Chapitre 2 : Colette

« Alors, ces lanternes, on a dit qu'on les accrochait au portail à l'entrée sud du village. Mais laisse-les de côté, je vais m'en occuper après.

– Mais non, vous risquez encore de tomber de l'échelle, comme hier. Je vais le faire !

– Je t'ai déjà demandé de me tutoyer, je ne suis plus l'Élue et je ne suis pas si vieille que ça. Et j'irai les accrocher en volant cette fois-ci, comme ça j'éviterai de me coincer les pieds.

– Non, non, ne vous… heu, ne t'embête pas Colette, je peux le faire. J'ai aussi envie de participer aux préparations du festival.

– Bon, d'accord. J'ai d'autres choses à faire de toute façon. »

Le garçon partit donc vers l'entrée sud en faisant un simple petit signe de la tête à Colette, ses bras trop occupés à porter un carton rempli de lanternes. Colette répondit d'un large sourire, puis sortit une liste de sa poche et fut vite démoralisée par la longueur de celle-ci. Comment un festival dans une bourgade aussi minuscule qu'Isélia pouvait demander autant de travail ? Certes, beaucoup de touristes rejoignaient le village durant le week-end du festival des lumières et l'organisation s'étendait à l'extérieur des remparts, mais on n'attendait guère plus de quelques centaines de personnes.

Comme la géographie du monde avait sensiblement changé, il était toutefois difficile de prévoir un afflux soudain de touristes de l'ancienne Tethe'alla voulant découvrir des traditions leur étant étrangères. Difficile aussi d'estimer l'envie ou le besoin des Sylvarantis de faire la fête depuis ces énormes changements. Sept ou huit mois avaient déjà passé, mais peu s'étaient déjà acclimatés alors que beaucoup en profitaient pour faire un tour du monde ou un nouveau pèlerinage où l'on pouvait alors visiter les Églises de Martel des deux mondes. Bref, l'affluence du festival était une grande inconnue et Raine – qui avait décidé de superviser l'organisation cette année – avait vu les choses en grand. Bien que Colette ait sommé Lloyd de se rendre à Isélia un peu plus tôt pour décharger leur amie d'un peu de travail, elle le regrettait presque à présent. En effet, Raine et Génis venaient de partir récupérer du matériel pour monter les stands de nourriture qui seraient bientôt montés sur la route menant au village. Elle s'était retrouvée contre son gré nouvelle responsable. Raine lui avait donné une liste de tâches, lui avait expliqué pendant une heure ce qu'elle attendait d'elle – l'adolescente se croyait revenue à l'école – et lui avait dit qu'en cas de doute, elle n'avait qu'à compter sur son instinct. Ce dernier conseil semblait bizarre venant d'une professeure peu encline à laisser sa place au hasard, mais signifiait sans doute que Raine avait confiance en elle… dans une certaine mesure en tout cas !

En ce bel après-midi, Colette se devait donc de compléter un maximum de tâches sur sa liste en plus de répondre aux questions des jeunes et moins jeunes. Raine avait réussi à mettre l'entièreté du village à contribution et Colette n'avait qu'une vague idée du travail de chacun, mais elle répondait de son mieux sur la base de ce qu'elle avait retenu de la leçon express du matin et de ce qu'elle estimait le plus logique.

Comme personne ne venait la questionner, elle pouvait retourner à sa tâche personnelle actuelle : délimiter des emplacements pour des caravanes et des tentes pour les touristes de passage. Le nombre de places d'hôtel était fort limité, même avec l'école transformée pour l'occasion en dortoir de fortune et on préparait donc des places supplémentaires. Les festivaliers pouvaient venir avec leur propre caravane ou tente, mais on louait également des toiles de tente pour celles et ceux qui espéraient pouvoir dormir sur place et n'avaient donc pas pris de matériel. Munie d'un seau et d'une petite pelle, Colette tentait donc de tracer des lignes droites en déversant de la poudre blanche sur un coin d'herbe fraîchement coupée. Elle avait toutefois l'impression que toutes ses lignes ne formaient que des zigzags et se retrouvait vite démoralisée. Si au moins Lloyd était resté pour l'aider… Quand il avait demandé s'il pouvait se rendre chez son père Dirk pour la journée, elle n'osa évidemment pas refuser. Ils ne s'étaient plus vus depuis des mois, alors que Lloyd et elle venaient de passer la quasi-totalité de ces mêmes mois ensemble.

