Chapitre 3

Accroupie sur le trottoir, Camus remet ses livres et cahiers dans sa besace en toile tout pestant contre le chauffard de luxe. Il ne l'a aperçu que brièvement mais il n'est pas prête de l'oublier celui-là. Le jeune homme se relève et époussette le costume marron qu'il a miraculeusement trouvé dans une friperie en vu de son rendez-vous. Il remet la bandoulière de son sac sur l'épaule puis se livre a une dernière inspection de sa tenue.

Camus s'était habillé pour l'entretien avant d'aller en cours car il savait qu'il n'aurait pas le temps de repasser chez lui, ou plutôt chez sa grand-mère. Cela ne l'emballait pas vraiment de partager son appartement mais ainsi il économisait sur le loyer pour payer ses études d'architecture. Depuis toujours, il était fasciné par tous ces bâtiments au style si différents selon les époques. Pour lui, ils racontaient l'histoire des hommes aussi bien que les livres. Ils en disaient même plus. Ils dévoilaient les rapports que l'homme entretenait avec son environnement, tantôt conquérant, tantôt associé. Et il voulait apporter sa touche personnelle à ses pages d'histoire. Mais en attendant, il devait trouver des boulots pas trop mal payés avec des horaires qui n'empiétaient pas trop sur ses heures de cours.

Camus a à peine fait un pas que sa cheville se tord. Le talon de sa chaussure vient de casser. Rageant contre sa malchance, il le fourre dans son sac qui craque à son tour. La besace militaire de son grand-père maternel n'aura pas résisté à l'accrochage. Il ramasse de nouveau ses affaires et aperçoit que son pantalon a un accro. Ce n'est décidément pas son jour. Le jeune homme le tourne légèrement et essaie d'enlever le talon rescapé. Il n'y a rien a faire, il tient et l'heure tourne. Il colle donc le sac sous son bras pour maintenir fermé et clopine jusqu'à la porte de l'hôtel. Ouf, il la franchit à l'heure. Sur la pointe du pied pour avoir les deux talons à la même hauteur, il se dirige vers le comptoir où Alvin classe des papiers avec humeur.

- Bonjour monsieur, dit-il poliment. Je suis Camus Dulac. Je viens pour la place d'employé d'étage.

L'employé se livre à une rapide inspection pour juger de qui il a à faire. Et le verdict est sans appel. Non mais qui croit-il tromper avec ce sourire assuré dans ce costume bon marché et ce sac miteux coincé sous son bras ! Malheureusement pour le jeune homme, Calvin n'a toujours pas digéré les sarcasmes du fils De la salle et a besoin d'une victime.

- Vous êtes en retard, lâche-t-il froidement.

- Mais non ! J'ai rendez-vous à 18h00, objecte-t-il en levant les yeux vers l'horloge murale affichant 18h01.

Le réceptionniste la toise avec condescendance.

- Vous êtes en retard. Nous sommes un hôtel respectable et même de haut standing avec une clientèle exigeante. Vous comprendrez donc que ne serait-ce qu'une minute de retard est un manquement intolérable.

Camus ravale le sous-entendu du "respectable" avec le sourire et tente d'amadouer le bonhomme.

- Calvin, fait-il en lisant le badge. Je suis venu en bus directement de l'université. Je me suis fait accrocher par une automobile près de l'hôtel et je suis malgré tout presque à l'heure. Alors peut-être que pour cette fois...

Le jeune homme plaide sans mentionner qu'il est de mauvaise foi et emploie diplomatiquement le mot "automobile" plutôt que celui de chauffard qui lui était venu à l'esprit. Il espère un peu de compassion du rigide employé.

- J'ai vraiment besoin de ce travail et...

- C'est Monsieur pour vous, coupe-t-il insensible. Et si vous avez tant que ça besoin de travailler adressez vous donc aux motels de banlieue. Au revoir monsieur Dulac.

- S'il vous plaît monsieur, tente-t-il à nouveau en insistant sur le "monsieur"

- Ne m'obligez pas à appeler la sécurité, menace Calvin intraitable.

Résigné, Camus soupire et sans même dire au revoir, clopine jusqu'à la sortie. Au moins, il n'y avait pas de clients pour assister à son humiliation, se console-t-il en coinçant le talon de la chaussure survivante dans la porte pour le faire céder. Il ne peut pas rester à boiter, ni même marcher en chaussette. Le jeune homme la remet et entame les presque deux kilomètres qui le sépare de l'arrêt de bus.

