Lettre XXVI : extrait du journal de Mr. Darcy

Sur la route de Londres, le 31 mars 1814

Je crois que je suis le plus heureux des hommes : ma Lizzie m'aime ! Je danserais de joie si je le pouvais, j'ai envie de chanter, de faire connaître au monde entier ma joie, et malgré les circonstances qui m'obligent à me mettre en route, je ne peux empêcher de s'étaler sur mon visage un sourire béat. Et dire que nous avons failli nous perdre, que je l'ai blessé, moi qui ne voulait que son bonheur ! Il faut absolument que j'écrive ce qui s'est passé, pour en garder une trace, et que mes fils et petits-fils soient moins nigauds que moi quand ils voudront épouser la femme de leur cœurs.

Pour me faire comprendre, je crois que je dois remonter au début de ce mois, lorsque dans un grand moment de tendresse, nous nous sommes embrassés la moitié de la nuit, en grande partie à l'initiative de ma douce épouse. Cette nuit a marqué un tournant dans nos relations. Nous nous parlions plus librement, elle acceptait volontiers mes baisers, et moins d'une semaine plus tard, alors que je me laissai emporter par la passion en l'embrassant un soir, elle me dit qu'elle était prête, et elle me laissa la prendre au lit. Le souvenir de cette nuit de passion brûle dans ma mémoire. Comme je l'avais toujours supposé, ma Lizzie est passionnée, ce qui fait d'elle une merveilleuse amante. Elle me laissa l'aimer cette nuit-là, et les suivantes, chaque nuit nous apportant son lot de découvertes, et c'est à grand peine que je me retenais de lui crier mon amour au cœur d'une étreinte passionnée. Je savais qu'elle m'estimait et m'appréciait bien plus qu'au début de notre mariage, mais je ne connaissais pas la profondeur de ses sentiments pour moi, et je ne voulais pas la brusquer ou l'effrayer.

Deux semaines passèrent comme un rêve, deux semaines durant lesquelles nous serions volontiers resté dans nôtre chambre en permanence, n'eut été ma sœur et mon cousin. Mais malgré la passion dont mon épouse faisait preuve durant nos étreintes, je ne connaissais toujours pas ses sentiments, et je ne pouvais m'empêcher d'être jaloux de l'attention qu'elle accordait à mon cousin : elle lui souriait toujours, elle riait à ses plaisanteries. Je la trouvais rêveuse, et souvent, quand je lui posais une question, elle me répondait un peu à côté, comme si elle était perdue dans ses pensées. Je craignais qu'elle ne soit tombée amoureuse de mon cousin, qui a toujours été très populaire parmi les femmes mariées. Je tentais de combattre ce sentiment, jusqu'à un soir, à la veille du départ de mon cousin, où voyant ma femme dans sa chambre avant dîner, j'envisageais de la surprendre et de lui voler quelques baisers voire plus avant dîner. Je passais la tête dans l'entrebaillure de la porte. Elle était seule, et elle dansait toute seule en chantonnant : « mon cher Fitzwilliam ! Je l'aime tant ! Il est si beau, si noble, si bon, si intelligent ! » Ce fut comme un coup de couteau dans mon cœur. La jalousie et le désarroi envahirent mon cœur, persuadé qu'elle avait donné le sien à mon cousin. Il était parvenu en quelques semaines au résultat que je cherchais à atteindre depuis des mois !

Je fus très distant ce soir-là, allant jusqu'à retourner dormir dans ma chambre ce soir-là. Le lendemain, mes doutes me parurent confirmés quand je vis une certaine tristesse sur le visage d'Elizabeth que j'attribuais au départ de mon cousin le matin même. Ma certitude s'agrandit durant la semaine qui suivit, voyant chaque jour son visage plus marqué. Blessé, furieux contre moi-même, contre mon cousin, contre elle, contre la terre entière, je l'évitais. Ces jours furent une torture puisque nous faisions chambre à part et que je m'étais fort bien habitué à l'avoir contre moi durant mon sommeil.

La situation dura jusqu'à hier soir. Il avait plu toute la journée, et nous nous étions retiré dans la bibliothèque après dîner, sans Georgianna qui était indisposée. Elizabeth était très agitée, comme incapable de se concentrer. Elle prenait un livre, le feuilletait, le reposait, et recommençait le même manège avec un autre livre. Je m'obstinais à ne pas la regarder. Finalement, elle posa violemment son dernier choix sur la table et m'apostropha, m'implorant, des larmes dans la voix, de lui dire ce qu'elle avait fait de mal pour que je la repousse ainsi. Je la regardais sidéré : elle était amoureuse d'un autre, et s'étonnait que moi, son mari, je m'en offusque ? Quel jeu jouait-elle ? Elle me fixa, incrédule, et déclara qu'elle ne voyait absolument pas de quoi je parlais. J'explosais, laissant toute ma rancoeur contre elle et contre mon cousin jaillir, toute ma douleur de la voir aimer un autre sortir. Je lui jetai au visage la scène où je l'avais surprise déclarant son amour pour mon cousin devant son miroir, comment je la voyais dépérir depuis le départ de celui-ci. En entendant ces mots, elle me fixa un moment, en larmes, avant de me dire d'une petite voix : « mais Fitzwilliam, c'était de vous dont je parlais ! » je sentis ma colère tomber net tandis que ses mots se frayaient lentement un chemin dans mon esprit.

