Chapitre 1 : Origines

1996 ans plus tôt…

La douce lueur de la pleine Lune éclairait son visage. Le miroitement du lac cristallin se reflétait dans l'iris de ses yeux sombres. Ses cheveux d'argent sombre ondulaient dans la brise légère de la nuit et le lointain brame d'un cerf résonna dans la forêt. Une odeur de résine flottait dans l'air, la rosée se déposait dans les feuillages et dans l'herbe grasse. La douceur en ce début d'automne apaisait le cœur d'Iseult. Assise dans les hautes herbes noires, les bras repliés sur elle-même, la jeune femme laissait vagabonder son âme. Une chouette hulula, elle sursauta et revint à la réalité. Elle se releva avec peine, le dos en feu. Elle releva son visage en écartant quelques mèches rebelles; le lac s'étendait majestueusement devant elle, à l'orée de la forêt de pins qui grinçaient dans le souffle du vent. Une multitude d'étoiles veillait sur cet instant de béatitude. Pourtant dans le noir glissaient de mystérieuses ombres ; la nuit révélait tant de secrets que le jour ne possédait en sa lumière vive.

Iseult caressa les roses sauvages qui fanaient doucement, le velours de leurs pétales était devenu sec et cassant. À contre cœur, Iseult se mit en marche vers le château surplombant la vallée de toute sa splendeur. Tout en traversant un champ abandonné où la nature reprenait ses droits puis un vergé regorgeant de pommes odorantes, elle regardait le ciel noir et ses constellations. Iseult ralentit enfin son allure et se fit discrète : elle approchait des écuries et sans doute quelqu'un veillait à la sécurité des chevaux du roi. La paille éparpillée sur le pavé irrégulier craquait sous ses pas pourtant légers. Elle redoubla d'attention et fit un bond à la fois gracieux et maladroit pour éviter une flaque mais retomba non sans faiblesse, à quelques mètres d'une épaisse porte en chêne. De sa poche elle sortit une grosse clef abîmée par les siècles et sans bruit elle rentra dans la tour faisant office de garde-manger. C'était le seul moyen de sortir faire ses escapades nocturnes qui la ravissaient tant.

Les couloirs faiblement éclairés se succédaient. Enfin, Iseult arriva dans une immense cour où trônaient les bâtiments royaux, une fontaine en son centre mettait en scène les divinités vénérées dans la gloire d'antan. Tout semblait endormi alors que l'aube arrivait lentement. Seuls quelques gardes veillaient à la protection des lieux. La jeune femme se colla contre les murs de pierre et commença à grimper la façade des appartements royaux. Les siens se trouvaient au deuxième étage mais il était facile d'y entrer ou d'en sortir à la manière d'un voleur. La robe relevée et les pieds nus, elle s'accrochait à tout ce qu'elle pouvait. Quand sa main se posa sur le rebord de la fenêtre de sa chambre, elle soupira de soulagement, donna une grande impulsion et enjamba la fenêtre ouverte. Elle se courba de douleur, et ne pouvant atterrir sur ses jambes, elle retomba lourdement, le visage face au parquet. Se tenant à un fauteuil, elle se releva avec difficulté. Iseult sentit sa tête tourner et sa vision devint floue. Elle se laissa tomber sur le lit à baldaquin, parmi les coussins fleuris. Une main la secoua, et Iseult, se redressa aussitôt. Sa sœur jumelle se trouvait là. Iseult jugea par son regard tueur qu'elle était en colère.

- Où étais-tu passée ? s'exclama Hortense, je suis ici depuis le début de la soirée, je me suis même endormie dans l'attente de ta venue. Je te soupçonnerais d'aller retrouver quelque homme si je te connaissais mal mais je suis ta sœur et sais ton cœur est inatteignable. Que faisais-tu dehors ? Je tenais absolument à te parler.

Iseult observa Hortense avec amusement. En effet, malgré son air grave, elle était ravissante. Une longue chemise lui recouvrait pudiquement le corps mais laissait voir les jolies courbes d'une femme dans toute la splendeur de sa jeunesse. Ses cheveux couleur miel bouclaient délicatement sur ses épaules, son visage en forme de cœur était tout à fait charmant. Elle avait de grands yeux couleur noisette, des fossettes au coin de ses lèvres pulpeuses. Ses joues rondes et roses ainsi que son nez retroussé complétaient cet agréable tableau. Elle contrastait violemment avec Iseult. Cette dernière avait des yeux noirs profonds, reflet de l'âme. Ses traits fins étaient saillants malgré leur juvénilité. Trop grande et trop mince, elle ne répondait pas aux critères de beauté de l'époque voulant que les femmes soient bien en chair. Maladroite et quelque peu introvertie suite à une adolescence tumultueuse, elle était néanmoins curieuse et parfois téméraire.

