Lettre XX : Mrs. Collins à Mrs. Darcy

Hunsford, le 7 mars 1814

Très chère Lizzie,

Un mois a passé depuis notre dernier échange, aussi je prend la peine de t'écrire , car je dois t'avouer que ta conversation pétillante me manque beaucoup dans ce foyer où je dois reconnaître que les conversations intéressantes sont bien rares. Ne te méprend pas, je ne me plains pas de ce mariage et de ses inconvénients dont j'ai toujours été consciente, et même si je l'aurais souhaité plus vivant et plus élevé intellectuellement, je suis heureuse d'être enfin maîtresse de ma maison : l'enseignement de ma mère n'aura donc pas été prodigué en vain. Enfin, pour ce qui est de la conversation, j'avoue avoir été assez heureuse de la présence du Colonel Fitzwilliam ces dernières semaines, le savoir régulièrement chez sa tante est un grand soulagement. Il était chez elle jusqu'au premier mars, mais il a malheureusement écourté son séjour, prétextant une affaire urgente. Tu sais comme moi que cette affaire si urgente était d'échapper à l'ire de sa tante, car il m'a confié en aparté la veille de son départ que sa parente était le cause de son départ prématuré. Il est amusant, ne trouve-tu pas, que ces hommes capables de grandes choses, d'affronter les grands périls s'enfuient face à une femme qui les horripile.

J'ai donc su que le Colonel partait vous demander asile pour avoir un répit, car il a promis à sa tante de revenir comme à l'accoutumée pour célébrer Pâques chez elle. Heureusement que ma sœur Maria est chez moi depuis deux semaines déjà, et pour encore quatre semaines au moins. Sa conversation n'est certes pas aussi élevée que la tienne, mais sa présence est une bouffée d'air dans notre presbytère et cette société pétrifiée dans ses habitudes et ses positions. Je vais me sentir bien seule à son départ, quand je serai de nouveau en tête-à-tête avec mon époux. Dieu merci, je le vois assez peu, tant il est occupé au jardin, surtout avec le retour des beaux jours, chez Lady Catherine pour lui présenter ses hommages, ou dans sa bibliothèque, à écrire ses sermons et à chercher comment introduire et mettre en valeur un compliment à sa Grâce : la semaine lui est souvent nécessaire. J'ai beau savoir que c'est cette flatterie qui nous fait vivre, je ne peux m'empêcher de trouver écœurant ces compliments dont deux par an sont à grand-peine mérités par cette grande dame. En effet, je me suis vite rendue compte que les familles qui vivent sur les terres de Rosing ne sont guère gâtées. Bien sûr, Lady Catherine dira qu'il ne faut pas que les cercles inférieurs soient trop choyés, car il leur est nécessaire de demeurer dans 'humilité propre à leur rang.

Ce n'est pourtant pas une raison pour laisser sans soin une famille pauvre que j'ai visité et dont je m'occupe régulièrement désormais : les pauvres Radcliff n'ont vraiment pas de chance : titulaires d'un bail « on-the-rock », leur maison, qui est plus une masure qu'un cottage tombe en ruine, mais Mr. Radcliff, qui travaille tout le jour pour nourrir sa famille n'a pas le temps, ni l'énergie, d'ailleurs, pour effectuer les réparations nécessaires sous peine de voir mourir ses quatre enfants, qui ont entre douze et deux ans : trois autre enfants sont déjà morts en bas-âge. Leur petit dernier, Thomas, est tombé gravement malade, et je crains pour sa vie. La mère fait des travaux de couture, mais mettre au monde ses enfants à si peu de temps d'intervalle l'a fortement affaiblie. Les deux aînées ont été placées dans des fermes, mais la famille demeure très pauvre. Lady Catherine ne peut manquer d'ignorer que des familles meurent de faim sur ses propres terres ! Cependant, l'idée qu'il soit en son pouvoir de sauver les vies de ces malheureux ne l'effleure même pas. Je tente d'organiser l'aide au village, mais les habitants sont au mieux indifférents, au pire terrorisés à l'idée de la réaction de Sa Grâce si jamais ils venaient à réaliser des actions de leur propre initiative et sans son accord. Si peu de cœur m'effraie, et je crains fort que la situation de ces gens ne fasse qu'empirer désormais que ton mari et sa tante sont brouillés, car le colonel Fitzwilliam, qui nous a régulièrement accompagné, Maria et moi, alors que nous visitions des familles, s'est entendu répondre plusieurs fois, alors qu'il annonçait que non, son cousin ne viendrait pas à Rosing cette année ni les suivantes tant que sa tante ne se serait pas formellement excusée des insultes qu'elle a proférée envers lui et sa jeune épouse, à quel point c'était dommage.