« Elizabeth », murmurai-je, incrédule, « est-ce que vous m'aimez ? ». Sa réponse affirmative me soulagea d'un grand poidn même si la question qu'elle me posa de sa petite voix inquiète ensuite me fit l'effet d'un coup de poignard. « Est-ce que vous, vous m'aimez en retour ? »

Je traversais la pièce et entreprit de la rassurer sur mon amour en l'embrassant fougueusement. « Comment pouvez-vous en douter ? » lui demandais-je en rompant le baiser. Elle se serra contre moi, et nous embrassâmes à nouveau passionnément, scellant ainsi notre réconciliation. Entre deux baisers, elle me fit promettre de ne plus jamais déserter sa chambre sans lui dire pourquoi, que sa semaine avait été si horrible qu'elle ne voulait plus jamais en vivre une semblable. Nos baisers auraient pû nous emmener bien loin si le son de grands coups frappés à la porte du manoir ne nous avaient ramenés à la réalité. Quelques minutes plus tard, un frappement discret à la porte nous révéla une servante, un express à la main pour mon épouse qui s'arracha à mon étreinte pour prendre son courrier.

La voyant pâlir, je me rapprochais d'elle, près à la rattraper si elle venait défaillir. Elle ouvrit la lettre, et la lut d'une traite. J'observais, inquiet, son visage passer de l'inquiétude à la perplexité à la lecture du premier feuillet, et de la perplexité à l'angoisse sur le deuxième. Il s'avéra alors que ma présence juste à côté d'elle était une bonne chose, car je pus la rattraper lorsque je la vis vaciller, livide. Craignant qu'elle ne s'évanouisse, je la conduisis vers son lit où je la fis asseoir de force. Elle resta à fixer la lettre quelque instants, avant de lever les yeux sur moi, hagarde. Alors je la vis éclater en sanglots, et l'entendis déclarer cette aberration :

Oh, Mr. Darcy, parvint-elle à articuler, vous allez sans doute me mépriser... Lydia...

Ne pouvant en dire davantage, elle me tendit le feuillet. C'était une lettre de sa sœur Jane qui l'informait que Lydia s'était enfuie dans la nuit du 27 au 28 avec Wickham. Lizzie, qui avait rassemblé ses forces pendant ma lecture, s'était levé et de nouveau arpentait la chambre en se tordant les mains. Elle entreprit de s'accuser de cette malheureuse affaire, affirmant qu'elle avait donné le mauvais exemple à ses sœurs, qu'elle aurait dû les mettre davantage en garde.

De mon côté, je pris ma décision en un instant. J'entrepris d'abord de rassurer ma femme sur mon amour pour elle et séchais ses pleurs de quelques baisers. Je lui déclarais ensuite ma volonté de partir le lendemain-même pour Londres où j'entendais épauler mon beau-père dans ses recherches, et marier coûte que coûte Miss Lydia, de préférence à quelqu'un d'autres que Wickham. Pour lui, je prévoyais un sort bien moins enviable que le mariage : je l'avais prévenu après tout qu'à sa prochaine offense contre la famille Darcy, je n'hésiterais pas à le faire jeter en prison voire déporter pour dettes.

Mon épouse, toujours blottie contre moi, leva les yeux pour rencontrer mon regard. Je sentis dans son regard une gratitude qu'elle ne parvint à m'exprimer qu'en se jetant une fois de plus à mon cou pour m'embrasser. Bien vite, nous décidâmes d'oublier pour la nuit cette triste affaire, et de nous retirer pour célébrer comme il se doit la fin de notre qui-pro-quo et le début officiel d'une longue histoire d'amour.

