Chapitre 2

Quelque chose cloche !

Cette pensée l'assaille dans un éclair de lucidité, lui faisant brusquement ouvrir les yeux. Il se redresse un peu trop vite et maudit son mal de tête. Avec un petit sourire en coin, il réalise qu'il avait eu affaire à des escrocs. Ils l'ont drogué et lui ont tout pris...

Est-ce qu'ils leur arrivent de prendre leur pied avec leurs victimes, avant de les dépouiller ? Se demande Milo avec une pointe de vexation, car visiblement avec lui : rien ! Pourtant aucun de ses partenaires ne s'est jamais plaintes. En tout cas, ces enfoirés ne lui ont rien laissé, pas même son boxer. Il lâche un petit rire qui se mue en panique. Son cœur s'arrête net une fraction de seconde. C'est court, mais si soudain qu'il lui semble avoir expiré la totalité de l'air se trouvant dans ses poumons. Tandis que Milo suffoque, son cœur se met à battre à un rythme effréné, résonant dans tout son corps...

Ces salopards ont aussi emporté les clés de voiture... Les clés de SA voiture. Pourtant conscient que cela ne sert à rien, il s'empare du drap et s'en enveloppe pour sortir de la chambre. Il court vers le garage du palace. Ignorant les regards outrés des clients, le cœur battant à tout rompre, son esprit oscille entre fol espoir et effroi. Comment a-t-il pu être aussi stupide ! Il ralentit en approchant de son emplacement habituel. Son envie de courir vers lui, freiné par la terrible réalité qui le hante. Un dernier tournant avant le vide… Un dernier pilier masquant la vue lui permet d'espérer encore... Une voix l'interpellant qu'il veut ignorer... Il veut être seul avec ce nouveau deuil... Peut-être que s'il n'y prête pas attention... La voix insiste.

- Monsieur De la Salle !

Une main le happe avant qu'il dépasse le pilier. Milo s'apprête à l'invectiver avec véhémence lorsqu'il les voit dans cette autre main.

- Monsieur De la Salle, ces gens qui vous accompagnaient disaient que vous leur aviez prêté la voiture et ils ont été fort mécontents que je refuse de leur amener ou de leur dire où elle était garée. Ils n'ont pas insisté et ont abandonné les clés lorsque j'ai menacé d'appeler la police. J'espère que je n'ai pas...

Milo réprime un soupir de soulagement. Sans un mot, il prend les clés des mains de l'employé et rejoint la voiture sans même en écouter davantage. Serrant le trousseau, il fait glisser ses doigts sur la carrosserie en une douce caresse. Il savoure le contact tiède et lisse de la peinture comme il l'aurait fait du corps d'une femme.

- J'ai eu si peur ma belle... Je n'aurais pas supporté de te perdre.

La main du jeune homme se raffermit sur la poignée tandis qu'il avance avec lenteur la clé de la serrure pour maîtriser ses tremblements. Il n'aurait plus manqué qu'il la raye et ses nerfs auraient lâchés. Milo s'assoit au volant, le caressant avant d'y appuyer la tête, respirant lentement, profondément le parfum du cuir. Il ferme les yeux et met le contact, faisant ronronner de plaisir le moteur. Il effleure le levier de vitesse, se laissant bercer un instant par l'envie de prendre la route, juste tous les deux. Mais, après la frayeur qu'il a eue, se faire arrêter pour exhibitionnisme est inacceptable. Il saisit d'une main ferme le pommeau, puis en éprouve la souplesse de mouvement.

Conduire cette voiture, il ne connait rien de meilleur. Il a bien sûr pris du plaisir avec des automatiques pour ce qu'elles ont sous le capot. Cependant, il lui avait manqué cette impression de coopération, de partage qu'il éprouve avec une manuelle. Alors, il ne conduit que son Aston et ne la confie que très rarement. Pour Milo, cette sensation est aussi merveilleuse que de faire l'amour, peut-être même plus et il refuse de lui être infidèle. Il se résout finalement à regagner sa chambre. Près de l'ascenseur, s'active son sauveur, dont les impeccables cheveux paille ne demandent qu'à se rebeller. Il se pare aussitôt d'un sourire naïf en s'écartant prestement lorsqu'il aperçoit l'héritier approcher.

- Tout va bien Monsieur De la salle ? Demande-t-il avec déférence.

- Quel est ton nom ?

- Tristan, monsieur, répond l'employé ravi que ce richissime client s'intéresse à sa petite personne.

- Tristan... Et as-tu trouvé ton Yseult ?

- Hein ?! Lâche-t-il spontanément avant de se reprendre confus. Excusez-moi Monsieur, je veux dire pardon ! Monsieur...

Tandis qu'il se répand en excuses tout en cherchant à comprendre, Milo pénètre dans l'ascenseur en riant. Lorsqu'il arrive à sa chambre, il constate que la direction de l'hôtel, sans aucun doute prévenu par la femme de chambre, à moins que ce ne soit par les clients outrés, lui a déposé de nouveaux vêtements qu'ils n'ont bien sûr pas manqué d'inscrire sur sa note. N'ayant plus rien à faire à l'hôtel, s'habille prestement sans prendre le temps de se doucher et file à la réception régler la facture. Il tient également à récompenser le garçon pour sa présence d'esprit.

