Lettre XIX : Mrs. Darcy à Miss Bennet
Pemberley, le 2 mars 1814
Ma très chère Jane,
Décidément, Maman a une très mauvaise influence sur toi depuis mon départ ! Il est vrai cependant que ta faiblesse est bien compréhensible : tu vas te marier, nos contemporains sont également en âge de le faire... Tu ne vis désormais que pour le mariage. Profites bien cependant des dernières semaines de célibat qu'il te reste, car le mariage apporte une foule de bouleversements. Comme on me le disait l'autre soir, « le mariage, c'est l'histoire d'un jeune homme et une jeune fille qui cueillent une fleur et reçoivent une avalanche sur la tête » . Je trouve que la métaphore illustre assez bien le nombre de surprises qu'apporte ce nouvel état, même si dans mon cas, je dois bien admettre que j'ai cru me charger d'un roc et ai reçu une avalanche de fleurs là où je m'attendais à une pluie de graviers.
J'ai vérifié pour les 300£ : effectivement, elles venaient bien de Pemberley puisque c'est Fitzwilliam qui te les a envoyé en les joignant à une lettre que je t'envoyais. Je l'ai interrogé à ce sujet en passant après ta dernière lettre, et il m'a avoué l'air presque penaud qu'il était bien le responsable de ce don généreux. Il ne voulait pas que je le sache, je ne sais pas vraiment pourquoi. Je suppose qu'il ne voulait pas courir le risque de se voir accuser de tenter d'acheter mon affection en revanche, il est certain qu'il voulait me faire plaisir en te permettant d'avoir une belle robe de mariée qui te permette d'être digne le plus beau jour de ta vie, et que tu sois heureuse, car il sait parfaitement que rien ne me fait plus plaisir que de te voir heureuse. Quelles stratégies ne met-il pas en place pour me plaire ! Et j'en viens à penser que soit il a la même intention que moi de faire fonctionner coûte que coûte ce mariage en essayant d'y faire entrer une part d'amour, soit il est authentiquement amoureux de moi. Mais alors, pourquoi ne pas me le dire ?
Pour te dire, je le soupçonnerais presque d'avoir soudoyé son cousin pour que celui-ci écourte son séjour chez leur tante et vienne me chanter les louanges de mon époux. Mais il est trop franc, et trop élevé pour s'abaisser à cela. En attendant, le dit-cousin- pour lequel tu t'inquiétais, mais il est sauf tant que tu ne dis pas à Maman qu'il est chez nous- est arrivé il y a trois jours, complètement à l'improviste, conformément à son habitude, dont mon époux m'avait averti dés notre arrivée chez nous. Si j'ai bien compris, le colonel arrivait du Kent où il était chez sa tante Lady Catherine de Bourgh, qui a été visiblement si insupportable que son neveu a préféré écourter son séjour, et Dieu sait pourtant s'il a bonne composition. En son genre, il me rappelle ton Mr. Bingley, en moins naïf, cependant- excuse-moi.
Bref, nous étions avec Georgiana dans mon boudoir mardi matin, où nous devisions gaiement lorsque Mrs. Reynold est venue nous annoncer que le Colonel Fitzwilliam arrivait. Branle-bas de combat dans la maison : sa chambre est-elle prête ? A-t-on prévenue les cuisines ? Quelqu'un a-t-il prévenue mon époux ? Georgiana, sommes-nous présentables ? En dix minutes cependant, le temps qu'il arrive, toutes ces questions étaient réglées : la maison a visiblement l'habitude. Georgiana et moi avons donc pu accueillir sereinement notre visiteur, sans mon époux, toutefois, qui, comme je l'expliquais à notre visiteur, était parti aux aurores les matin même car le toit d'une des fermes du domaine s'est écroulé sous le poids de la neige pendant la nuit, et s'il n'y a pas eu de blessés, grâce à Dieu, il a fallu reloger la famille de sept enfants qui y vivait heureusement, mon époux veille à ce qu'une maison soit toujours disposée à accueillir une famille sinistrée. Mon époux est allé sur place afin d'organiser correctement les secours, évaluer les dégâts et commencer au plus tôt les travaux pour que la ferme redevienne habitable dans les meilleurs délais, même si cela ne se fera sans doute pas avant le printemps. Tous les propriétaires ne sont pas aussi attentifs à leurs gens que mon époux, et c'est bien malheureux, à mon avis, car nous y gagnons ainsi la loyauté de nos gens. Enfin, c'est une chance que Fitzwilliam et moi-même ayons les mêmes idées sur la question.
Pour en revenir au Colonel, mon époux a été ravi de le trouver là à son retour, vers l'heure du thé ( qui a été fort copieux car mon époux, tout absorbé à sa tâche, n'avait pas même pris le temps de déjeuner). Le dîner et la soirée ont été fort plaisants, le colonel ayant entrepris de me raconter toutes les bêtises que lui et mon époux avaient fait ensemble étant enfant. C'est une nouvelle facette de mon époux que j'ai ainsi découverte, car qui croirait que cet homme si grave et consciencieux a été un vrai garnement qui faisait les quatre cent coups. Par ailleurs, le Colonel est un homme vraiment charmant, d'une conversation très agréable : il est intéressé par tout, pense à tout le monde, rit beaucoup. Certaines personnes de sa famille devraient prendre exemple sur lui. Je dois dire qu'il est capable du rare exploit de faire rire aux éclats mon époux, même si le brandy a peut-être aidé ce soir-là. Cependant Fitzwilliam n'en a pas abusé, vigilant qu'il est à ne commettre aucun impaire avec moi tant il craint de me blesser. Je ne sais pas comment lui dire sans le braquer que ce n'est pas parce qu'il prend quelques libertés qu'il me blesse forcément ou me manque de respect. Il est mon époux, il a sur moi quelques droits, et j'ai accepté cette condition en le recevant comme époux : je me suis engagée à le laisser disposer de ces droits, mais il n'a pas l'air d'avoir bien compris ce fait. Il faudra bien cependant s'il souhaite un héritier rapidement.