Quand je m'éveillais quelques heures plus tard, Lizzie dormait toujours, la tête appuyée contre mon épaule, paisible. Je la contemplais quelques minutes à la lueur de la chandelle que nous n'avions pas éteinte. Jamais elle ne m'avait parue aussi belle. Je n'en croyais pas ma chance : ma femme m'aimait ! Et elle me l'avait d'ailleurs montré de la façon la plus convaincante qui soit. Un sourire béat s'étala sur mon visage et je détournais le regard de ce charmant spectacle pour mieux résister à la tentation de l'embrasser et ne pas risquer de la réveiller. Mes yeux tombèrent alors sur la lettre de ma belle-sœur posée sur la table de nuit tendant mon bras libre, je la saisis pour la relire, et bien qu'elle ne me soit pas destinée, je ne pus m'empêcher de jeter un œil sur la première page. Je savais ma belle-sœur optimiste, je fus étonné de la perspicacité de son raisonnement pour réconforter sa sœur. Je crois vraiment que Lizzie et moi sommes un peu trop impulsifs : voilà quelque chose à laquelle il nous faudra remédier. Néanmoins, derrière la réponse de Jane, je devinai le désarroi qu'avait dû exprimer ma femme dans sa précédente lettre. Mon pauvre ange avait donc vraiment cru que je ne l'aimais pas! Quel idiot je pouvais faire ! Je passais au deuxième feuillet sur lequel Jane relatait la fuite de sa jeune sœur quand Lizzie s'éveilla à son tour. Je m'autorisai enfin à l'embrasser tendrement.

Bonjour, mon amour, murmurai-je.

Quelle heure est-il ? marmonna-t-elle, encore toute endormie.

Comme pour lui répondre la pendulette sur la cheminée tinta trois fois, marquant les trois heures. Elle se redressa, libérant mon bras.

Êtes-vous réveillé depuis longtemps ?

Une dizaine de minutes, environ.

Oh, et qu'avez-vous fait durant ces dix minutes ? S'enquit-elle d'un ton mutin.

Beaucoup de choses, lui répondis-je sur le même ton. Je vous ai observé dormir, j'ai pensé à mon bonheur. J'ai relu la lettre de votre sœur, ajoutais-je sur un ton plus sérieux.

Ce n'était pas un rêve, n'est-ce pas ? Demanda-t-elle, le regard soudain douloureux.

Je secouais la tête, gêné.

Malheureusement pas.

Elle retomba sur les oreillers avec un profond soupir.

Ne vous tracassez pas trop, ma chérie, dis-je en l'enlaçant.

C'est plus facile à dire qu'à faire. Qu'allons-nous devenir ?

Ne vous inquiétez pas, nous allons nous en sortir. Nous les retrouverons, je vous le promet.

J'ai tellement honte, dit-elle en se mordant les lèvres. Je me sens tellement responsable.

Ma Lizzie, dis-je en embrassant sa joue, vous n'avez pas à vous sentir responsable. Pardonnez l'insulte, mais ce n'est pas votre faute si votre sœur est la jeune fille la plus stupide d'Angleterre.

Facile à dire ! Que diriez-vous vous-même si Georgiana se conduisait comme Lydia ? S'emporta-t-elle, visiblement oublieuse de l'incident de Ramsgate.

Je me sentirais responsable, admis-je, voyant où elle voulait en venir, mais c'est très différent : vous n'êtes pas chargée de l'éducation de ta sœur, et vous n'êtes pas la seule famille qui lui reste. Et honnêtement, qui aurait pu penser qu'un coureur de dot comme Wickham s'intéresserait à elle ?

Elle eut une moue dubitative. De nouveau son regard s'assombrit.

Je suppose que Jane est très optimiste en espérant qu'ils soient effectivement mariés ?

J'en ai peur, acquiesçais-je.

Nous demeurâmes quelques instants silencieux

Vous allez me manquer horriblement ces prochains jours, dit soudain Lizzie.

Vous me manquerez aussi, mon âme, lui répondis-je. Mais si je n'y vais pas, je me le reprocherai toute ma vie.

Elle exprima le souhait de venir avec moi, mais je refusais. Je craignais les accidents d'une mauvaise route, et je ne voulais pas risquer d'être détourné de ma mission par son enivrante présence.

Vraiment ? Demanda-t-elle d'un ton faussement étonné. Parce que le fait que je sois en ce moment collée à vous n'est pas enivrant?

Vous n'avez pas idée, répondis-je en piquetant sa gorge parfumée de baisers.

Et c'est ainsi que je me retrouve à écrire ces lignes dans la voiture qui me mène à Londres. Certes, je vais devoir retrouver et régler définitivement son compte à un homme que j'ai autrefois considéré comme un ami, mais je reste le plus heureux des hommes. Ma Lizzie m'aime, et je m'emploie à faire son bonheur : que demander-de plus ?

On est d'accord que Darcy est un peu un imbécile sur ce coup-là. Mais quelle idée, aussi, de porter en prénom le nom de jeune fille de sa mère. Je ne sais pas si c'est très crédible, mais ça m'a beaucoup amusée d'introduire ce quiproquo dans l'histoire.