Il semblerait que ton époux ait consacré une partie de son temps et de sa fortune à soulager les malheurs des dépendants de sa tante, veillant à ce que les maison restent habitables, et à ce quel les enfants malades soient correctement soignés. Il est visiblement très aimé ici, et le Colonel s'est vu chargé plusieurs fois de vous transmettre des félicitations pour votre mariage. Pour être honnête, je crois même avoir entendu une fois une vieille femme marmonner entre ses dents que « si la vieille carne ne veut pas reconnaître Mrs. Darcy, c'est que ce doit être une fille bien Mr. Darcy a toujours eu beaucoup de goût » quand le Colonel lui a expliqué que Lady Catherine refusait de recevoir ou même de simplement mentionner la jeune femme qui avait séduit son neveu. Autant te dire que ton époux est adoré par ici, de même que le Colonel Fitzwilliam, qui héritera de Rosing à moins que Miss de Bourgh ait un d'enfant, ce qui est peu probable, à mon humble à toi, les gens t'aiment déjà parce que ton mari t'a épousé par amour contre sa tante, parce que le colonel et moi-même t'apprécions, et surtout parce que Lady Catherine te déteste.

Je me demande vraiment ce que Miss de Bourgh pense sincèrement de toi. De ce que je sais, ses fiançailles avec ton époux n'ont jamais existé ailleurs que dans la tête de sa mère, et celle-ci la maintient sous une telle emprise en profitant de sa faiblesse que je ne sais trop si elle a des opinions propres. Je ne suis pas certaine, à dire vrai, que cela soit possible, car cette jeune femme semble n'avoir aucune volonté propre. Elle est peut-être une excellente actrice, mais j'en doute fortement. Pauvre petite chose ! Je ne sais pas si je lui souhaite de se marier, car sans doute la tenue d'une maison finirait de l'épuiser. Quand à porter un enfant, il ne faut sans doute même pas y penser, car dans le cas où elle parviendrait à mener son enfant à terme, la naissance la tuerait probablement. Et cependant, le mariage est sans doute la seule chose qui lui permettrait de se libérer un tant soit peu de l'étreinte maternelle.

En parlant de mariage, j'attends celui de Jane avec impatience, et j'espère que mon mari ne m'interdira pas d'y assister, car tu le sais, il n'adhère qu'aux idées de sa protectrice, et bien que tu sois sa cousine et qu'il ait un jour désiré t'épouser, tu es pour lui « le serpent », au point qu'il se félicite de ne pas t'avoir épousé. Mais si tu l'avais accepté, tu n'aurais pas été un serpent, il t'aurait encensée en affirmant chaque jour que votre mariage aurait été la plus grande réussite de sa vie, comme il le fait avec moi. Sauf que pour moi, ce n'est pas entièrement faux : je suis maîtresse de ma maison, et à la tête d'un foyer confortable, et tu sais que je ne demande pas mieux, sinon que des enfants ne viennent rapidement bénir notre union afin de me donner une nouvelle occupation plus fraîche, plus nouvelle et plus gratifiante que toutes celles qui sont miennes pour l'heure. Je ne suis pas romantique, du moins pas pour moi-même, contrairement à toi.

J'espère que les choses vont mieux pour toi et ton mari, et que la gestion de ta maison ne t'épuise pas trop. Enfin, te connaissant, tu dis relever avec joie le défi et ne pas te lever marcher sur les pieds, même si de ce que m'en a dit le Colonel Fitzwilliam, Mrs. Reynold semble plutôt être du genre à s'excuser lorsqu'elle se fait marcher sur les pieds.

Je vais devoir te quitter, chère amie, malgré les 1001 choses que je voudrais encore te dire. Malheureusement, Lady Catherine arrive chez nous, et elle me paraît de mauvaise humeur, comme tous les jours depuis une semaine. T'ai-je dit dans ma dernière lettre qu'elle s'attend à tout moment à la naissance de votre « bâtard », qui est bien sûr le fruit de votre pêché et la cause de votre union ? Enfin, je referme ma lettre avant que Lady Catherine ne vienne y fourrer son (long) nez.

Salue le Colonel Fitzwilliam de ma part : sa conversation, qui à bien des égards me rappelait la tienne, me manque particulièrement.

Je t'embrasse, et j'attends avec impatience le 25 mai pour te revoir.

Affectueusement

Charlotte Collins