La tête dans les nuages, elle se souvint de la question posée par sa soeur. Ne voulant point lui mentir, elle lui répondit droit dans les yeux :

- J'étais au lac, je ne supporte plus l'euphorie générale au château et je devais… prendre du recul sur la situation présente.

- Traitresse ! l'injuria Hortense tout en souriant. Tu m'as laissée seule toute la soirée avec mère qui veut absolument constituer mon trousseau, même si j'ai beau lui dire qu'une fois là-bas, tous les plus grands couturiers seront à mon service.

Son visage se fit soudainement plus triste :

- je dois t'annoncer quelque chose d'assez déplaisant…

Iseult n'avait pas vu une lueur de tristesse chez elle depuis quelques temps. Jamais elle n'avait vu Hortense nager dans un aussi grand bonheur, même ce bonheur étant synonyme de séparation à cause de leur titre royal. Le père des jumelles, Hippolyte était le roi de l'Arion, noble royaume, voisin des Terres Grises. Des deux pays, l'Arion était le moins vaste mais le plus peuplé, ses sols fertiles servaient surtout à l'agriculture et à l'élevage. Les Arionais étaient donc proches de la nature et des bêtes malgré cela, ils favorisaient la connaissance et l'intellect. Plus un homme avait une culture importante, plus sa considération augmentait. La mise en avant de l'apprentissage avait donné à chaque individu d'avoir la possibilité de s'élever dans une société élitiste, où le seul "dieu" vénéré était les sciences et la culture.

En revanche, les Terres Grises était un royaume de guerrier, son roi Arkaüs régnait d'une main de fer et sans pitié mais avec grande justice. Ces terres étaient presque désertiques, rien ne poussait, seuls les rochers semblaient s'y plaire, d'où le nom des Terres Grises. L'alliance entre eux était indispensable car l'Arion fournissait de la nourriture aux Terres Grises et en échange, ces dernières fournissaient à l'Arion des pierres pour les constructions de plus en plus nombreuses ainsi que des métaux, ils ne pouvaient ainsi se passer l'un de l'autre.

Les deux immenses royaumes formaient la Pendée, la limite de leur connaissance géographique. La Pendée était principalement entourée par la mer et la seule frontière terrestre qu'elle possédait était délimitée par une gigantesque forêt qui ne permettait aucun passage en dehors de ses terres. Les arbres de toutes espèces se compressaient et s'entremêlaient tellement que seules les ronces pouvaient s'y frayer un chemin. Les hommes ne pouvaient s'y aventurer plus que quelques mètres avant de renoncer. Jadis, il fut entreprit de couper les arbres pour créer un chemin traversant la forêt appelée la Limite, mais personne ne parvint à faire tomber un seul arbre tellement le bois était épais et dur.

Le reste de la Pendée surplombait la mer du haut de ses falaises vertigineuses, ne laissant que peu de chances aux hommes d'accéder aux plages. Quelques constructions de navires furent entreprises mais, une fois les bateaux à la mer, il fut impossible de les diriger tant les vagues étaient violentes et il y eut des morts. Tous abandonnèrent le rêve d'aller à la découverte du monde, puis les Pendéens se mirent à imaginer qu'il n'y avait nul autre peuple dans le monde et ne prêtèrent plus attention à la mer toujours indomptable.

Mais cela ne dura pas l'année précédente, de lointaines silhouettes de navires apparurent dans les flots sans jamais s'approcher de la côte, restant assez éloignées, les Pendéens préféraient s'imaginer que le tumulte de mer les empêchait d'avancer. Et parfois, ces formes disparaissaient quelques jours, mais elles revenaient inlassablement. Les hommes prirent peur, pensant qu'une autre civilisation venait à la conquête des deux royaumes et que ce n'était qu'une question de temps. Une grande armée fut mise en place, enrôlant tous les hommes valides et en âge de se battre, la menace qui pesait sur eux devint omniprésente dans la vie et le quotidien de chaque famille. Les adultes apprenaient aux enfants à se défendre, les maisons étaient renforcées et barricadées, les fermes furent réquisitionnées pour l'alimentation de l'armée qui s'entraînait plus que jamais. Dans les regards de chacun, on pouvait lire la peur de l'inconnu alors qu'autrefois, ce désir du nouveau avait animé le cœur des Pendéens. Les rois Hippolyte et Arkaüs s'étaient réunis, mais ne pouvait prendre aucune décision capable de protéger les deux peuples.

