Chapitre 36 : Business is business

Rhadamanthys tapotait son stylo sur le bloc tandis qu'il patientait en ligne. La discussion devint rapidement serrée avec Kanon car le Gémeau, passé maître dans l'art de manipuler son monde, avait des exigences. Beaucoup d'exigences.

La voix monta d'un cran - il fallait dire que le Juge n'avait qu'un stock de patience très limité - et s'envola, les deux finissant par se traiter de tous les noms possibles et imaginables !... L'insulte qui nous fit exploser littéralement de rire tous les trois était venue de Rhadamanthys : "Freelancer !"


Le Garuda avait l'air soucieux.

"Un souci, Lillebror ?..." l'interrogea Minos, épaule appuyée contre l'ébrasement de la porte du bureau.

"Plutôt, oui. Appelle le conseil de guerre."

"DaDaaaa !... CoCo te demande !..."

La Wyverne arrosa l'appel par une insulte bien sentie.

Minos ne se laissait pas démonter pour autant, petit sourire à l'appui, doigts jouant avec quatre élastiques immaculés. "Il n'empêche, tu es demandé, DaDa."

La Wyverne apparut, visage mauvais.

"Tu risques de faire une tête de six pieds en découvrant ce dont il s'agit."

"Quoi encore ?! une nouvelle folie à quatre roues ? un Garuda domestique ? rupture du stock de gommes ?..." goguenard.

Aiacos s'écarta de l'écran, désignant une petite icône sur la droite. "Tu sais ce que c'est, ça ?

La Wyverne haussa les épaules. "Aucune idée."

"J'ai vérifié sur tous les postes : seuls les nôtres l'affichent."

"Abrège, Garuda." agacé par les mystères du cadet.

"Elle ne correspond à aucun programme connu sur nos postes, pas plus que sur le réseau."

Minos commençait à froncer, sentant venir la conclusion.

"Ça, c'est un magnifique logiciel espion."

"PAR HAD..." plaquant la main gauche sur sa propre bouche, incrédule.

"Je savais que ça te ferait grand plaisir." ironisa le Garuda.

"Depuis combien de temps, Garuda ?"

"Une semaine, tout au plus."

"Trop. Suspend toutes tes activités et déniche nous ce mouchard. Une descente s'impose." faisant craquer ses doigts dans le poing opposé, regard mauvais.


Le Garuda est un obstiné. Voilà trois jours et trois nuits qu'il planche sur l'affaire. Il squatte littéralement au bureau, poils de barbe commençant à couvrir le bas de son visage, paupières lourdes, mâchant gomme sur gomme, yeux fixés sur l'écran. Rien n'échappe à son regard. Et là, enfin, il tient la clé de l'énigme, sautant sur son siège avec un superbe cri de victoire népalais, poing levé !...


"Williams ? ah, l'enfoiré !..."

"Ce type ne m'a jamais inspiré la moindre confiance."

"Contre-attaque ?..."

La Wyverne attrape son stylo et griffonne quelques mots qu'il tend à Aiacos : "Envoie lui nos salutations."


"Comment ça, toutes les données ont disparu ?"

"Oui, Monsieur. Nous ne nous l'expliquons p..."

"JE NE VEUX PAS LE SAVOIR ! RÉCUPÉREZ MOI CES FOUTUES DONNÉES ET VITE !"

"Impossible, Monsieur. Le cryptage a été détourné. Et..." devenant de plus en plus pale "... un message vous a été adressé..." voix allant en décroissant.

"Et quel est-il ?!"

Le pirate informatique lui tend un petit papier sur lequel figure les salutations de la Wyverne, assorties de la mise en garde : "Mind you own fucking business. The Judges."

L'homme se met à suer à grosses gouttes. "Fais tout disparaître. Pour le paiement, tiens toi en à notre arrangement." sortant son mouchoir pour s'éponger le front.


"Transfert de tous les comptes." s'amuse Aiacos, sirotant un coca.

"Il fait dans son froc. Avec raison."

"Je suppose que la descente te revient." amène Aiacos, désignant la Wyverne.

"Avec plaisir." sourire terrible.

"Il n'est pas assez fin pour moi." soupire Minos.


Dans l'entrepôt vide :

"Tu as pris toutes les dispositions nécessaires ?"

"Vous pouvez être tranquille."

"Je préfère m'en assurer. Tu en sais trop." signe à ses hommes de main de supprimer le témoin gênant.