Depuis leur départ d'Isélia, où ils quittèrent leurs anciens compagnons d'armes, les deux amis d'enfance avaient parcouru bien du chemin, à pied ou en volant, et avaient négocié avec les maires et dirigeants de beaucoup de cités pour que ceux-ci renoncent à l'utilisation d'exsphères. Avec plus ou moins de succès. Les négociations avec les villes de l'ex-Tethe'alla s'avéraient bien plus compliquées puisqu'elles utilisaient généralement ces… ces âmes humaines, n'ayons pas peur des mots, pour améliorer leur confort grâce à diverses technologies friandes en énergie.

Dans certains endroits, ils ne purent obtenir qu'un accord de principe sur le long terme, une promesse de diminuer l'utilisation d'exsphères de 10 % par an, mais le plus souvent on leur demandait de trouver une alternative. Régal travaillait sur le sujet et devrait leur donner des nouvelles durant le festival, mais les deux compères avaient tout de même continué de parcourir le monde pour informer toute sorte d'autorité de leurs intentions. L'influence de Régal et de Zélos les aidait considérablement, car mentionner leurs noms suffisait toujours pour s'emparer de l'attention de leur interlocuteur. Parfois, la tentation de rentrer dans une usine et de tout démolir était grande pour Lloyd, mais Colette parvenait à le calmer et à le convaincre qu'ils ne feraient que se mettre le monde entier à dos. Pour Lloyd, qui préférait une bonne bagarre à une discussion politique, cette nouvelle quête comprenait des obstacles qu'il n'aurait jamais cru devoir affronter et il apprit à ses dépens que menacer ses adversaires menait rarement à une conclusion positive. Colette lui apprit donc la retenue et ce que sa grand-mère appelait le politiquement correct. Elle ne comprenait pas totalement pourquoi, mais avec quelques efforts en communication de la part de Lloyd, les nobles de Tethe'alla et les haut placés de Sylvarant l'écoutaient tout de suite avec plus d'intérêt. Un vrai mystère !

Heureusement, Lloyd retrouvait sa vraie personnalité dès que la discussion s'achevait.

Colette préférait ce Lloyd là : naïf et bourru, certes, mais aussi altruiste, tendre et attentionné envers tous sans distinction. Idéaliste, mais prêt à en assumer les conséquences et n'hésitant pas à mettre la main à la pâte pour défendre ses idéaux. Il avait bien sûr quelques défauts, mais Colette ne s'embêtait pas à les lister et s'enthousiasmait plutôt de pouvoir passer tout ce temps avec lui. Depuis longtemps elle s'était rendu compte qu'elle avait des sentiments pour lui, mais ceux-ci s'étaient décuplés durant ses aventures en tant qu'Élue. Lloyd avait de plus montré assez clairement ses propres sentiments et les deux amis commencèrent donc leur nouvelle aventure dans cette configuration étrange d'amour réciproque fortement supposé, mais non avoué. Et dormir ensemble ainsi à la belle étoile ne ressemblait en rien aux nuits passées avec l'ensemble de leur groupe. À la fois gênée mais ravie de cette proximité permanente, Colette avait parfois eu de la peine à dormir. Plusieurs fois, elle murmurait un léger tu dors ?, mais celui-ci restait toujours sans réponse, car Lloyd, lui, n'avait aucune peine à s'endormir. Elle l'entendait parfois parler en dormant, et, curieuse, approchait l'oreille pour savoir s'il pensait à elle. Mais il imaginait simplement qu'il se battait au Colisée ou qu'il avait été invité à un fabuleux festin. Elle avait même essayé de lui murmurer des mots à l'oreille, espérant ainsi pouvoir s'incruster dans les rêves du jeune homme, mais ses tentatives ne rencontrèrent que des échecs répétés.

Son calvaire prit fin lors d'une visite à Triet, la ville du désert. Lloyd lui avait acheté un joli bracelet sur le marché et lui avait demandé assez maladroitement si elle voulait bien devenir sa copine. Elle aurait bien voulu jouer l'indifférence pour le punir de toutes ces semaines où il s'endormait sans souci alors qu'elle n'y parvenait pas, mais elle était bien trop honnête avec ses sentiments et des larmes coulèrent sur ses joues. Tout inquiet, Lloyd ne comprit pas ce qui se passait, tenta de la rassurer, mais Colette le prit dans ses bras et le serra fort contre elle. « Bien sûr que je veux être ta copine. Pourquoi as-tu attendu si longtemps avant de me le demander ? » murmura-t-elle. Colette relâcha son étreinte et se recula pour admirer le visage empourpré de son amoureux, un sourire béat et stupide ornant cette petite bouille qu'elle aimait tant.