Les mois passèrent, et les navires ne disparaissaient pas, on avait seulement observé qu'ils s'étaient rapprochés de la côte; la situation était restée là même, laissant la Pendée dans un grand trouble et une incompréhension totale. Beaucoup s'étaient fait à l'idée qu'il n'y avait pas et qu'il n'y avait jamais eu de danger et qu'en vérité seuls les fantômes des marins morts en mer habitaient l'étendue d'eau. Par conséquent Arkaüs avait baissé sa vigilance, se moquant même du chaos provoqué. Mais Hippolyte, lui, était plus soucieux que jamais. Les Terres Grises voulurent défaire l'armée, l'Arion voulut la consolider. La mésentente régna alors dans les deux pays, qui avaient eu jusque-là des relations amicales.

La paix entre les Terres Grises et l'Arion ne tenait plus qu'à un fil. Il fallait agir, sinon le trouble régnant sur les deux royaumes allait se transformer en guerre. Ce qui était en contradiction avec le désir des deux royaumes de protéger la Pendée de tout danger mais c'était ce même désir qui allait mener à la guerre si rien ni personne ne réagissait. L'urgence était donc de lier une bonne fois pour toutes les deux royaumes pour qu'ils n'en forment qu'un. Hippolyte et Arkaüs avaient arrêté cette décision, et il n'y avait qu'une solution. Le premier fils d'Arkaüs et une des jumelles devait être unis.

Les mariages politiques ou d'intérêt n'était pratiqués seulement dans les situations d'extrême urgence et à ce jour l'avenir de deux peuples se jouait, une telle union ne fut donc pas remise en question.

Une des jumelles allait être sacrifiée et monter sur le trône avec Phartes, le fils d'Arkaüs dès le mariage célébré, les deux autres rois laissant leurs couronnes de leurs vivants, ce qui était du jamais vu.

Quand Hippolyte l'annonça à ses deux filles, contrairement à ce qu'il craignait, elles réagirent en adultes face à l'importance de ce mariage. Malgré le chagrin qui les pesait, elles décidèrent de faire leur possible pour le bon déroulement des événements à venir. Il fut décidé qu'Arkaüs vînt en Arion pour présenter aux filles d'Hippolyte son fils Phartes, l'aîné de son premier mariage.

Après un mois de traversée dans la plaine désertiques qui liaient l'Arion et les Terres Grises, les Hommes Gris, peuple des Terres Grises arrivèrent dans l'Arion pour présenter leur prince à Hortense et Iseult. Les deux jeunes femmes, âgées de vingt-et-un ans, se retrouvèrent face à un homme à la carrure épaisse et musclée ainsi se tenait devant elles le futur époux de l'une des deux. Le regard sombre, ses traits taillés dans le roc, la mâchoire marquée, il dégageait une très grande aura de guerrier. Et aussi surprenant que cela puisse paraître, Hortense et Phartes devinrent très bon amis, ce n'était pas encore un amour passionné, tout avait été précipité mais Hortense n'avait jamais eu une relation aussi fusionnelle avec quelqu'un mis à part sa sœur. Le cœur des jeunes femmes se libéra d'un grand poids. Après quelques mois durant lesquels Hortense et Phartes avaient appris à se connaître et à s'apprécier de plus en plus, Phartes demanda la main de la jolie femme à Hippolyte. Dès lors, le mariage fut préparé avec grande minutie, étant prévue pour l'été à venir, soit dans les semaines qui suivaient.


Iseult sortit dans sa chambre en claquant la porte, ses pas résonnaient dans le couloir, Hortense lui avait annoncé qu'elle partirait avec Phartes en direction des Terres Grises le lendemain de leurs noces. Tout était si précipité pour les deux femmes. Iseult avait pensé profiter de sa sœur un long moment avant leur séparation. Elles avaient cherché une solution tout le reste de la nuit pour gagner du temps mais, hélas, elles n'y pouvaient rien cette décision revenait aux deux rois de la Pendée.

La fatigue et la détresse s'était emparé de la jeune femme, le mariage devait être célébré au début du mois de novembre, le 3 pour être exact il restait donc moins de trois semaines avant le départ des futurs mariés.