Le pirate blêmit à vue d'œil, levant des yeux horrifiés, non sur les armes pointées sur lui mais bien sur ce qui se dessine dans le dos du business man ; l'ombre projetée de deux ailes décharnées, griffues. Le cosmos de la Wyverne vient d'envahir tout l'espace, le rendant d'un noir opaque et suffoquant. Quelques uns rendent l'âme de terreur. Les plus valeureux voient leurs corps propulsés contre les poteaux soutenant la voûte du hangar au moyen d'un vigoureux Greatest Caution. Le bâtiment entier s'effondre et la Wyverne seule en sort, prenant son envol dans les cieux.


Griffon en terrasse en ce début de printemps. Rêvasse, doigts occupés à jouer avec l'anse de la tasse de moka.

"Excusez-moi, la place est occupée ?..."

Griffon lève les yeux, demeurant figé, frisson dans tout le corps.

"Monsieur ?..."

Incapable de répondre, bouche entrouverte sur un souffle happé. "Al... ba... fica ?..."

"Ah non, moi c'est Conny. Désolé. Je peux vous prendre la chaise ?..." souhaitant vivement s'installer avec son groupe, juste à côté.

Le Griffon cligne, pinçant ses paupières de deux doigts. Cette silhouette... cette chevelure azur flattant le creux des reins... et ce parfum envoûtant de rose...

Un membre du groupe fait constater à l'intéressé que le "type aux cheveux de vieux" le regarde étrangement. Bien trop absorbé par sa contemplation, Minos ne relève pas la remarque.

"Dis donc, Ny, s'il continue à mater comme ça, on change de place."

"Laisse tomber."

"J'aime pas son regard."

"Parce que tu arrives à le voir sous sa frange ? t'es plutôt calé alors !..." s'amuse Conny.

Minos sent une sensation terrible monter en lui, ranimant tous les souvenirs passés dans son âme déchue de Spectre. Il se lève, bousculant sa table, renversant la tasse vide, la remettant en place de ses doigts tremblants, sous les rires du groupe, exception faite de Conny qui le trouve très touchant.

Alors qu'il se déplace, fragile sur ses jambes cotonneuses, genoux menaçant de se dérober à chaque pas, il porte encore quelques regards incrédules au groupe, tout en s'éloignant, ce qui lui vaut une huée de la part des plus solides de la bande.

"Vas mater ailleurs, pépé !..."

Et dire que Minos en avait déjà brisés, des corps, pour bien moins que cela...


"Griffon, tu es sourd ?!" aboie Rhadamanthys.

Le Garuda calme la Wyverne : "Je vais lui parler. Il n'a pas l'air dans son assiette depuis tout à l'heure..."

J'aime voir le cadet bichonner l'aîné.

"Hey, Bro' !..." glissant une chaise pour s'installer à côté de Minos qui n'en finit pas de soupirer. "Tu me racontes ?..."

"Cette silhouette..." flanqué d'un nouveau soupir. "Par Hadès, ces cheveux... ce regard... je ne pensais plus jamais pouvoir les admirer..."

Aiacos me jette un regard paniqué. Notre Griffon semble planer par-delà dossiers et locaux !...

"Tu penses qu'il s'agit d'une punition de notre Seigneur pour tourmenter mon âme, Cos ?..." nerveux, triturant tout ce qui lui tombe sous les doigts.

Aiacos établit immédiatement le rapport - il n'y a qu'un seul être au monde capable de bouleverser ainsi notre Griffon !...

"Aucune idée, Nos." attrapant sa main pour y affirmer son affection.

"Le pire c'est... que je me connais : je vais souhaiter le revoir... en dépit de tout."

"Ah... tu sais que tu vas te faire grand mal, Nos ?..."

"Je... il..." secouant la tête, perdu.

"Il serait préférable d'oublier. Vite."

"Impossible."

Et nous voici avec une nouvelle série d'ennuis en perspective !...


"Tu as oublié ton écharpe sue le porte-manteau, Nos."

"Suis-je tête en l'air !..." revenant sur ses pas.

Aiacos se penche sur mon oreille : "Il n'a vraiment pas l'air bien..."

"Il nous faut rapidement éclaircir cette affaire." en réponse.

"Vous avez fini vos messes basses, tous les deux ?!" gronde la Wyverne.


Valentine pose un regard triste sur moi. Le Griffon a délaissé son assiette sans toucher au moindre aliment. A dire vrai, il n'est plus qu'une ombre ces derniers temps.

