Lettre XXIX : Mr. Darcy à Mrs. Darcy
Londres, Hanover Square, le 19 avril 1814
Ma douce Elizabeth,
Pardonnez-moi de ne pas vous avoir écrit plus tôt : plusieurs fois, j'ai tenté de vous écrire, mais la pensée de ce que je n'avais guère de bonne nouvelle à vous annoncer me décourageait chaque fois. Aujourd'hui cependant, je peux être le porteur d'une nouvelle rassurante à défaut de mieux : votre père, Bingley et moi-même avons réussi à retrouver Miss Lydia et Wickham. La bonne nouvelle, c'est qu'il ne l'a pas encore abandonnée. La nouvelle rassurante, c'est qu'ils ne sont évidemment pas mariés, même si quand j'ai brandi la liste de ses dettes, il s'est montré tout à coup tout à fait enclin à l'épouser. Mais cela est hors de question, il est désormais en prison, et votre sœur épousera un homme honnête et courageux. Je doute qu'elle sera aussi heureuse avec lui que nous lorsque nous nous accordons, mais au moins ne manquera-t-elle de rien, et qui sait, peut-être s'assagira-t-elle ?
Je plains votre sœur, elle ne s'est pas encore rendu compte de la nature de Wickham, elle est encore trop persuadée d'être amoureuse de lui, et trop persuadée que ses sentiments sont réciproques. Elle nous en veut beaucoup de l'avoir arrachée à son grand amour. Cependant, il est trop tard pour la raisonner désormais : je ne serais guère étonné que nous ayons un neveu ou une nièce d'ici huit mois.
Un ami vient de recruter pour son domaine en Ecosse un jeune intendant qui accepte de l'épouser avec une dot de 5000£ que nous lui donnons volontiers, votre père et votre oncle à hauteur de 500£ chacun, Bingley et moi-même à hauteur de 2000£ chacun. Je vous entends protester que c'est une somme énorme, mais c'est l'honneur de notre famille qui est en jeu, et cela n'a pas de prix.
Quand bien même, je sais bien que cette histoire vous tourmente, ce qui est tout à fait compréhensible. J'ai le pouvoir d'alléger vos tourments par ma fortune, pourquoi ne le ferais-je pas ? Vous savez sans doute que je ferais n'importe quoi pour vous voir heureuse. S'il le fallait, je donnerais toute ma fortune pour votre bonheur. D'ailleurs, l'argent doit servir à se simplifier la vie. A quoi bon être richissime si cela ne sert à rien pour venir en aide en aux autres et en particulier à ce que nous aimons ? Payer la dot de votre sœur est dérisoire si cela vous évite des tourments. Et je ne veux pas entendre parler d'une dette quelconque : il n'y a pas de dettes entre époux.
Enfin, j'ai bon espoir que nous pourrons célébrer ce mariage dans les dix jours. D'ici là, votre sœur est hébergée chez votre oncle, de même que votre père, qui a préféré retourner surveiller sa fille. Mr Brook et elle-même partiront dans le Nord après quelques jours à Longbourn si vos parents y consentent. Ils seront ensuite intendants du domaine de Eyemouth. Cette situation sera sans doute difficile pour votre sœur, mais s'ils sont prudents, ils devraient pouvoir vivre confortablement. J'ai le fol espoir que le mariage les assagira, mais je crains que ce ne soit un vœu pieux.
Franchement, je me demande régulièrement comment il se peut que votre sœur et vous-même ayez malgré un physique relativement semblable (même si je vous assure ma chérie, que vous êtes à mon sens bien plus jolie) des esprits aussi différents. Je suppose que toutes les jeunes filles rêvent d'aventure et que l'enlèvement a quelque chose de très romantique pour les jeunes filles de quinze ou seize ans -vous êtes sans doute mieux placée que moi pour le savoir- mais votre sœur a agi de manière si égoïste et déconnectée de la réalité ! Je sais bien qu'il s'en est fallu de peu pour que Georgiana ne commette la même erreur, mais tout de même. Pardonnez-moi, ma chérie, ce que je viens d'écrire n'était gentil ni pour vous ni pour votre sœur, aussi vrais que mes propos puissent être.
Quoiqu'il en soit, je me rend chaque jour un peu plus compte à quel point vous me manquez. Je crois vous voir partout, dans une ombre dans un couloir, dans une silhouette croisée dans la rue. Je rêve de vous chaque nuit. Tout en vous me manque : votre esprit aiguisée, vos taquineries, vos yeux qui m'enchantent chaque fois que je les vois, votre rire et vos sourires, votre corps, que dis-je votre personne toute entière, que j'aime jusque dans ses défauts si rares et si charmants.
Pour tout vous avouer, je me surprend à rechercher vos traits dans ceux de votre sœur et de votre père. Je crois d'ailleurs que je ferai venir un peintre de miniatures pour faire votre portrait afin de toujours garder votre image près de moi lorsque je serai loin de vous. Je préférerai bien sûr toujours l'original à ces pâles copies, mais j'ose espérer que ces menues images me permettront de mieux supporter le vide que je ressens loin de vous.
J'espère être de retour chez nous à la fin du mois, après le mariage. D'ici là, je sais que le vide que votre absence me laisse sera chaque jour un peu plus profond. Je me demande réellement comment j'ai pu supporter de ne pas vous connaître pendant les vingt-sept premières années de ma vie, et je sais que lorsque vous n'êtes pas à mes côtés, je survis plus que je ne vis.
Je suppose qu'il nous faudra annoncer à Georgie la triste nouvelle quand je reviendrai. En attendant mon retour, je vous fais confiance pour prendre soin d'elle et de vous-même.
Avec tout mon amour et toute mon admiration,
Votre époux dévoué
Fitzwilliam Darcy