« Il ne me reste plus qu'une seule chose à faire. » se dit-elle intérieurement.

Le soleil était déjà levé et Hippolyte devait déjà être occupé à diverses affaires du royaume dans son bureau. Les audiences ne commençaient qu'en fin de matinée, ce qui laissait du temps à Iseult pour aller trouver son père.

Elle se retrouva devant la porte du bureau d'Hippolyte, un garde se trouvait là comme toujours. Iseult s'avança pour saisir la poignée, mais l'homme lui attrapa le bras pour l'en empêcher :

- Par ordre du Roi, personne ne doit accéder dans son bureau, dit le garde d'une manière très directe, il en est de même pour vous, Votre Altesse.

Iseult réprima une moue, s'opposer aux ordres de son père était tout bonnement impensable et ne le savant que trop bien, elle commençait à quitter les lieux quand elle se rappela la promesse de ne pas perdre un seul instant avec Hortense. Au diable les affaires urgentes de son père ! Elles attendraient bien cinq minutes. Revenant doucement sur ces pas, elle sourit faussement au garde et bondit sur la porte aux dorures finement travaillées. Durant un court instant, elle vit le regard médusé du garde qui n'avait eu le temps de réagir face à un tel assaut, mais elle se retrouva vite dans le bureau du Roi. Elle ferma la porte avec la clef qui était dans la serrure et se retourna, le cœur battant. L'atmosphère était lourde, les rideaux fermés ne laissaient passer qu'un fin rayon de soleil éclairant un guéridon. La décoration trop importante ne lui permit pas de voir son père tout de suite. Le dos extrêmement droit, les cheveux grisonnant, toujours fidèle à lui-même, il semblait furieux de cette visite intrusive.

- Iseult ! l'apostropha-t-il, comment avez-vous osé venir ici alors que je l'avais formellement interdit ? J'espère votre raison valable !

- Il faut que je m'entretienne avec vous Père, cela ne sera pas long.

Il soupira, la fusillant du regard. Il se tourna face à un coin sombre de la pièce. Iseult ne comprit pas tout de suite, mais regardant dans la direction où son père s'était orienté, elle aperçut une ombre. De forme humaine, elle bougea légèrement dans un mouvement gracieux. La silhouette se rapprocha vers elle.

- Seigneur Thranduil, je vous prie d'accepter mes excuses, cette intrusion nous coupe dans nos affaires, mais autant que je vous la présente : voici la princesse Iseult d'Arion, dit-il d'un ton empreint de exaspération.

L'ombre s'avança rapidement vers Iseult. Sa stature était tout simplement impressionnante, l'homme était fin et puissant à la fois, il était vêtu d'une cape noire, tombant jusqu'à ses pieds chaussés de bottes grises, son visage était plongé dans l'ombre de la capuche, seule sa mâchoire et sa bouche était vraiment visible dans l'obscurité de la pièce et semblaient travaillées dans des courbes gracieuses et androgynes. Pourtant il se dégageait de lui tellement de virilité qu'Iseult en fut saisit malgré les joues imberbes et la bouche fine quasi féminine de cet homme. Sans voir ses yeux, elle savait qu'il l'observait, jamais elle ne s'était sentie aussi minuscule – pourtant trop grande un temps normal - elle se dit alors qu'elle n'aurait jamais dû venir ici sans autorisation. Il semblait réfléchir, la bouche légèrement entrouverte, quand il parla ce fut pour dire d'une voix grave :

- Une elfe ici ?

Iseult ne put s'empêcher de froncer les sourcils, jamais elle n'avait entendu ce mot-là auparavant, mais le ton étonné du seigneur Thranduil avaient marqué la gravité de cette qualification. Embarrassée mais curieuse, elle lui demanda d'une petite voix :

- Elfe ?! Quelle est la signification de cet étrange terme ?

A ces mots, elle le vit serrer la machoire. Il enleva ensuite sa capuche d'un geste puissant, dévoilant enfin le reste de son visage. Ses yeux bleus pâles étaient bordés par de longs cils. Son regard était dur et Halda dut détourner son regard du sien mais ne put s'empêcher de lui jeter un dernier coup d'œil avant de s'intéresser subitement à une tapisserie au fond de la pièce. Elle avait remarqué que ses yeux étaient tout aussi androgynes que le reste de son visage, mais ils étaient soulignés par des sourcils joliment dessinés qui suivaient une arcade sourcilière quant à elle bien masculine, contrastant agréablement avec le reste du visage. Sur son front, était posée une tiare sobre mais d'une grande finesse, travaillée dans l'argent ou du moins dans un métal semblable car il semblait légèrement plus pâle. Et pour couronner le tout, ses longs cheveux lisses étaient plus clairs que les siens, se rapprochant du blanc.