Comme si sa poisse avait pris fin, le bus arrive à la station juste après il. L'humeur morose, Camus monte, paie son ticket et va s'assoir au fond. Pour éviter de ressasser ce désastreux rendez-vous, il cale sa besace sur ses genoux et en sort un livre de cours. Vu qu'il ne descendra qu'au terminus, il a largement le temps d'étudier un peu. Tout ça à cause d'un abruti de gosse de riche qui s'est cru sur un circuit automobile ! rumina-t-il en survolant le chapitre. Et l'autre coincé ! Pour une minute ! Il ne pouvait pas laisser couler ! Le jeune homme soupire. Rien à faire, il n'arrive pas à se concentrer. L'hôtel Paradisio est loin de chez il certes, et ça aurait été la courses en sortant de l'université mais c'était tout à fait faisable et le job était mieux payé que ses boulots actuels. Il soupire de nouveau, la gorge nouée entre chagrin et colère. Ce Calvin ! Pour qui se prend-t-il ! Ce n'est pas parce qu'il travaille dans un hôtel de luxe qu'il vaut mieux qu'il ! Il n'avait qu'aucun droit de le traiter comme une moins que rien. Au fond c'est peut-être sa grand-mère qui a raison. Les De la Salle pourrissent tout ce qu'ils touchent. Encore heureux qu'il ne lui avait pas dit où il avait rendez-vous. Finalement Camus ferme son livre dans un claquement découragé et le range. Inutile d'insister, il est trop contrarié pour se concentrer. Le jeune homme préfère passer le reste du trajet à regarder par la fenêtre. Le défilement hypnotique du paysage urbain finit par faire taire le bouillonnement de son esprit.

Lorsque le bus arrive enfin à destination, Camus descend tranquillement. Puisque l'entretien n'a pas eu lieu, il a le temps avant de prendre son service au "4 saisons" d'autant que le bar est à une trentaine de minutes à pied de chez sa grand-mère. C'est un autre avantage de la cohabitation, la proximité. L'université se trouve à une vingtaine de minutes en bus sur une ligne aux passages fréquents et le jeune homme a réussi à trouver quelques petits boulots de serveurs ou de ménages dans les alentours, lui permettant ainsi de ne pas perdre trop de temps dans les transports en commun.

Arrivée à l'immeuble, Camus récupère le courrier dans la boite aux lettres et grogne devant l'ascenseur encore en panne. Il monte les cinq étages d'un pas alerte. Il entre dans l'appartement, enlève ses chaussures et les range dans le meuble prévu à cet effet après un examen dubitatif. Il se dirige ensuite vers le salon où Liberty Dulac regarde distraitement un jeu télévisé en découpant des bons de réduction.

- Bonjour Mamie ! Lance-t-il joyeusement. Je vais prendre une douche.

- Bonjour mon petit chéri. Tu rentres bien tôt. Comment s'est passé ton entretien ?

Camus avait espéré que la vieille dame ne s'en rendrait pas compte, mais non.

- Il n'y en a pas eu. La place était déjà prise, ment-il.

- Et ils t'ont pas prévenu pour t'éviter de te déplacer pour rien ! S'offusque l'aïeule. Quelle impolitesse ! Ils s'imaginent qu'on a que ça a faire ! C'était quel hôtel ?

Le jeune homme blêmit et demande quelque peu inquiet.

- Pourquoi ? Tu ne vas quand même pas leur téléphoner ?

- Non ça ne servirait à rien. Mais par contre, je signalerai leur inconvenance à mes amies pour qu'elles boycottent ces malotrus !

La réponse a au moins le mérite de la faire rire.

- C'est très gentille mamie. Mais tes amies n'ont pas les moyens pour ce genre établissement. Mais j'apprécie l'intention.

Il enlace sa grand-mère et embrasse tendrement sur la joue avant de se diriger vers sa chambre en rappelant.

- Je vais prendre une douche.

Et d'ajouter.

- Ensuite j'étudierai un peu.

- D'accord mon poussin, répond machinalement Liberty qui a repris son opération découpage.

Il lui faut à peu près deux secondes pour réaliser ce qu'elle vient d'entendre. L'aïeule se retourne ciseaux en main.

- Camus, la terre ne va pas s'arrêter de tourner parce que tu restes à ne rien faire. Tu ne fais qu'étudier, travailler et m'aider à la maison, énumère-t-elle en ponctuant ses paroles avec l'instrument. Accorde-toi donc une pause. Qui veut aller loin ménage sa monture.

- D'accord grand-mère je vais me reposer sans livres ni cahier.

- Vraiment ! S'étonne-t-elle face à la facilité avec laquelle son studieux petit fils cède.

- Oui vraiment grand-mère. Vois-tu j'ai pour principe de ne jamais contrarier une vieille dame armée, sourit le jeune homme avec espièglerie en désignant du menton la-dite arme.

Libety suit le regard de son petit fils et lâche un "oooh" amusé. Elle pose les ciseaux sur la table avec autant de précaution que si elle manipulait un explosif. Puis reprend sa collecte de coupon dès que Camus a quitté la pièce.

Le jeune homme rit encore lorsqu'il atteint sa chambre. Il se laisse tomber sur son lit avec un soupir d'aise. Sa grand-mère à toujours su chasser ses soucis et pour rien au monde il n'échangerait ces moments de complicité. Finalement, en se rendant à la salle de bain, Camus songe à suivre les conseils de l'aïeule. Ça sera donc douche et glandouille avant de se rendre au travail dans une heure.

À suivre...