Lettre XVII : extrait du journal de Mr. Darcy

Pemberley, le 20 février

Une semaine déjà que je suis confus, j'ai définitivement besoin de coucher mes pensées sur le papier pour mieux les organiser. Une semaine que j'ai embrassé Elizabeth, et ce souvenir me hante. Je ne sais pas vraiment quoi faire. Reprenons depuis le début : comment-veux-je organiser mes idées si je ne reprend pas les événements dans l'ordre?Tout a commencé lorsque les Ferrier sont venus dîner la semaine dernière. Après le dîner, j'ai proposé à mon ami une partie de billard, tandis que nos épouses restaient au salon à discuter. Bien sûr, comme toujours avec Sir Edmund, nous n'avons pas fait que jouer, nous avons également abondamment discuté en buvant quelques verres de brandy, sans doute quelques uns de trop. Nous avons surtout parlé de nos épouses. Encore un qui a la chance d'avoir trouvé une jeune femme intéressée par sa personne plus que par son argent ! Je bénis les circonstances qui m'ont obligé à dépasser mon orgueil pour ne pas ternir sa réputation, après tout, je me souviens encore du bonheur que j'ai ressenti lorsque j'ai compris que mon honneur exigeait que je l'épouse, résolvant le dilemme auquel je faisais face qui me poussait à choisir les attentes de ma famille ou celles de l'Amour. Je ne peux que regretter de ne pas avoir pu lui faire convenablement la cour. Et je suis conscient qu'elle m'a épousé davantage pour préserver ses sœurs qu'elle-même.

Je sais qu'elle est désintéressé pour elle-même : il suffit pour s'en convaincre de voir sa simplicité, son humilité même lorsque nous recevons ou sommes reçus : elle craint toujours de n'être pas à la hauteur de mes espérances. Elle n'est pas arrogante pour deux sous, et en cela, je sais que je n'aurais pu trouver une meilleure maîtresse pour Pemberley : je tiens de Mrs. Reyold que tout le personnel l'adore déjà, car en un mois, elle a déjà mémorisé les prénoms de tous, ainsi que les liens de parenté entre eux, y compris dans les parties où elle est le moins, comme les cuisines. Elle est également très attentive à ce que chacun puisse travailler à sa mesure et être récompensé en fonction. Ainsi, l'une des cuisinières, Mrs. Churchil attend son quatrième enfant en six ans, et la grossesse est assez difficile pour elle, de ce que m'a confié Mrs. Reynold. Le sachant, Ellizabeth est en train de réorganiser la cuisine de manière à ce que Mrs. Churchil puisse prendre un congé de deux mois pour accoucher.

Quand je lui en ai parlé, mon épouse m'a dit qu'elle se souvenait de la naissance de sa jeune sœur Lydia, et qu'elle se souvenait de la fatigue qu'en avait ressenti sa mère, qui pourtant ne travaillait pas, mais s'occupait beaucoup de ses autres enfants. Elle en a donc conclu qu'une femme qui travaillait et avait en plus à prendre soin d'enfants en bas-âge avait parfaitement le droit de prendre un peu de repos pour mettre au monde ce nouveau petit être, d'autant que nous ne sommes pas très nombreux à Pemberley, et nous ne recevons pas beaucoup. Mon épouse a donc réorganisé les fonctions de chacun en cuisine, de manière à ce que le travail de chacun n'augmente pas trop sans que pour autant cela se ressente à l'étage. En fait, son nouveau système est tellement efficace, que la semaine dernière, alors qu'il était à l'essai, je ne me suis rendu compte de rien. Miss Bingley dira ce qu'elle voudra, ma chère Lizzie est une excellente maîtresse de maison. Elle prend en vérité très à cœur ses devoirs.

Elle est également une sœur merveilleuse pour Georgiana : elle sait l'écouter, lui parler, la conseiller mieux que je ne saurai jamais le faire, et j'ai bon espoir que sous sa férule, ma soeur devienne bientôt à son tour une très bonne maîtresse de maison, attentive à chacun. Ma chère petite sœur ! Comme elle grandit vite : le jour se rapproche où elle me quittera pour se marier ! J'espère que sa mise en ménage sera plus facile que la mienne. Cependant, ne serait-ce que pour elle, je sais que je ne regretterai jamais mon mariage : enfin elle a une dame sur qui prendre exemple, et avec Lizzie, elle apprend le sens de « faire contre mauvaise fortune bon coeur » veut dire, de même qu'elle sait désormais l'importance de la dévotion à la famille malgré tout. En effet, je sais bien que Lizzie ne m'a épousé que pour sa mère et ses sœur, comme pour compenser son refus de garantir leur position en épousant Mr. Collins.