- Ce Tristan qui travaille dans le garage, il sera dorénavant mon voiturier attitré lorsque je séjournerais dans votre hôtel, déclare-t-il au réceptionniste d'un ton sans appel.

- Malheureusement Monsieur, cela est impossible. Le seul Tristan parmi nos employés est un agent d'entretien et…

- Savez-vous qui je suis ? Demande Milo sur un ton doucereux.

- Bien sûr Monsieur De la Salle, mais…

- Calvin... C'est bien cela ? Dit-il en avisant le badge avec un sourire carnassier. Dites-moi Calvin, cela ne fait pas longtemps que vous travailler ici ?

- Onze ans, Monsieur ! Annonce l'employé avec fierté.

- Et je peux affirmer avec certitude que vous aimez votre travail.

- Oh bien évidemment ! Se rengorge le réceptionniste. C'est un honneur de servir dans l'un des prestigieux palaces de votre père.

Le sourire de Milo s'élargit tandis qu'il s'éloignait du comptoir. Les yeux brillants de malice, il lance en sortant.

- Comme c'est dommage ! Oui, vraiment dommage.

A l'extérieur, il jette un regard noir au voiturier qui lui cède la place et sort un téléphone de la boite à gants. Il compose le numéro et attendit... Une sonnerie, deux sonneries... Puis trois, quatre, cinq... Milo a tout son temps, il sait que son correspondant finirait par décrocher.

- Alors Stan ! Tu en as mis du temps ! Nargue-t-il.

- Je suis en vacances bordel ! Tu sais ce que ça veut dire vacances ? V.A.C.A.N.C.E.S ! VACANCES !

- Non, mais grâce à toi je sais l'épeler maintenant, raille le jeune homme.

- Va te faire foutre, De la Salle ! J'ai une excursion avec ma femme et mes gosses dans cinq minutes.

- Ça c'est pas mon problème !

- Ok ! Vas-y, crache le morceau qu'on en finisse, cède le dénommé Stan.

- L'Hotel Paradizio à la Nouvelle Orléans, tu connais ?

- Le super palace de ton paternel qui se trouve dans le quartier français ?

- Oui, c'est cela. Je veux que tu me l'achètes...

- Hum... Je ne sais pas si tu vas en avoir les moyens. C'est qu'il y tient à son hôtel, le vieux et tu as déjà d'autres affaires en cours.

Milo se crispe sur le téléphone. Certes, il sait cela, mais il déteste se l'entendre dire. Il ne peut admettre que quoique ce soit ne viennent contrarier ses projets, aussi reprend-t-il plus durement.

- Et bien arrange-toi pour que je les ai. Je veux cet hôtel ! C'est bien pour cela que je te paie non ! Et plutôt grassement même.

- Ok, ok, répond son interlocuteur sans se formaliser du ton agressif de son employeur et ami. Mais tu sais, il arrivera un jour où tu devras rendre des comptes à propos de tes petites magouilles.

- A qui ? Ta société ? Il me suffira de l'acheter pour...

- Non, pire... À ma femme ! Et tu peux toujours courir pour l'acheter.

- Oh ! Lâche le séducteur amusé. Mais dans ce cas, pas de problème, il me suffira de la baiser pour…

- Oh mais oui ! Vas-y si tu as envie qu'elle lance ta carrière de castra.

Les deux hommes éclatent de rire.

- À propos de l'hôtel reprend Milo radoucit, lorsqu'il sera à moi, je veux que Tristan soit promu voiturier en chef et vire-moi ce petit con de Calvin.

- C'est tout ?

- Non, débrouille-toi pour qu'il ne retrouve plus aucun travail dans cet état ou ceux alentours... Et je dis bien aucun, pas même éboueur... Qu'il aille donc se les geler en Alaska tient !

- Il en sera fait selon vos désirs votre majesté, ironise Stan.

Milo raccroche, éteint le téléphone et le jette par-dessus la portière. Il démarre alors en trombe pour une longue balade en tête à tête avec son pur-sang tout en lui racontant d'une voix tendre comment il va se faire pardonner lorsqu'ils seront rentrés. En tournant au coin de l'hôtel il doit faire une embardée pour éviter un piéton.

- Mais qu'est-ce qu'il fou là celui-là ! Peste Milo en regardant dans le rétroviseur. Il a envie de mourir ou quoi !

Il s'attend à voir un employé imprudent. Il est surpris par ce qu'il aperçoit. Un jeune homme accroupit sur le trottoir s'empresse de remettre avec humeur des livres et des cahiers dans une besace déchirée. Un étudiant en déduit-il, et même un étudiant boursier à en croire ses vêtements largement passé de mode, même pour du bas de gamme. Ses longs cheveux vert d'eau lui cache le visage mais la délicatesse de ses mains et le soin apporté à ses vêtements surannés laisse deviner un joli de petit minois... Ou alors il est affreusement laid s'amuse Milo avant d'appuyer sur l'accélérateur sans davantage de considération pour sa victime.

A suivre…