Lettre XVIII : Miss Bennet à Mrs. Darcy
Gracechurch Street, le 27 février 1814
Ma chère Lizzie,
Je sais que ça t'énerve, mais je ne peux m'empêcher de remarquer que les choses se passent décidément de mieux en mieux avec ton mari ! Je n'y peux rien, si tu ne veux plus de commentaires sur le sujet, tu n'as qu'à ne plus m'en parler. Je vais changer de sujet, cependant, car je ne voudrai pas empêcher notre correspondance.
Londres est vraiment une ville merveilleuse. Je t'ai dit que nous étions allé à l'opéra, c'était tout simplement magique ! Les chanteurs, la musique, la mise en scène, les décors, tout était merveilleux ! Je crois que j'ai passé la meilleure soirée de ma vie. A côté de ce que j'ai entendu, nos pauvres talents pour la musique ne font décidément pas le poids ! C'était une soirée magique, et d'autant plus que mon cher Charles était avec moi, et que nous étions sans Maman, ce qui a été libérateur à un point inimaginable. L'absence du chaperon maternel nous a fait à toutes beaucoup de bien, surtout à Kitty. Je suis très fière de ses progrès sans Lydia ou Maman à côté d'elle. Elle a fait quelques commentaires très sensés sur l'opéra pendant l'entracte lorsque Mr. Bingley nous a présenté quelques uns de ses amis, Mr. Ashley, Mr. Bertram et Mr. Dean. Ces jeunes gens ont, je crois, été ravis de voir une jeune fille avec du goût : il faut dire qu'un certain nombre de jeunes filles présentes dans la salle se plaignaient de ce que tel chanteur n'articule pas assez, ou de ce que la musique était étrange, bref le genre de critiques que font les insupportables jeunes ladies qui veulent montrer à quel point elles sont cultivées. Je crois que les amis de Charles étaient heureux de voir une jeune fille capable d'admiration.
Néanmoins, le meilleur moment a été le surlendemain, lors de ce fameux bal dont tu veux tous les détails. Tu me disais de ne pas dire à Maman que le Baron de Germiny et son frère étaient célibataires : trop tard. Par un heureux hasard, ils étaient présents tous les deux, et Monsieur le Baron s'est montré très intéressé pas notre Kitty. Enfin, c'est-à-dire qu'il l'a invité deux fois à danser, donc Maman en a conclu -évidemment- qu'il était en train de tomber amoureux d'elle. Je pense qu'il est difficile de tomber amoureux en seulement deux danses (encore que...) mais il est certain cependant qu'il est très intéressé par elle, car il a désiré la revoir, et a été très heureux de la voir m'accompagner chez les Bingley avant-hier. C'est un jeune homme absolument charmant, soit-dit en passant. Je ne sais pas si sa sœur te l'a décrit, et quand bien même l'aurait-elle déjà fait, je vais à mon tour te la décrire, car en vérité deux description par deux personnes différentes valent souvent mieux qu'une pour se faire une idée d'une personne.
Monsieur le Baron est un beau jeune homme de 29 ans. Il est assez grand, peut-être la taille de ton époux ou peu s'en faut, et est assez mince, mais très bien proportionné. Il a les cheveux bruns presque noirs coupé assez courts et sans favoris, des yeux noisettes, un visage assez long avec des pommettes assez hautes son teint est assez pâle, mais ses lèvres sont assez rouges pour un homme. Son nez est droit, ses dents, pour ce que j'en ai vu, sont très blanches, et il parle, sans doute comme sa sœur, pratiquement sans accent. Sa conversation est d'ailleurs intéressante, même si j'ai l'impression qu'il ne s'estime pas lui-même à sa juste valeur. Il utilise souvent une sorte d'ironie un peu mordante qui me rappelle un peu Papa. Cependant, je le crois moins sarcastique et cassant que notre cher Papa. Il est d'ailleurs très admiratif de ses sœurs dont il parle avec une affection non dissimulée, et surtout, très admiratif de notre Kitty.
Car je dois te dire, chère sœur, que s'il lui a montré son intérêt au bal, il l'a encore plus manifesté par la suite, même après avoir rencontré Maman, et que Miss Bingley lui ait soufflé que nous n'avons pratiquement pas de dot et que nous vivons notre première Saison à Londres, mais il n'a pas paru rebuté du tout. Pendant le bal, j'avais pensé qu'il cherchait à rebuter Miss Bingley qui a toujours bien l'intention d'épouser quelque riche célibataire si possible titré, et M. le Baron est visiblement un candidat potentiel. Se tourner vers Kitty aurait donc pu être une manière de signifier à Miss Bingley qu'il n'est pas intéressé. Cependant, il a été ravi de nous rencontrer à Hyde Park le lendemain alors que nous promenions, Mary, Kitty , Charles et moi-même, et il s'est fait un plaisir de donner le bras à notre Kitty, tandis que son jeune frère, Monsieur Emmanuel de Germiny, qui est le portrait de son aîné en plus petit, six ans de moins, avec le teint plus mat et le caractère plus joyeux, donnait le bras poliment à Mary et comme c'est un jeune homme d'une culture remarquable, il a été capable de lui faire la discussion et de la faire parler. Le meilleur est qu'il a trouvé qu'elle était une jeune femme intéressante pour qui se donne la peine de chercher à la connaître. Cependant, il est déjà épris d'une jeune française, Mademoiselle Blanche de la Force, et je le tiens de Miss Bingley qui est malgré tout bien informée, toute la ville sait qu'il n'attend que d'asseoir un peu mieux sa fortune pour la demander en mariage et l'épouser. En d'autres termes, Mary n'a aucune chance, n'en déplaise à Maman.