Le seul fait de penser que ce crapaud aurait pu se pavaner au bras de MA femme me donne des frissons d'horreur. Je ne suis peut-être pas le meilleur mari possible pour Elizabeth, mais je suis bien certain qu'il aurait encore pire que moi, car je suis presque certain qu'il n'aurait pas hésiter à la forcer sans même s'en rendre compte, juste au nom de ses soi—disant droits conjugaux. C'est peut-être un homme d'Eglise, mais je doute qu'il comprenne jamais ce que signifie aimer sans retour : c'est donner, c'est recevoir, c'est soigner. Ce n'est jamais voler, violer, prendre par la force. Je pense que simplement parce que je sais cela, je suis un meilleur époux pour ma chère Elizabeth. Ce qui ne veux pas dire que je met mieux en application ces beaux principes, à la réflexion.

J'en reviens à ma discussion avec Sir Edmund. L'alcool aidant, j'en suis venu à lui dire que je n'avais toujours pas consommé le mariage car je craignais de blesser mon épouse. Il m'a répondu être très étonné, car sa femme était persuadée que Lizzie et moi-même avions fait un mariage de pur amour, comme eux. Je lui expliquais alors les raisons qui avaient poussés Lizzie à m'épouser, et conclus en disant que je ne suis pas sûr qu'elle m'aime vraiment, même s'il est désormais certain qu'elle ne me hait plus. Cependant, les mots de Sir Edmund restèrent dans ma tête et sous leur impulsion et sous celle de l'alcool, je ne pus résister à la tentation alors que nous entrions dans notre chambre le soir même, d'embrasser Elizabeth. C'était notre premier baiser depuis notre mariage, et encore, car je ne l'avais embrassé que brièvement sur la joue. Cette fois-ci, cependant, je l'embrassais pour de bon. Le baiser fut d'abord chaste : je me contentai de prendre son visage entre mes mains et de poser délicatement mes lèvres sur les siennes. Je restais quelques secondes ainsi puis je sentis ses mains agripper mes épaules avant de sentir ses bras se nouer timidement autour de mon cou. Prenant cela pour une invitation, je m'autorisai à approfondir le baiser timidement. Humblement, ma langue frappa contre ses lèvres, et je les sentis s'entrouvrir entre les miennes. J'approfondis le baiser, et nos langues commencèrent un étrange ballet tandis que ses mains s'emmêlaient dans mes cheveux. J'autorisais alors les miennes à descendre sur ses hanches.

Elle répondait si bien à mon baiser que je me sentis poussé par le désir d'aller plus loin. C'est alors que retentit dans ma tête comme une cloche, me rappelant à l'ordre. Elle n'était sans doute pas prête, je ne devais pas la brusquer sous peine d'anéantir tout le travail fait jusque là pour gagner sa confiance. Je rompis donc notre baiser à regret. Elle ouvrit ses yeux remplis d'une surprise muette : étais-je déjà allé trop loin ? N'avais-je pas mal interprété sa réaction ? Je me rappelais notre « nuit de noces » : j'étais entré dans sa chambre où elle m'attendait, frissonnante, terrorisée. J'aurais voulu la prendre dans mes bras pur la rassurer, mais je ne savais guère comment m'y prendre. Au regard empreint à la fois de crainte et de défi qu'elle avait posé sur moi, j'avais su ce que consommer notre mariage impliquerait : je posséderais son corps, mais son cœur me serait fermé à jamais, et son esprit serait brisé. Malgré tout l'amour que j'ai pour elle,c'eut été l'attaquer, la blesser : certaines choses sont faites pour être données, pas prises. Je me revois encore lui offrant de ne pas consommer notre mariage immédiatement, et le soulagement mêlé d'indignation que j'avais lu sur son visage, sa crainte que je ne la trouve pas assez tentante pour la prendre complètement comme mon épouse.

Moins d'un mois avait passé depuis cette nuit, et qu'allais-je faire ? D'abord l'embrasser sans son accord, et ensuite ? La posséder sans qu'elle le désire ? Suis-je un gentleman ? Je choisis donc de m'écarter d'elle et lui demandai pardon pour ma conduite. Elle me répondit qu'il n'y avait rien à pardonner car l'embrasser faisait partie de mes droits sur elle. Ce qui techniquement n'est pas faux. Accessoirement, c'est même le moindre de mes droits. J'aurai bu un verre de plus, je pense que j'aurai cédé à la tentation. Mais je suis un gentleman, et je veux voir ma femme comme autre chose qu'un simple objet ne servant qu'à me donner du plaisir et un héritier. Je veux qu'elle m'aime. Je préférais donc m'éloigner et aller me préparer pour la nuit.

