce ton seul moyen de supporter Maman ? Qu'importe, je veux que tu arrêtes définitivement. Et non, un bébé n'est pas prévu pour tout de suite ! De toute façon, cela ne fait qu'un mois que nous sommes mariés, alors vous êtes tous priés de patienter sans faire de commentaire. Quand à Maman, il lui reste encore trois filles à marier, elle n'a besoin d'un nouveau passe-temps tout de suite.
D'ailleurs, elle me semble très heureuse à Londres : si tu veux mon avis, c'était à prévoir qu'elle passerait plus de temps à chercher des choses pour nos sœurs et elle-même que pour ta robe de mariée et ton trousseau, même si elle exige que la future grande dame que tu es n'ait que le meilleur. A ce sujet, tu me remerciais pour les 300£, mais j'ai bien peur que ce ne soit à tord : je ne t'ai jamais envoyé cette somme. Es-tu bien sûr qu'elle ne vient pas des Gardiner ou de Mr. Bingley ? J'aurai bien voulu te l'envoyer, mais cela me semble difficile : comment envoyer en toute sûreté une telle somme ? D'ailleurs, même si mon argent de poche est beaucoup plus conséquent que jamais, je ne suis pas certaine d'avoir 300£ : pour être honnête, j'ai acheté un certain nombre de choses, dont une série de livres que mon époux s'est plaint de ne pas encore posséder, et que je compte lui offrir pour son anniversaire en mars- il n'y a pas de raison qu'il soit le seul à faire des efforts.
Enfin, qu'importe, l'essentiel est que tu ais une belle robe de mariée, et que toutes, vous ayez de belles robes pour sortir. A ce sujet, raconte-moi tout : je veux tout savoir du bal auquel vous étiez la semaine dernière. Est-ce que Maman s'est bien comportée ? Comment a été Kitty ? Et Mary ? Pardonne-moi cet ouragan de questions, mais nous avons peu de visites et de distraction, malgré nos quelques sorties et le temps que nous passons à la bibliothèque : tu pourras dire à ce sujet à Papa que je profite (enfin) de ma chance. Vivement le Printemps, afin que je puisse sortir tous les jours marcher et revoir ma chère Lady Ferrier. Nous les avons vu pour la dernière fois il y a une semaine, juste avant que les chutes de neige ne nous confinent tous, lorsqu'ils sont venus dîner. Georgiana était ce soir-là invité chez les Morland, une riche famille voisine, qui était à Londres le soir du dîner dont je t'ai parlé dans ma dernière lettre. Leur fille aînée, Catherine, est un peu plus jeune que Georgiana, et est l'une de ses amies les plus proches, même si les Morland passent définitivement plus de temps à Londres que nous. Nous avons donc dîné en tout petit comité, ce qui convenait parfaitement à tout le monde. Après le dîner, les hommes partirent faire une partie de billard tandis que Clotilde et moi-même restions dans le salon. Nous parlâmes beaucoup, surtout de nos familles respectives.
Cette chère Clotilde est plus gâtée que nous, l'admiration qu'elle a pour chacun de ses frères et sœurs est très visible. Je regrette de ne pas pouvoir êtes aussi fière de nos sœurs. Je suis fière d'être désormais la sœur de Georgiana, bien sûr, mais elle n'est pas ma sœur de sang. Je crois t'avoir dit que Clotilde est la troisième fille d'une fratrie de sept, où seules les trois filles aînées sont mariées. Ne dit surtout pas à Maman que les deux fils de feu Mr. Le Baron sont encore célibataires. Le premier reste à Londres où il a repris les affaires de son père, et l'autre, je crois aussi te l'avoir dit, tente sa chance ailleurs : il écrit, du théâtre, principalement, mais aussi des poèmes et des romans. Elle est très fière des talents artistiques de tous ses frères et sœurs : tous chantent, tous jouent d'un instrument, et tous sont paraît-il doté d'un esprit mordant. C'est vraiment une belle famille, même si je crois qu'une famille de sept enfants sera toujours appelée une belle famille pourvu qu'il y ait suffisamment de têtes, de bras et de jambes pour chacun.
Je pense cependant que leur admiration réciproque et l'affection entre eux vient d'une chance que nous n'avons pas eu : leurs parents, m'a dit Clotilde, non seulement se respectaient, mais s'aimaient énormément : le résultat a été des enfants heureux et épanouis, qui ont tous juré de ne se marier que par amour pour donner à leurs enfants la chance qu'eux-même ont eu. Pour le moment, les enfants en question ne sont que deux, des petites filles adorables selon leur tante. Je pense néanmoins qu'un troisième enfant devrait bientôt s'ajouter, car j'ai l'impression que Clotilde est enceinte. Peut-être me suis-je trompé, mais il me semble que son confinement devrait bientôt commencer. Sir Edmund n'a de son côté rien dit à mon mari, sans doute est-ce encore un secret, si c'est bien vrai. Clotilde m'a paru liée à sa fratrie par une profonde affection, je regrette qu'il n'en soit pas de même chez nous, même si Clotilde m'a dit envier la relation privilégiée que j'ai avec toi : on ne peut pas tout avoir. Ceci dit, j'espère que nos enfants, le jour où nous en aurons, s'entendront bien et auront avec leurs frères et sœurs et cousins le genre de relation des Germiny, basée sur l'affection et l'admiration. Mais je te le répète, ce n'est pas pour tout de suite. Je laisse à mon mari le soin d'aborder la question, n'en déplaise à toi ou à Lady Ferrier.
