Lettre XXVIII : Mr. Bennet à Mrs. Darcy
Londres, Hanover Square, le 10 avril 1814
Ma petite Lizzy,
Voilà plusieurs jours que je dois t'écrire, et je profite d'une soirée de libre pour enfin le faire. A dire vrai, je t'écris depuis chez toi, et je puis te dire que ta maison de Londres est très bien installée : si Pemberley l'est aussi bien, alors je ne suis pas inquiet pour toi, d'autant que le personnel est vraiment bien formé. Cependant, ce n'était pas pour cela que je t'écrivais.
Comme tu le sais, je suis à Londres depuis environ dix jours pour rechercher ta petite sœur. Elle est bien la jeune fille la plus stupide et la plus entêtée d'Angleterre. Moi qui croyait qu'elle s'était assagie, me voilà bien déçu et bien trompé. Elle ne rêvait que d'uniforme, et s'est laissé charmer par le premier venu. Tu m'avais prévenu de me méfier de Mr. Wickham, j'aurai dû formellement interdire à tes sœurs de le rencontrer je suppose cependant que cela n'aurait pas changé grand-chose à l'affaire, ta sœur serait resté aussi butée, et se serait sans doute enfuie tout de même. J'aurai dû me préoccuper plus tôt de la corriger, et désormais, il est trop tard. Je le regrette à présent, bien que je sache que cela me passera et certainement plus tôt qu'il ne le faudrait. Je suis cependant bien soulagé de l'aide que m'apporte ton Mr. Darcy. Tu le respectes, et tu l'apprécies, mais lui est visiblement follement épris de toi, j'espère que tu en as conscience.
Je t'avoue que j'ai été bien surpris il y a huit jours quand ton mari s'est présenté chez ton oncle Gardiner. Comme d'habitude, il avait son air froid et hautain, et il m'a paru bien condescendant quand il a offert de prendre en charge les principales dépenses de l'affaire et affirmé qu'il avait d'ors et déjà pris des mesures pour retrouver les deux fugitifs. Visiblement, aussi peu sympathique qu'il ait pu paraître, il était simplement aussi intimidé que le jour où il est venu me demander ta main. Tu t'en doutes, ni ton oncle, ni moi-même n'étions en mesure de refuser une telle offre, d'autant qu'il est légitime que mes gendres m'épaulent pour réparer le déshonneur de l'une de mes filles. Nous avons longuement discuté de l'affaire, et à mesure que nous parlions, ton mari s'est visiblement senti plus à l'aise avec nous à mesure qu'il s'échauffait, il connaît manifestement bien l'homme auquel nous avons affaire.
Quand nous avons eu fini de parler, il m'a proposé de venir loger chez vous, tout en s'excusant de ton absence, car il a affirmé ne pas voir voulu te laisser prendre la route par crainte d'un accident : un heureux événement est-il à prévoir d'ici quelques mois ? Quoiqu'il en soit, j'ai accepté sa proposition d'une part pour simplifier les recherches, ensuite pour voir comment tu es logée. Je te répète donc que ton personnel de Londres est très efficace car la maison n'était pas ouverte depuis deux jours que tout était déjà comme si elle était ouverte depuis deux mois. Pendant le repas, j'ai demandé à ton époux pourquoi il tenait tant à nous aider à retrouver ta sœur. L'air presque scandalisé qu'il a eu en entendant ma question m'a beaucoup amusé.
Il m'a alors répondu que d'abord, c'était son devoir de gendre de m'épauler, ensuite, qu'il se sentait responsable de ce tragique événement car il connaissait ce qu'était Wickham depuis longtemps, et que s'il avait mis son orgueil de côté, tout ce gâchis eut pu être évité qu'il ne souhaitait pas que le déshonneur de notre famille ne rejaillisse sur sa jeune sœur, et enfin surtout (et cette phrase m'a beaucoup plu), que cette affaire te rend malheureuse, et qu'il déteste te voir ainsi, surtout s'il sait qu'il y peut quoique ce soit. Visiblement, il fait de ton bonheur sa première préoccupation : je suis heureux de voir que je n'ai pas donnée à un imbécile mais à un homme digne de toi.
Je dois reconnaître qu'il ne ménage pas ses efforts, et j'avoue volontiers que sans lui, ton oncle et moi ne serions pas arrivé à la moitié de ce à quoi nous sommes parvenus avec l'aide de ton mari. Il connaît bien celui auquel nous avons affaire, et nous avons pu établir une liste de lieux où les fugitifs pourraient être. Nous commençons à avoir des témoignages de personnes qui reconnaissent avoir vu ta sœur et son … séducteur est sans doute le mot le plus approprié. Je suis très reconnaissant à ton mari et à ton futur beau-frère Mr. Bingley -que visiblement, ton mari a réussi à convaincre de nous aider- de prendre en charge la plupart des dépenses : ce sont deux jeunes fous amoureux, je leur proposerai de les rembourser pour la forme, mais ils protesteront en disant qu'ils n'ont pensé qu'à ta sœur et à toi, et les choses en resteront là. Heureusement vraiment, car c'est là un mariage qui coûterait fort cher : au vu de ses dettes, Wickham serait fou de prendre ta sœur pour moins de 10 000 £, le revenu annuel de ton époux, je crois. Mais ton mari a été très clair sur ce point : il entend faire emprisonner Wickham pour dettes et désertion et trouver un mari plus convenable pour ta jeune sœur. A vrai dire, il m'a déjà présenté un candidat, un jeune homme d'une trentaine d'années fort sérieux, travailleur et décidé, qu'un ami de ton époux vient d'embaucher comme intendant d'un de ses domaines en Ecosse.
Vraiment, la présence de ton mari m'ôte un grand poids, ma chérie, et voire la passion et l'amour avec lesquels il parle de toi me fait vraiment chaud au cœur. J'ai le sentiment que si vos deux forts caractères parviennent à s'accommoder, vous serez le couple le plus heureux du monde.
Je t'embrasse ma chérie, prend soin de toi, de ta belle-soeur, de ta maison, et n'oublie de remercier ton époux à son retour : il a beau être ton époux, la dette de notre famille à son égard est immense.
Ton père qui t'aime, Benjamin Bennet