S'il n'avait pas l'air d'une créature divine, elle l'aurait certainement trouvé magnifique, mais sa ressemblance avec les êtres qui peuplaient ses rêves dégageait une impression d'inaccessibilité.

Tout en réfléchissant, il dégagea négligemment sa chevelure de sa cape. Elle était plus longue que celle d'Halda, lui arrivant facilement aux hanches. Jamais elle n'avait un tel homme, aux traits plus fins que ceux d'une dame et pourtant si masculins. En Arion, les hommes, généralement châtains, portaient tous une courte barbe et leurs chevelures s'arrêtaient aux épaules, ils n'étaient ni grands ni petits, avec de belles carrures mais loin d'être assez larges pour rivaliser avec celles des Hommes Gris qui eux, laissaient pousser cheveux et barbes. Cet étranger n'avait rien à voir avec les hommes qu'elle connaissait.

- Hippolyte, nous devons avoir une discussion avec votre fille, déclara fermement le seigneur Thranduil.

Iseult regarda son père Hippolyte qui semblait, contrairement à ce qu'elle aurait imaginé, plus contrarié que surpris.

- Le moment n'y est pas… propice. De plus nous n'avons pas encore réglé notre accord.

- Non, cela n'a que trop tardé, vous n'avez pas le choix.

Hippolyte soupira et désigna de la main des fauteuils. La jeune femme se sentie complètement perdue devant la tournure des événements.

Tous trois s'installèrent devant le bureau du roi de l'Arion sans un mot. Iseult jetait des regards inquiets à son père à côté d'elle qui semblait absent. Un pli s'était formé sur son front, significatif d'un grave problème. Thranduil, en face des deux Pendéens, croisa ses longues jambes dans un mouvement d'impatience, il observait l'elleth, se demandant comment elle avait pu arriver dans ce royaume. Voyant que les deux autres n'ouvriraient pas la bouche, il décida de briser le malaise qui s'était installé.

- Hipppolyte, je vous prie d'exposer la situation à votre fille, dit-il en insistant sur le dernier mot.

- Ah non ! C'est vous l'elfe.

- Si tous deux sommes des « elfes » alors qu'avons-nous en commun ? questionna timidement Iseult.

- Je ne sais rien de vous votre père pourra répondre à toutes vos questions, lâcha l'elfe avec un sourire narquois, notamment au sujet de votre insertion au sein de la famille royale.

- Thranduil ! Je ne vous permets pas de lui dire…

- Que me cachez-vous ? dit Iseult d'une voix blanche.

- Il allait vous dire que vous n'aviez rien à faire ici mais que sa bonté vous a sauvée.

- Comment ?!

- Non, Iseult, n'écoutez pas ce qu'il raconte ! s'emporta Hippolyte,… je vais tout vous expliquer.

- Je… je ne suis pas votre fille, comprit-elle.

Hippolyte baissa les yeux, n'osant pas la regarder.

- Comme vous me faites souffrir, murmura-t-elle avant de se lever et de se diriger rapidement vers la porte.

- Revenez ! cria Hippolyte désespéré, pourtant il ne bougea pas.

Thranduil regardait la scène, il savait qu'il n'y était pas allé de main morte, mais s'il n'était pas intervenu, l'humain se serait perdu dans des phrases inintelligibles pour tenter d'annoncer le plus doucement possible, et donc le plus maladroitement, qu'elle n'était pas de son sang. Thranduil savait qu'Iseult aurait fait un étalage de ses sentiments devant eux, et il n'aimait pas voir un enfant pleurer devant son parent, rien ne le rendait plus impuissant. Il pensa à Legolas à qui il avait confié le royaume pendant son absence. Son fils avait changé, il avait acquis une grande maturité depuis la Quête de l'Anneau. Il avait laissé un enfant un homme était revenu. Leurs rapports père/fils s'étaient améliorés malgré leur prédisposition à se chercher mutuellement.

Le Cerf vit que son hôte était en proie à la colère, il lui fit donc une proposition :

- Iseult ne voudrait sûrement pas vous voir, mais il ne faudrait pas la laisser seule, on ne sait ce qui pourrait lui passer par la tête.

- Vous allez aggraver la situation, ricana le roi complètement perdu.