D'autres ont visiblement moins de problèmes que nous : j'avais vu juste, ma chère Clotilde attend un enfant pour bientôt. Ils nous l'ont annoncé il y a quelques jours alors que nous dînions chez eux avec Georgiana : Clotilde était tout simplement rayonnante de bonheur en nous annonçant que leur foyer était sur le point de s'agrandir. Ils ont par ailleurs demandé à mon époux de devenir le parrain de leur enfant à naître, et celui-ci a bien entendu accepté, avec cependant dans le regard comme un mélange de joie, de surprise et de fierté de recevoir un tel honneur. De mon côté, j'ai ressenti une petite pointe inconnue de tristesse en me rendant compte que j'aimerai bien un bébé. Mais au train où vont les choses, je ne sais pas quand ce souhait se réalisera.
Pourtant, à mesure que le temps passe et que je découvre les différentes facettes de mon époux, je sens que je l'apprécie de plus en plus, et l'idée d'accomplir avec lui le devoir conjugal me révulse de moins en moins. A vrai dire, les avants-goûts que j'en ai eu jusqu'ici m'ont laissé présager que l'expérience n'était peut-être pas aussi désagréable que ce que Maman m'en a dit. En tout cas, elle ne m'a pas dit que les baisers d'un époux étaient aussi doux, et pourtant les deux que j'ai reçu de mon mari étaient singulièrement agréables. Car nous nous sommes embrassés une seconde fois de manière un peu fortuite pas plus tard qu'hier soir. Nous étions dans notre lit, couchés, la lumière éteinte, dans la même position que d'habitude, c'est-à-dire enlacés assez étroitement. Mon mari, qui a pris l'habitude de m'embrasser sur la joue pour me souhaiter bonne nuit, s'apprêtait à le faire lorsque je me suis tournée vers lui pour lui faire une remarque sur je ne sais plus quel sujet. C'est alors que le baiser destiné à ma joue s'est posé sur mes lèvres entre-ouvertes, où il s'est attardé et est vite devenue assez passionné car j'y ai répondu presque sans m'en rendre compte tant, comme la fois précédente, cela était doux : le repousser était largement au-dessus de mes forces et de ma volonté. Je ne sais pas jusqu'où nous serions allés si mon mari n'avait pas brusquement repris ses esprits lorsque ses mains posées sur mes hanches ont recommencé à descendre. Aussitôt, il a rompu le baiser et s'est écarté de moi, l'air confus. Cette fois-ci cependant, il ne s'est pas excusé, sans doute parce que j'ai gardé mes bras autour de son cou avant de le renverser pour l'embrasser à mon tour passionnément pendant de longues minutes. Sentir son corps collé au mien était une expérience incroyable, et nous avons continué à nous embrasser longtemps, sans aller plus loin cependant. Je dois dire que je suis reconnaissante à mon mari de me laisser mener les choses sur ce front-là.
Je me rend compte en me relisant que tout ce que je t'ai écrit est bien loin d'être convenable pour une jeune fille célibataire : assure-toi que personne ne lise cette lettre, et surtout pas Maman. Je ne sais vraiment ce que dirait Maman si elle tombait sur un tel courrier. En fait, je ne sais ce que me reprocherait davantage Maman : de te pervertir par des propos inconvenants ou d'être encore vierge après pratiquement deux mois de mariage. Enfin parlons d'autre chose.
Tu me disais que M. le Baron de Germiny s'intéresse beaucoup à notre Kitty, et je t'avoue que j'en ai parlé à Lady Ferrier, qui m'a confirmé cet intérêt. : il semble que dans ses dernières lettres à sa sœur, il ait parlé surtout de Kitty, de son neveu ou de sa nièce à naître, de Kitty, de la Saison, de Kitty, de leurs frères et sœurs restés à Londres et de Kitty. Il ne fait visiblement aucun doute qu'il est sincèrement amoureux d'elle, et qu'il ne la voit pas simplement comme une petite jeune fille de province qu'il serait aisé de séduire puis d'abandonner il est vrai que mon mariage-comme bientôt le tien- protège dans une certaine mesure la réputation et l'honneur de nos sœurs, et j'en suis fort heureuse.
Il me tarde de vous revoir, vous mes chères sœurs, et toi particulièrement, chère Jane, mais hélas, nous n'irons pas à Londres avant le mois de juin : aussi gentil qu'il soit, mon mari déteste la société londonienne, et évite comme la peste la période où la saison bat son plein. Il se contente de quelques apparitions aux soirées les plus cotées, et cultive soigneusement son masque d'indifférence, du moins, à en croire le Colonel Fitzwilliam. C'est pour cette raison que je ne serai présentée à la Cour que l'an prochain. Peut-êtres serons-nous présentées ensemble, aux côtés de Georgiana. Nous allons cependant organiser un bal avec nos « intimes », ce qui fera que nous serons entre 60 et 70 : la soirée ne saurait être plus importante puisque je n'ai pas encore été présentée, et c'est tant mieux, car je crains que mes nerfs, que je dois tenir de notre mère, ne supportent pas une pression telle.
Il me tarde que tu te marie, chère sœur, pour qu'enfin je e renvoie. Puisque je dois patienter, je prie pour que le temps accélère sa course et que nous soyons plus vite réunies. D'ici là, profite bien de la fin de ton séjour à Londres, embrasse les Gardiner, Maman et nos sœurs pour moi, et salue de ma part Mr Bingley.
A bientôt
Ta sœur qui t'aime, Elizabeth Darcy
