Lettre XXII: Mrs. Darcy à Miss Bennet

Pemberley, le 14 mars 1814

Très chère Jane,

Eh bien, ma sœur, tu ne réponds plus à mes lettres ? Voilà déjà une semaine que ma lettre est partie, et j'attends toujours ta réponse. Pourtant, c'est moi, il me semble, qui, en tant que femme mariée, devrait ne pas avoir le temps d'écrire, car il est bien connu que les femmes mariées n'ont pas une minute à elles. Mais il est vrai cependant que tu devais être en fin de préparatifs londoniens : votre séjour s'achève et je ne doute pas qu'il t reste encore une foule de choses à faire. Répondre à ta sœur doit être le cadet de tes soucis, mais vu les circonstances actuelles, je pense que je peux te pardonner de ne pas écrire à ta sœur mariée et esseulée.

J'exagère, je ne peux pas vraiment dire que je sois esseulée ou délaissée. C'est même plutôt l'inverse. Comme tu n'as pas manqué de me le dire, tu as compris que ma relation avec mon époux s'améliore de jour en jour. Je t'écrivais la semaine dernière que je m'étais rendue compte à quel point j'aimerai un enfant. Eh bien, il semble que finalement, cet heureux événement puisse arriver plus tôt que je ne l'avais escompté. Ne te méprends pas, je ne suis pas enceinte, bien loin de là ! Néanmoins, il est désormais possible qu'un heureux événement s'annonce dans les mois qui viennent. Ce n'est absolument pas convenable, mais je … j ne sais guère comment l'écrire. Disons que j'ai maintenant la certitude que le devoir conjugal n'est absolument la déplaisante corvée que Maman m'avait décrite, bien au contraire. Ne crois donc pas un mot de ce qu'elle te dira et retient pour l'heure que c'est une expérience surprenante, mais bien loin d'être désagréable la première fois, et absolument merveilleuse les fois suivantes. En tout cas, ça l'est lorsque l'on éprouve une sincère affection pour son mari. Je crains de devoir attendre notre prochaine rencontre pour t'en dire plus, si tu es prête à entendre le récit vraiment scandaleux des détails. J'ai tellement envie d'en parler à quelqu'un !

J'ai également un aveu à te faire. Je crois que je suis tombée amoureuse de mon mari. Avec les efforts que chacun faisait, je crois que c'était inévitable, mais c'est désormais chose faite. Je me suis rendue compte que mon cœur se gonfle de fierté lorsque quelqu'un parle en termes élogieux de mon mari il se gonfle de gratitude lorsque je l'entend me défendre contre une langue de vipère il se gonfle d'orgueil lorsque nous nous promenons sur les chemins du domaine et que je vois les cottages bien entretenus, les enfants bien nourris et bien éduqués qui grandissent sur ces terres. Je fonds comme du beurre lorsqu'il me regarde et qu'il m'écoute avec son petit sourire, je me surprend à l'observer pendant de longues minutes et je n'arrive pas à formuler une pensée cohérente lorsqu'il me demande mon avis, j'ai l'impression d'exploser de bonheur lorsqu'il me prend la main, qu'il m'embrasse, et je ne parle même pas de quand il me prend dans ses bras lorsque nous allons nous coucher.

J'ai parfois le sentiment d'être incroyablement ridicule, lorsque je me réveille le matin, de merveilleuse humeur. J'ai envie de danser, de chanter car après tout, je suis mariée à l'homme que j'aime. La seule ombre à mon bonheur est que si je sais qu'il a de l'estime et de l'affection pour moi, je ne connais toujours pas la profondeur des sentiments de mon mari à mon égard. Je n'ai pas encore osé lui avouer mon amour. Je ne me le suis avoué à moi-même seulement il y a quelques jours, et je redoute ce que je ressentirai si ses sentiments ne reflètent pas les miens.

Je vais rompre là, ma chère sœur, car figure-toi que le printemps amène foule de tâche dont la maîtresse de Pemberley doit s'occuper.

Je t'embrasse, chère sœur, salue ma mère et mes sœurs pour moi.

Ta sœur dévouée, Elizabeth Darcy.