- Je vous promets de ne rien faire de compromettant j'ai une très longue expérience derrière moi, depuis longtemps je sais reconnaître les bonnes choses des mauvaises. Vous lui avez caché toute sa vie qu'elle était de la race elfique et par conséquent d'un sang différent du votre sachant que la vérité lui serait probablement fatale, mais la repoussant chaque jour, la menace d'éclater s'agrandissait, tout autant que les dégâts qui s'ensuivraient. Vous n'avez pas bien agi Hippolyte, il faut soigner le mal par le mal.

- Je ne veux pas perdre mon enfant.

-En prenant le risque qu'elle découvre par elle-même que sa place n'est pas parmi les vôtres. Vous êtes égoïste, roi d'Arion, trancha Thranduil d'un ton sec.

Et il sortit à son tour, en remettant son capuchon.

Il n'eut pas besoin de la chercher, son ouïe d'elfe lui indiqua qu'elle n'était pas loin. Des sanglots faisaient échos dans le couloir fait de pierres sèches. Il la vit soudain, recroquevillée dans un coin, les bras encerclant les genoux et la tête cachée dans la robe. Au moins il avait évité cette vision à son père. Le cerf ne savait pas comment réagir devant une telle situation, jamais il ne se serait imaginé au cœur d'un tel problème. Mais il se décida à ne rien lâcher, c'était lui qui avait tout déclenché.

- Hên… pelo nîr lín (Enfant... sèche tes larmes), murmura-t-il sans se rendre compte qu'il avait parlé en Sindarin.

La voyant tressaillir, il s'immobilisa tout en continuant à lui dire des phrases réconfortantes en langue elfique.

Iseult en voulait à cet étranger aussi majestueux qu'insolent. Des sentiments violents se déchaînèrent en son être. Après la surprise, la colère et la tristesse, une douleur insondable lui mordit l'âme. Elle la ressentait dans ses entrailles et planta ses ongles dans son cou pour l'empêcher de gagner du terrain. Cette famille n'était donc pas la sienne, ce qui avait été le plus cher à ses yeux n'était qu'illusion. Pourquoi avoir caché cette vérité ? Ses « parents » n'avaient pas assumé le fait qu'elle ne soit pas d'eux ?

- Allez-vous en, lâcha Iseult, je ne comprends rien à ce que vous dites.

- N'y comptez pas.

Voyant que Thranduil ne bougeait pas, Iseult se leva, le dos plus douleureux que jamais et commença s'enfuir. Dans un mouvement leste, Thranduil s'interposa entre elle et la porte qu'elle voulait rejoindre. Iseult, aveuglée par les larmes, se cogna de plein fouet à son torse. Elle se cacha honteusement le visage avec les mains pour qu'il ne la voie pas rougie par les pleurs. Il lui attrapa les poignets et les lui écarta pour mieux la voir :

- Calmez-vous, je vous promets qu'Hippolyte et moi répondrons à tous vos questionnements, lui dit-il avant de la lâcher, et sachez que vous êtes affreuse quand vous pleurez.

Iseult lui lança un regard noir. De quel droit se permettait-il un tel aplomb ?

Quelques minutes plus tard, ils entrèrent tous deux dans le bureau du roi, la jeune femme avait retrouvé sa contenance habituelle. Hippolyte, en les voyant, se redressa pour recouvrer sa dignité.

Iseult s'assit en face de lui et lui demanda sans détour :

- Qui étaient mes parents ? Car j'imagine bien qu'ils sont morts à présent.

Hippolyte prit une grande inspiration et se lança :

- Je ne sais rien d'eux, leur nom m'est inconnu, la seule chose que je peux t'assurer est qu'ils appartenaient au peuple des elfes.

- Qui sont les elfes ?

- Je vous l'expliquerai après, coupa Thranduil.

Iseult n'osa pas lui rappeler qu'il lui avait promis de répondre à toutes ses questions.

- Comment les avez-vous rencontrés ? continua-t-elle.

