Lettre XXI : Mrs. Darcy à Mrs. Collins

Pemberley, le 10 mars 1814

Très chère Charlotte,

Quelle mauvaise correspondante je fais !Tu as raison, un mois a déjà passé depuis notre dernier échange : Seigneur, que le temps passe vite. Pourtant, il se passe rarement trois jours sans que je ne pense à toi en voyant une chose qui t'amuserait, t'étonnerais ou encore t'agacerait. Malheureusement, je n'ai guère de temps pour t'écrire, car si ma maison semble bien m'accepter – ce qui est un véritable soulagement, car cela me préserve de l'angoisse de devoir me faire obéir et mon époux n'a pas à rougir de la tenue de la maison lorsque nous recevons- cette maison est réellement gigantesque, je me perds encore dans certaines parties de la maison, et je m'arrache légèrement les cheveux pour organiser les tâches de manière à ce que chacun y trouve son compte. Enfin j'y arrive à peu près, mes devoirs de maîtresse de maison sont remplis plus ou moins comme il faut, et mon mari ne rougit pas de moi devant nos voisins.

Tu me demanderas sans doute pourquoi ce désir de le contenter ? Il est vrai que la Lizzie que tu as quitté n'était guère disposée son futur époux. Même si cela ne fait pas deux mois que nous nous sommes vu pour la dernière fois, j'ai énormément changé depuis. Outre le fait qu'il est toujours humiliant pour une femme de voir que son mari a honte d'elle, j'en suis venue à éprouver une sincère affection pour mon époux.

Je te l'ai déjà dit, je crois, dans l'intimité, c'est un homme absolument charmant et parfaitement attentionné.Je ne pense pas qu'il y ait sur cette terre beaucoup d'hommes qui soient meilleur époux et meilleur frère que lui. Depuis Saint Joseph, je pense qu'il est positivement l'un des meilleurs époux sinon le meilleur, et bien que je ne sois toujours pas amoureuse de lui, je sens que je pourrais l'être. Toujours est-il que je ne regrette nullement de l'avoir épousé, car indépendamment de sa fortune, son caractères et ses qualités font de lui un compagnon de vie très estimable. Je ne lui reproche que de ne pas sourire assez, encore qu'il fasse visiblement des efforts pour me plaire en ce sens. C'est de plus un maître généreux et libéral, et j'espère que les enfants que nous aurons peut-être un jour comprendront leur chance d'avoir un père tel que lui, tant il a un sens aigu du devoir.

Ce que tu m'écrivais de tes dernière lettre quand aux regrets qu'ont de lui les fermiers de sa tante, ta noble patronne, ne m'étonne guère je suppose que d'une certaine manière il se sent coupable de l'indigence dans laquelle vivent ces gens dans la mesure où la véritable responsable est sa parente. Heureusement que le Colonel Fitzwilliam héritera de Rosing si sa cousine n'a pas d'enfant, car malgré leurs différences évidentes de caractère, lui et son cousin sont très proches, et je crois qu'il admire la manière dont mon époux administre son domaine. Il a d'ailleurs laissé entendre, lorsque à son arrivée j'excusais mon mari parti porter secours à une famille dans le toit s'est écroulé sous le poids de la neige, que lorsque lui-même aurait son propre domaine, il espérait pouvoir venir en aide aux malheureux d'une manière aussi efficace et chrétienne. Ce n'est pas très gentil de ma part, mais je ne peux m'empêcher de penser que si ton mari et le mien échangeaient de situation, le mien serait un bien meilleur pasteur que ton époux, le responsable de tant de vies.

Et pourtant, ton époux est à sa manière responsable des vies, puisque c'est à lui que revient la sauvegarde de ces âmes. Quel dommage vraiment qu'il soit trop assailli et envahi par Lady Catherine pour faire attention aux demandes du Seigneur et rappeler cette pharisienne à l'ordre, car vraiment, c'est l'aveugle qui guide le borgne, lequel la suit...aveuglément ! Pardonne-moi, je suis dure, et en critiquant ton époux, c'est toi-même que je critique sans le vouloir. Je ne devrai pas médire de mon cousin : le pauvre a besoin d'un maître, et malheureusement, il veut en suivre deux. Il est nécessaire qu'il préfère l'un et néglige le second.