Pour en revenir à Kitty et au Baron, celui-ci a carrément demandé à Maman l'autorisation de venir nous rendre visite chez mon oncle, ce qu'elle a accepté avec effusion. Désormais, il ne se passe pas deux jours sans que Kitty ne rencontre le Baron, dûment chaperonnée par Maman, ma tante Gardiner, Mary, ou encore moi-même lorsque mon cher Charles n'est pas là, car autrement, j'ai tout autant que Kitty besoin d'un chaperon. Je crois que Kitty apprécie beaucoup le Baron, indépendamment de sa fortune, ce qu'évidemment, Maman ne comprend absolument pas. Ceci dit, je ne sais pas si elle en est amoureuse : elle l'apprécie, c'est certain, mais c'est la première fois que quelqu'un s'intéresse sincèrement à elle, et que Lydia n'est pas là pour l'éclipser. Elle se sent libre d'aimer quelqu'un que Lydia jugerait sans doute « ennuyeux à mourir », et ça lui fait beaucoup de bien, mais il ne faudrait pas qu'elle prenne une simple inclination pour le grand Amour. Je pense que le Baron est sincère, et je ne pense pas qu'il chercherait à profiter d'elle.
Dans l'absolu, épouser notre sœur ne doit pas être inenvisageable pour lui, car même si elle n'a pas de dot, l'épouser signifie s'allier à Mr. Darcy et à Mr. Bingley, qui ont une grande influence en ville : toutes les jeunes filles te détestent sans t'avoir vu, toi qui es désormais Mrs. Darcy : tu aurais vu le regard que m'a jeté Miss Dean au bal lorqu'en passant j'ai mentionné « ma sœur Elizabeth, qui a épousé récemment Mr. Darcy ». Si le regard pouvait tuer à distance, j'aurai bien peur, ma chère sœur, d'apprendre ta mort.
Du côté de Mary, elle reste égale à elle-même : si elle a apprécié l'opéra, au bal elle n'a dansé qu'une seule fois par politesse avec le Baron qui l'avait également invité par politesse : il s'est beaucoup ennuyé et a regardé Kitty qui dansait avec mon fiancé tandis que je dansais avec le Colonel Brandon, tout le long du set. Elle n'est pas prête de se marier, au désespoir de Maman. J'ai cependant trouvé le moyen d'éviter les gémissements perpétuels de Maman à propos de ses filles encore célibataires. Je lui dit que si nos sœurs se marient toutes dans les 18 mois qui viennent, d'une part cela va coûter très cher à Papa (« absurde ! Mr. Bingley et Mr. Darcy pourront bien nous aider! »), et d'autre part que cela va l'épuiser d'organiser tant de mariages en si peu de temps. Je lui demande aussi parfois si elle a tellement hâte de nous voir partir, mais elle me répond alors que je me met à parler comme toi. Enfin qu'importe, pour le moment, nos trois jeunes sœurs sont toujours célibataires, laissons-leur le temps de mener leur vie comme elles l'entendent. Il faudra cependant que je les surveille : j'ai beau n'être pas proche de Mary, je voudrais cependant lui éviter d'avoir le cœur brisé en tombant amoureuse du frère du Baron.
A propos d'argent, j'ai vérifié pour les 300£ : je suis formelle, elles venaient bien de Pemberley. Je suppose que tu te souviendrais de m'avoir envoyé cet argent, mais peut-être est-ce ton mari qui a fait cela ? Ce serait très généreux de sa part, 300£ est vraiment une somme énorme, même quand on a un revenu de 10 000 £ par an. C'est pratiquement le quart du revenu annuel de Longbourn ! Il faudra que tu éclaircisse cela avec ton époux.
Je vais devoir te quitter, chère sœur, Charles arrive, accompagné, sans surprise, de Monsieur le Baron. Et dire qu'il ne nous reste que deux semaines avant de quitter Londres. Nous avons encore tant de choses à faire, entre les essayages pour finaliser ma robe de mariée, qui est fort belle, finir d'acheter mon trousseau, et trouver des robes et des accessoires pour toutes mes sœurs, trouver une belle tenue pour Maman... Et nous irons encore deux fois au théâtre, nous sommes invitées à dîner chez les Germiny avec mon oncle et ma tante dans deux jours – nous rencontrerons ainsi Mademoiselle Marie-Laure et Mademoiselle Louise. J'espère qu'elles nous feront profiter de leurs talents musicaux, et que M. Emmanuel nous fera l'honneur de nous lire quelques pages de ses poèmes ou de ses pièces. Je te raconterais tout dans une prochaine lettre, bien entendu.
Je t'embrasse, chère sœur, Prend soin de toi, et de ta jeune belle-sœur : j'espère que sa maladie est passée sans soucis.
Jane Bennet
Si la famille de Germiny est une invention complète de ma part, Mlle Blanche de la Force est l'héroïne de la pièce de Bernanos et de l'opéra de Poulenc Les dialogues des Carmélites, où une jeune noble incroyablement peureuse décide d'entrer au Carmel de Compiègne au moment de la Révolution. Après bien des hésitations, elle embrasse au dernier moment sa vocation de martyre en rejoignant sur l'échafaud ses sœurs condamnées à mort. C'est beau, allez lire la pièce et écouter l'opéra.