- C'est une longue histoire. La naissance d'Hortense s'annonçait compliquée pour votre… mère Danacée, je l'ai donc emmenée non loin de la Limite, dans les Terres-Grises où habitait une sage-femme réputée pour la qualité de ses services. Sur le chemin, notre cortège a été arrêté par deux individus : un homme et une femme, elle aussi enceinte, aux physiques dignes des Dieux, j'avais l'impression qu'ils venaient d'un autre monde. Je ne croyais pas si bien dire. Tous deux voulaient me voir en privé, ce que je leur ai accordé. Ils m'ont expliqué qu'ils venaient de l'autre côté de la Limite. J'ai hésité à les croire mais leurs paroles, leur détermination et leur apparence si exotique ont fini par me persuader. Après tout, pourquoi ne pas leur faire confiance ? Ils disaient qu'eux-mêmes avaient découvert une faille dans la forêt qui leur avait permis de venir ici une première fois quelques années auparavant. Je sais qu'après cette découverte, ils s'en étaient retournés voir leur roi pour lui faire part de leur secret. Et ce même roi se tient à côté de vous en l'instant présent, Iseult.

Iseult se tourna vers Thranduil qui semblait surpris par le discours d'Hippolyte.

- Je croyais que vous ne connaissiez pas mes parents, Seigneur Thranduil.

- Je ne savais pas qu'Orphin et Dame Melanwë attendaient un enfant, répliqua l'elfe en se figeant.

- Et c'est vous qui leur avez ordonné de retourner en Pendée pour en avertir le roi ?

- Il m'a semblé juste de le faire pour être sur un pied d'égalité, mon royaume se trouvant en Terre du Milieu, non loin de votre territoire, je voulais éviter toute guerre si le secret venait à être découvert. En revanche j'ai tenu à écarter Arkaüs de cette révélation, un tel guerrier doit chercher à étendre ses terres et je ne voulais pas prendre ce risque.

Le roi de la Pendée acquiesça et continua :

- J'ai donc accepté la proposition de paix en signant un accord soumis à deux conditions : que personne d'autre n'apprenne l'existence de la Terre du milieu et inversement et que rien ne soit tenté pour détruire la forêt ou pour traverser la mer. Je me souviens qu'une fois l'accord signé, un oiseau a eu pour mission de l'amener à Thranduil, comme si vos parents doutaient de ne pas pouvoir rentrer chez eux. Une heure après la naissance d'Hortense, un garde a retrouvé le corps des deux elfes à moins d'un kilomètre. L'homme était mort, le cœur transpercé par une flèche mais la femme vivait toujours. Sachant qu'elle succomberait à ses blessures mortelles, on l'a fait porter à la sage-femme qui vous a fait naître prématurément, Iseult, sans quoi vous seriez morte. Cet accouchement a achevé votre mère et j'avais pour projet de vous laisser dans cette région mais dès que j'ai posé les yeux sur vous, j'ai su que votre place était dans ma famille, dans votre famille, je ne regrette en rien ce choix de vous avoir élevée comme ma fille.

- Père, je vous en remercie, répondit Iseult avec un sourire triste.

Puis la jeune femme se mit à réfléchir, quelque chose ne tournait pas rond, elle s'adressa donc à Thranduil :

- C'était il y a vingt-et-un ans, et vous étiez déjà au pouvoir, Seigneur Thranduil, vous deviez être un très jeune souverain de moins d'une dizaine d'année si je ne m'abuse.

Le cerf ne put s'empêcher de sourire malgré la gravité de la situation :

- Qu'est-ce qui vous fait croire cela ?

- Vous êtes si jeune... J'ai déjà du mal à croire que vous êtes souverain à votre âge.

- En vérité j'ai presque neuf mille ans.

L'elleth le regarda, médusée, et chercha à savoir s'il se moquait d'elle. Physiquement, il semblait avoir vingt-cinq ans, mais ses manières, la lueur dans ses yeux paraissaient confirmer ses dires. Une gravité profonde marquait ses traits. Elle comprit enfin pourquoi l'étranger dégageait une telle puissance.

- Vous ne vieillissez pas ? le questionna-t-elle.

- Les elfes grandissent mais ne subissent pas les dommages du temps, du moins physiquement.

- Vous êtes immortel… et moi aussi, comprit-elle.

- Aux yeux des Hommes, compléta le roi de Vert-Bois le Grand, ceux qui ne tombent pas au champ de bataille finissent par mourir de tristesse et de fatigue à moins de gagner les Terres Immortelles où ils rejoignent les défunts réincarnés pour une vie sans fin.

- Et c'est cela qui m'attend, l'éternité.

Thranduil ne répondit pas, la jeune elleth était totalement déboussolée. Peut-être valait-il mieux finir la discussion au plus vite. Il se leva mais la voix d'Iseult retentit de nouveau :

- Attendez ! Je ne sais rien encore des elfes.

- Vous en savez suffisamment pour le moment, je crois que vous devriez aller vous reposer, Dame Iseult.