"Il va dépérir s'il continue ainsi..."

"Pour mémoire, il est déjà mort." rectifie la Wyverne. "Cependant, son état me paraît inquiétant."

"Pourquoi ne pas demander des explications directement à Hadès ?..."

"Et l'ennuyer avec ça ?... c'est une plaisanterie !..."

Je baisse les yeux.

"J'ai ma petite idées sur le sujet." avance Rhadamanthys.

"Et ton idée rejoint certainement la mienne et se traduit en deux mots : dieux jumeaux." grimace Aiacos.

"Assurément. Une idée aussi tordue ne peut que venir d'eux." soupire la Wyverne.


Minos ne délaisse pas seulement son assiette ; il s'absente fréquemment du bureau, traînant inlassablement du côté de la terrasse du café en question. Le patron finit par bien le connaître. Durant des heures, le Griffon attend en terrasse, buvant café sur café, regard s'animant dès qu'un groupe d'étudiants aborde la place puis replongeant dans le néant en s'apercevant que son bel éphèbe manque à l'appel.


L'atmosphère de la capitale commence à se radoucir et le printemps bat enfin son plein. J'ai décidé de faire une petite surprise à mes Juges ainsi qu'à Valentine en les conviant à un pique-nique improvisé dans un parc non loin des locaux.

Dépliant deux belles couvertures, nous nous installons dans l'herbe, rejoints par Valentine.

Autour de nous, la vie palpite.

Après le repas, je choisis de m'allonger, posant la tête sur les cuisses du Griffon. Ce dernier me sourit, venant caresser mes traits de ses doigts fins. Rhadamanthys vient se caler contre moi tandis qu'Aiacos se place derrière Minos, cajolant. Valentine vient border le corps solide de la Wyverne. Notre groupe est beau et je l'aime ainsi fait.

Soudain, une voix capte l'attention de notre Griffon et ce dernier lève les yeux sur un groupe d'étudiants venant de fouler l'entrée du parc, prenant possession de plusieurs bancs. Minos suspend ses caresses et fixe la superbe silhouette élancée de l'étudiant qu'il pensait ne plus jamais revoir.

Son manège est rapidement repéré par nous autres et nous observons discrètement les jeunes gens qui rient et discutent.

L'étudiant semble reconnaître Minos et lui adresse un petit geste de la main. Minos y répond avec un temps de retard.

"Aborde le." lui suggère Aiacos.

"Oh... non, je... ne pense pas."

"Mais si. Tu ne vas pas indéfiniment l'attendre sur la terrasse de ce café..."

"Aiacos a raison, Nos. C'est l'occasion."

"Je pense que... ce ne serait pas très courtois alors qu'il est accompagné."

"Si tu n'y vas pas, je te jure, je me lève et c'est moi qui vais l'aborder." grogne la Wyverne. "Et tu connais mon tact en la matière."

Valentine pouffe.

"Ne t'en mêle surtout pas, Rhada !..." affolé.

"Alors vas-y. Allez !..."

Minos soupire puis se lève tandis que je regagne les bras solides de la Wyverne. Ce dernier frémit pour une toute autre raison : le cosmos à peine camouflé d'un Gold. Se redressant, il cible immédiatement l'adversaire potentiel. Ce dernier laisse ses mèches couleur océan démonté flotter dans la petite brise. Rhadamanthys serre les dents, formant un poing. Valentine dévisage Kanon, regard mauvais. "Ce type..."

Rhadamanthys a un petit sourire face à la remarque de Valentine.

Minos stoppe son pas mais Rhadamanthys lui fait signe de poursuivre, de laisser Kanon entre nos mains. Petit sourire reconnaissant.

"Hey ! mais c'est le mec de la terrasse du café !..."

Conny l'accueille avec un sourire qui le réchauffe tout entier.

"Je l'ai immédiatement remarqué."

"T'aimes ce genre ?" surpris.

"Tu n'y connais rien, Ed."

Le concerné se gratte le bout du nez, perplexe.

Conny quitte le banc pour aller à la rencontre de Minos.

Pendant ce temps, Kanon s'est approché de notre groupe, s'accroupissant devant notre mêlée avec un sourire presque tendre. "Voyez-vous cela... même les Spectres sont capables d'éprouver une forme de tendresse l'un pour l'autre..."

"De la tendresse ?..." relève Rhadamanthys avant de partir dans un petit rire. "Tu n'y es pas du tout, Kanon."