Lorsque je revins, mon épouse était déjà couchée. Je m'allongeais à ses côtés et lui souhaitais bonne nuit. Elle me répondit d'un ton absent. J'éteignis et lui tournais le dos pour dormir. Je la sentis se retourner quelques minutes avant que sa respiration ne s'apaise. Moi-même, comme toujours lorsque je bois plus que de raison sans pour autant être ivre, restais éveillé, à repenser à notre baiser. Elle m'avait paru consentante. M'étais-je trompé ? L'avais-je blessée ? Je me retournais vers elle. Elle dormait paisiblement, éclairée par un rayon de lune qui tombait à travers une fente entre les rideaux de notre lit. Je 'appuyais sur un coude pour mieux la contempler. Jamais je ne l'avais trouvée aussi belle, aussi enchanteresse, en un mot, aussi inaccessible. Je m'entendis murmurer « je vous aime » à son oreille, qui lui parvint peut-être dans ses songes. Je m'autorisais à me rapprocher encore d'elle jusqu'à embrasser ses cheveux, et allais même jusqu'à passer mon bras délicatement autour de sa taille, me berçant un instant de l'illusion que nous étions un couple normal qui venait de s'adonner aux plaisirs de l'Amour. Et bien que je me sois promis d'ôter mon bras de sa taille avant de m'endormir, c'est dans cette position que je me réveillais le lendemain matin, sentant ma femme remuer dans un demi-sommeil. J'ôtais précipitamment mon bras, et elle se réveilla pour de bon quelques instants plus tard. Je priais pour qu'elle ne se soit rendue compte de rien, et qu'elle ne m'en veuille pas d'avoir ainsi empiété sur son espace sans son autorisation.

La journée passa sans incident vraiment notable sinon que la neige se mit à tomber abondamment vers midi pour la plus grande joie de mon épouse et de ma sœur qui s'emmitouflèrent soigneusement pour aller faire une promenade dans le parc dont elles revinrent les joues rosies par le froid et les yeux brillants. L'autre incident notable fut que je fus incapable de me concentrer sur mes tâches, trop tourmenté par le souvenir de la nuit précédente. Le soir, lorsque nous allâmes nous coucher, je fus très attentif à me mettre de mon côté du lit pour n'être pas tenté de reprendre la même position que la veille. Je dormis très mal cette nuit-là, mais à ma grande surprise, mon épouse souffrit de la même insomnie que moi, comme elle me le confirma le lendemain matin. Elle ajouta qu'elle avait eu l'impression que quelque chose lui manquait sans pour autant parvenir à déterminer quoi. Je pris mon courage à deux mains et lui avouais la position dans laquelle j'avais si bien dormi la nuit précédente, et à mon grand étonnement, non seulement, elle ne m'en voulu pas, mais elle m'avoua même qu'elle s'en était rendu compte, et qu'elle avait fort bien dormi.

Je suggérais alors que nous pourrions peut-être envisager l'éventualité de dormir enlacés, ce qu'elle accepta, à ma grande joie. Depuis, nous dormons donc elle dans mes bras, sans aller pour autant plus loin, et je me soumet de bonne grâce à cette douce torture de la sentir à la fois si proche et si loin de moi. Néanmoins, je serais prêt à l'attendre une vie entière s'il le fallait. J'espère cependant ne pas en être réduit à cette extrémité.

Récapitulons : nous sommes mariés depuis un mois. Nous dormons dans le même lit depuis le même temps, et enlacés depuis une semaine. Nous avons partagé un baiser. Elle ne se défit plus de moi, et peut-être même qu'elle m'aime bien quand à moi, je suis encore plus désespérément amoureux d'elle que lorsque je l'ai demandé en mariage. Peut-être que d'ici un an, ma femme acceptera vraiment de consommer notre mariage. Avec un peu de chance. Mais j'attends qu'elle fasse le premier pas, car je suis pratiquement certain que si je lui posais directement la question, elle me répondrait quelque chose comme quoi elle ne pourrait pas refuser car cela fait partie de mes droits sur elle.

J'espère vraiment que maintenant que j'ai enfin couché mes tourments sur le papier, je pourrai me concentrer sur mon travail, car avoir le souvenir des lèvres de Lizzy sur les miennes est passablement déconcentrant, et j'ai pris du retard par rapport à certaines affaires concernant certaines familles qui dépendent de Pemberley : je ne dois pas laisser mes préoccupations personnelles empiéter sur mes devoirs.