- Que comptez-vous faire de moi ?

Thranduil planta ses yeux clairs dans ceux d'Iseult. Elle possédait un certain charme, celui d'une réelle jeunesse et de l'innocence, dans ses yeux noirs brillait la flamme de la mortalité propre à celle des Hommes. Elle était d'une beauté presque sauvage mais qui n'égalait pas celle des ellith.

Il était évident que la situation d'Iseult était complexe. Mais qu'allait devenir cette insignifiante elfe ? Les révélations faites, il ne pouvait reculer devant les conséquences qu'il savait dangereuses.

- Et vous, quel est votre âge ? la questionna-t-il.

- Je suis dans ma vingt-deuxième année.

- C'est impossible.

- Je ne vois pas en quoi.

- Vous êtes trop mature et votre corps est complètement formé. Les elfes n'atteignent leur majorité qu'à cinquante ans. A votre âge ils débutent tout juste l'adolescence. Je croyais que vous en aviez au moins trente-cinq.

La jeune femme rougit et lança un regard gêné à son père, parler de sa croissance était un fait indiscret, surtout avec un homme.

- Connaissant très mal la nature des elfes, nous pensions qu'elle avait une maladie qui retardait sa croissance à dix ans, elle ne semblait pas en avoir plus de cinq. J'ai cherché désespérément avec Danacée quelqu'un qui puisse la faire grandir. Plus le temps passait, plus nous étions prêts à tout, un mage s'est alors présenté à nous, il exerçait une magie obscure mais j'ai accepté son offre et il a modifié sa croissance afin que ma fille puisse rattraper son retard.. Je vous passe les détails mais…

- Quel a été le compromis ? le coupa sèchement Thranduil.

- Que voulez-vous dire ?

- La magie noire n'est jamais prodiguée sans qu'elle ne profite à celui qui la pratique.

Le visage d'Hippolyte se ferma.

- Oui, je m'en souviens...

- Parlez.

- Le sorcier m'avait dit qu'elle avait une force surhumaine. J'imagine que c'est grâce à sa nature elfique.

Il s'arrêta pour avoir la confirmation du roi des elfes. Mais ce dernier ne cilla pas, il reprit donc :

- Il ne souhaitait rien d'autre que cette force. Je n'ai pas hésité à la lui laisser car il m'avait juré que par la ensuite sa vigueur nouvelle égalerait celle d'un humain. Et c'était tout ce que je souhaitais, que ma fille ait une existence la plus normale possible, le dernier problème persistant étant son immortalité.

- Avez-vous cherché à remédier à ce que vous nommez le « dernier problème » ? interrogea Thranduil, l'air grave.

Iseult attendit la réponse avec une certaine appréhension. Comme son père semblait y réfléchir, elle se leva et se mit à arpenter la pièce.

- A vrai dire je songeais à en finir depuis peu.

Iseult se sentait lasse de toutes ses révélations plus tordues les unes que les autres, mais elle devait savoir qui elle était réellement.

- Je n'ai aucun souvenir de ce… sorcier. M'a-t-il effacé toute trace de son intervention ?

- Oui, il a insisté pour le faire.

Thranduil sentit la colère monter en lui, les Hommes n'étaient qu'égoïsme et naïveté. Si les souvenirs d'Iseult avaient été supprimés c'était sans doute que la méthode avait nécessité l'intervention de forces occultes peu recommandées et supportables pour une si petite âme. Un père n'avait pas à imposer toute cette souffrance à son enfant.

- Iseult, vous savez la vérité à présent, vous devrez vivre avec maintenant, c'est un lourd fardeau que vous devrez porter seule, en le préservant des autres pour éviter de semer le chaos. Peut-être qu'un jour elfes et Pendéens vivront dans une bonne entente, mais en attendant, votre nature doit être cachée de tous.

- Je ne pourrai pas…

- Vous n'avez pas le choix, trancha Thanduil d'un ton sec appelant à la fin de cette tumultueuse discussion.

Iseult refoula ses larmes dans une plainte étranglée. Ce roi était inhumain. Elle n'avait pas su mettre un mot sur l'impression qu'elle avait eu en le voyant mais ce dernier terme lui correspondait parfaitement, physiquement et moralement.

Hippolyte était impuissant face à la situation, sa fille ne l'avait jamais vu dans un tel état d'infériorité, lui le puissant roi d'Arion.

Ne pouvant plus supporter la présence des deux hommes, elle s'en alla avec faiblesse, ne prenant même pas la peine de refermer la porte.