"Je ne fais que décrire ce que mes yeux voient. Par ailleurs, j'ai évoqué une forme de tendresse." jouant sur les mots.

"Appelle ça comme tu veux. Vos... préceptes humains me filent la nausée..."

"Et votre ami aussi semble chercher quelque chose dans le genre."

"Passe ton chemin et laisse nous respirer, tu veux ?"

Mais Kanon ne bouge pas, fasciné par nos attitudes.

"Tu n'as pas entendu ce que le Maître vient de te dire ?!" le charge Valentine, brûlant d'une rage sourde.

Rhadamanthys le calme d'une main sur l'épaule. "Fais comme s'il n'existait pas."

Conny assiste de loin à la scène : "Un ami à vous ?..."

"Pas du tout." répond Minos, regard dur. "Un trouble-fête serait un terme plus approprié."

"Vos amis ont plutôt l'air de bien le prendre."

"Ils évitent tout règlement de compte en public."

"Ça vous dit un petit café en terrasse ?..." penchant la tête sur le côté avec une moue adorable.

Le corps entier de Minos frémit, cœur manquant un beau battement.

"Rien ne saurait me faire plus plaisir."

"Bien. Je récupère mon sac et on y va."

Rhadamanthys a un large sourire : "Bien joué."

Kanon se redresse : "J'ai réfléchi à la proposition."

"Nous en avons déjà parlé et tes exigences à ce propos étaient bien trop nombreuses pour être acceptées." ton dur.

"Je les ai toutes revues."

Valentine ouvre la bouche sans pouvoir la refermer, ce qui lui donne une expression des plus amusantes !...

"Je ne reviens pas sur une décision. Tu ne ferais que nous apporter un paquet d'emmerdes." tranche Rhadamanthys.

Valentine opine vigoureusement du chef. "Allez, du vent. Tu nous prends le soleil là."

"Ainsi, vous appréciez également la douceur des rayons de l'astre du jour, vous autres Spectres ?... c'est de plus en plus instructif."

"Nous ne sommes pas tes rats de laboratoire, le Gold !..." se fâche Valentine.

"Pour ta gouverne, Spectre de la Harpie, je ne fais plus partie des rangs des défenseurs d'Athéna. J'y ai renoncé pas plus tard qu'hier."

"Et tu attends peut-être qu'on te félicite pour ça ?!"

"Silence, Valentine." le reprend Rhadamanthys. Puis se tournant enfin vers Kanon, se levant pour plus d'effet. L'ex-Gold fait courir son regard le long du corps solide de la Wyverne, ce qui provoque un éclat de rage chez Valentine.

"Maître..." serrant le poing. "Laissez moi le remettre à sa place !..."

"Inutile, Valentine. Kanon s'apprêtait à s'en aller. N'est-ce pas ?..."

"Oui. A la revoyure." avec un petit geste de la main.

Je le regarde s'éloigner, attirant le regard de bien des filles présentes dans le parc.

"Il a vraiment beaucoup de succès."

Rhadamanthys ose un petit sourire : "Un paquet d'emmerdes."


Pendant ce temps, notre magnifique Griffon boit du regard Conny, délaissant son propre café. L'étudiant est parfaitement conscient du regard que le Griffon laisser couler sur lui, souriant, rabattant sa lourde chevelure azurée en arrière, s'amusant à la tresser en une natte ample, yeux rencontrant ceux, convoiteurs, de Minos.

"Votre café va refroidir..."

Le Griffon rit : "Il est vrai." buvant.

"Vivez-vous intra muros ?..."

"Oui. Non loin de l'Opéra."

"Mazette !..."

"Ce n'est pas moi qui ai choisi la place. Je suis plutôt Montmartre qu'opéra."

"Oh ?... nous pourrions y faire un tour à l'occasion ?..."

"Volontiers."

"Vivez-vous... seul ?..."

"Non." Minos laisse volontairement la pause s'installer avant de reprendre. "Avec les hommes du groupe que vous avez vu tout à l'heure au parc."

"Je vis avec ma sœur." sortant son portefeuille pour en tirer une photographie qu'il tend à Minos.

Les doigts de Minos tremblent en avisant le cliché.

"Agasha..."

"Non, c'est Mina." rectifie l'étudiant en douceur.

Les doigts fins de Minos effleurent le visage sur le papier glacé. L'esprit du Griffon est chamboulé. Définitivement.