Ceci dit, je me suis arrangé pour éviter de parler des maris, et nous avons parlé musique et littérature. Georgiana revint vers dix heures, et resta à bavarder avec nous quelques minutes avant de monter se coucher : la pauvre enfant est un peu malade en ce moment, et a besoin de repos, même si à mon avis, son frère la couve un peu trop. Après cela, les messieurs nous rejoignirent et nous bavardâmes agréablement tous ensemble pendant encore une demi-heure avant que les Ferrier ne prennent congé. Mon mari suggéra alors que nous montions à notre tour. Je ne sais pas exactement ce qu'on fait les messieurs avant de nous rejoindre, mais je pense qu'ils ont bu peut-être un peu plus de brandy ou de porto que de raison, car mon mari me parut très détendu comparé à d'habitude.
Nous montâmes donc en devisant agréablement, et je pus lui dire toute ma satisfaction d'avoir une amie telle que Lady Ferrier, ce dont il se dit très satisfait. Je lui confiais également mes supposition à propos d'un possible bébé chez eux d'ici peu mon mari me répondit que « c'est bien des choses de dame de noter ce genre de détail », ce à quoi j'ai répliqué que je n'étais pas certaine de l'authenticité de mes suppositions. Nous restâmes silencieux quelques instant quand mon époux me demanda enfin si Georgiana était rentrée : il n'était plus sûr, ce qui ne manqua pas de m'étonner, car il est toujours très attentif à tout ce qui est relatif à Georgiana. Je lui répondis par l'affirmative, et je lui dis par la même occasion ce que je pensais de son comportement de grand frère protecteur, à savoir que Georgiana pouvait trouver cela parfois pesant. Il paru étonné, mais il n'a jamais eu de frère aîné, il ne peut donc pas comparer. Bien sûr, il est toujours inquiet du fiasco de cet été avec Mr. Wickham, comme il me l'a réaffirmé. Mais enfin, il faut bien qu'il la laisse grandir : elle sera très bientôt en âge de se marier, et Dieu sait qu'il ne peut pas la séquestrer à vie à Pemberley. Ma remarque l'a fait grimacer d'une manière comique. Je ne l'avais jamais entendu aussi détendu, même dans les moments où il se laisse aller. C'est à ce moment-là que nous atteignîmes la porte de notre chambre.
« Je suis heureux que vous soyez là pour la conseiller, Elizabeth », dit-il après m'avoir fait entrer.
Et sur ces mots, il se pencha sur moi et m'embrassa. Ce fut un baiser tout simplement indescriptible, mais très doux, contre toute-attente. Une semaine a passé, et pourtant, je sens encore la douceur de ses lèvres sur les miennes, et ses mains caressant doucement mes joues et mes hanches, et ses cheveux soyeux emmêlés entre mes doigts, car un peu malgré moi, j'ai répondu à ce baiser- mais qui pourrait m'en vouloir tant il était doux et ensorcelant ? Il rompit cependant le baiser rapidement -un peu trop rapidement à mon goût, je le confesse- et s'écarta en rougissant, me laissant perplexe (d'ailleurs, je le suis encore).
« Pardonnez-moi, Elizabeth, je ne voulais pas vous forcer. » s'est-il empressé de s'excuser. Le gentleman avait visiblement repris le dessus.
« Il n'y a rien à pardonner, répondis-je. Je crois que c'est votre droit de m'embrasser. »
Il me regarda longuement et s'écarta pour aller se changer pour la nuit, l'air confus. Quand il revint quelques minutes plus tard, j'étais déjà couché. Il se coucha comme tous les soirs à mes côtés, (puisqu'à force de bavarder le soir jusque tard, il lui arrive souvent de rester dormir dans ma chambre. Du reste, avec le froid hivernal, nous nous tenons plus chaud de cette manière), éteignit éteignit la bougie, et comme tous les soirs, il me tourna le dos après m'avoir souhaité bonne nuit. Je restais encore quelques minutes éveillée, à penser à ce baiser, avant de finalement m'endormir de mon côté du lit. Cependant, en me réveillant le lendemain, je sentis le bras puissant de mon mari enroulé autour de ma taille. Il dormait toujours, et je n'osais faire le moindre mouvement de crainte de le réveiller et de le gêner encore plus. Il se rendit compte de la position dans laquelle nous nous trouvions en se réveillant, et je sentis son bras quitter précipitamment ma taille. Ce n'est qu'après que je fis mine à mon tour de m'éveiller.
Le lendemain, nous réveillâmes chacun de son côté du lit, mais comme nous avions tous deux fort mal dormi, nous convînmes que nous dormions mieux dans les bras l'un de l'autre, et depuis c'est ainsi que nous nous endormons et nous réveillons, sans aller pour autant plus loin. Je dois admettre d'ailleurs que je n'ai jamais aussi bien dormi de ma vie entière. Étrange, n'est-ce-pas ? Bien sûr, ne dis à personne que je t'ai parlé de cela : ce n'est pas un sujet convenable pour une jeune fille, même sur le point de se marier, d'autant que ton mariage n'est pas avant plusieurs mois.
Je dois te quitter, on m'appelle car nous partons à la messe à Lambton, en traîneau.
Je t'embrasse, chère sœur. J'ai hâte de te revoir, même si mon mari et moi-même n'allons pas à Londres tout de suite. Nous devrions y être du mois d'avril au moi de juin, sauf imprévu. Je crains de ne pas te revoir avant ton mariage. Embrasse ma mère et mes sœurs pour moi.
Elizabeth Darcy.