Je suppose que Lady Catherine profite de cette situation puisqu'elle a tout pouvoir sur vous. Pauvre femme ! Perdre son mari prématurément, surtout lorsque l'on a pour tout enfant qu'une unique et souffreteuse fille n'est vraiment à souhaiter à personne. Sans doute que dans le cas contraire, si Lady Catherine avait eu un fils et non une fille, si elle n'avait pas perdu son mari, oui, sans doute aurait-elle été moins aigrie, et peut-même aurai-elle accepté le choix de son neveux. Je regrette qu'il n'en soit pas ainsi, car pour Fitzwilliam comme pour moi, la famille est quelque chose de sacré, et malgré tous les défauts qu'elle a, et toute la méchanceté dont elle a fait preuve à notre égard, je sais qu'il aime sa tante et qu'il souffre d'être brouillé avec elle je suppose qu'elle aussi, car de ce que nous a dit le colonel Fitzwilliam, il n'a pas eu la force de rester chez elle tant son aigreur était impossible à supporter, raison pour laquelle il est venue trouver un peu de répit chez nous, et pourtant, ce n'est pas moi qui t'apprendrai à quel point il est de bonne composition.

Je suis ravie d'avoir un hôte aussi agréable, bien que je sois désolée que son absence te soit si difficile. Il est intelligent, spirituel, drôle même, il parvient à faire rire Georgiana, ma jeune belle-soeur, qui est aussi timide, sinon plus que son frère, et comme lui, éloignée autant que possible de toute hauteur ou orgueil.. Et j'avoue être assez contente de voir que je ne suis pas la seule à taquiner mon mari. A vrai dire, il s'est mis en place entre nous une sorte de compétition tacite, à qui déridera le plus mon époux. Le cher homme ne sait plus où donner de la tête, mais je dois dire que les meilleurs moments sont lorsque, toute compétition oubliée, nous l'attaquons de front sous l'oeil mi-perplexe, mi-amusé de Georgiana, qui s'habitue progressivement à voir ce frère tant respecté la proie de tant de taquinerie.

C'est une jeune fille très attachante, pleine de talent, mais qui manque singulièrement de confiance en elle pour cette raison, je n'ose la taquiner, de peur de perdre la précieuse confiance qu'elle a placé en moi, si jamais elle venait à ne pas saisir la plaisanterie. J'aimerais tant que mes jeunes sœurs puissent lui ressembler tant elle est parfaitement accomplie, hors de sa timidité. Un peu de modestie ne ferait cependant pas de mal à Lydia et à Kitty. D'ailleurs je pense bientôt inviter Kitty à la maison. J'espère qu'elle et Georgiana pourraient s'influencer mutuellement dans le bon sens. Mais peut-être cela ne sera pas nécessaire, puisque de ce m'en a dit Jane, il semblerait que notre Kitty, éloignée un mois de Lydia ait énormément progressé et se soit épanouie au point d'avoir attiré l'attention et l'affection de M. le Baron de Germiny en personne. Je ne sais pas si Kitty en est amoureuse, mais s'il est seulement moitié aussi bon que sa sœur, Lady Ferrier, qui est pour moi une amie précieuse dans le Derbyshire, je n'ai aucun doute que ma petite sœur sera très heureuse avec lui.

J'ai hâte de te revoir, ma chère amie : jamais nous n'avons été séparées aussi longtemps l'une de l'autre, et la distance entre nous n'a jamais été aussi grande. Qu'il est loin, le temps où le mariage n'était pour nous qu'une vague et lointaine inquiétude, et où nous pouvions nous voir presque quotidiennement. Je regrette assez le temps d'innocence que nous passions à écouter chanter les oiseaux dans la forêt en été et à faire des batailles de boules de neige l'hiver avec tes frères ! Je suis forcée d'admettre que malgré toute la gentillesse dont m'entoure mon mari, sa sœur, son cousin et toute la maisonnée, je ne peux m'empêcher de ressentir ces derniers jours un peu de mélancolie. Cela passera sans doute bien vite, quand le temps me permettra d'aller explorer les bois de Pemberley, qu la neige m'interdit de visiter pour l'heure. Et si cette neige est en train de fondre, la pluie froide qui tombe et la fait fondre me confine encore pour le moment chez moi et m'interdit mes habituelles promenades quotidiennes. Il faudra, je pense, encore bien un mois avant que le vert ne redevienne dominant, s'il ne reneige pas d'ici là. En attendant, je pourrais toujours m'occuper à quelque travail bien convenable et bien féminin avec Georgiana, ou m'absorber encore un peu plus dans mon rôle de maîtresse de maison. Je vais d'ailleurs de ce pas reprendre mon apprentissage.

Salue, s'il te plaît, de ma part ton mari, malgré toutes les critiques que j'ai pu émettre sur lui dans cette missive, si bien sûr il accepte d'être salué par « le serpent ».

Prend soin de toi, chère amie, et portes-toi bien malgré ton ennui. Je t'embrasse de tout mon cœur.

Ton amie dévouée, Elizabeth Darcy.