Leur relation ne changea pas tout de suite pour autant. Ils continuaient de dormir chacun de leur côté, mais conversaient chaque soir longuement, racontant tout ce qu'ils avaient gardé enfouis au plus profond d'eux-mêmes jusque-là. Les langues se délièrent, puis, lentement, les corps se libérèrent. Les deux amis d'enfance avaient beau être presque adultes, ils n'avaient aucune expérience dans le domaine et la découverte du corps de l'autre ne se fit qu'en expérimentant, avec patience et curiosité. Comme Colette aurait dû sacrifier sa vie lors de ses 16 ans au cours du périple de la régénération du monde, elle n'avait jamais été éduquée sur le sujet, et ses seules connaissances venaient de discussions entre gamines ou de quelques conseils que lui avait donnés Sheena pour qu'elle évite de se faire piéger par Zélos. Elle savait bien qu'elle était naïve et qu'elle donnait bien trop facilement sa confiance à n'importe qui, mais elle n'était pas bête et avait vite compris comment mener l'Élu de Tethe'alla à la baguette. Quant à Lloyd, elle avait préféré ne pas se précipiter au début, mais comme ils passaient bien trop de nuits juste tous les deux, ils ne tardèrent pas à développer une dépendance physique l'un envers l'autre. C'était à force un peu comme une drogue, et même s'en passer pour les quelques jours du festival formait une véritable épreuve pour la jeune fille.

Se rendant compte qu'elle était à nouveau tombée dans une rêverie au lieu de travailler et que le sang était sans doute monté jusqu'à son visage, elle se tapota les joues et passa machinalement la main dans sa chevelure blonde. Un peu de sérieux quand même ! À force d'avoir Lloyd tout le temps en tête, elle finirait par négliger ses amis, et ça, elle ne le souhaitait pas le moins du monde ! Pour se donner un peu de motivation, elle remonta un peu ses manches et se remit au travail. L'air frais de la saison lui donnait une bonne raison de se réchauffer et Colette continuait donc son travail mécanique de traçage de lignes blanches. Le soleil commençait gentiment à se coucher, teintant le ciel de lueurs orangées et se reflétant dans les gouttes perlant sur les longs brins d'herbe entourant le terrain de camping. Il n'était pas si tard, mais le soleil hivernal préférait comme toujours se coucher tôt. Elle avait perdu trop de temps à rêvasser et devait se dépêcher de terminer cette tâche, surtout qu'elle avait espéré pouvoir en tracer quelques autres de la liste. Heureusement, elle arrivait gentiment au bout, puisqu'elle arrivait au bord de l'espace où l'herbe avait été coupée.

Mais soudainement, sa vue s'obscurcit. Surprise, elle paniqua brièvement avant d'entendre une voix qui la rassura rapidement : la voix de la personne qui venait de poser ses mains sur ses yeux pour lui faire une petite farce.

« Surprise ! Devine donc qui c'est. Un petit indice : on entend souvent dire que même dans le monde unifié, c'est toujours le plus beau.

– C'est toi Zélos ! Je t'ai reconnu !

– Hahaha, je savais bien que l'indice t'aiderait ma petite Colette. Comment te portes-tu mon ange ? »

Zélos lui rendit la vue, puis s'empara de sa main et la fit tourner de 180 degrés, afin qu'elle se retrouve face à lui. Colette ne l'avait pas vu depuis des mois, mais il n'avait pas changé et semblait toujours soigner autant son apparence. À ses côtés et un peu en retrait se trouvait Sheena, la nouvelle chef du village ninja de Mizuho, mais surtout une très bonne amie. Celle-ci rumina :

« Je suis sûr qu'elle a reconnu ta voix et ton ego, je doute que l'indice y soit pour grand-chose.

– Hihi, c'est vrai que je ne connais personne d'autre d'aussi arrogant que lui.

– Oh les filles ! Pourquoi donc toutes ces attaques contre moi ? »

Colette et Sheena se mirent alors à rire aux éclats et tombèrent dans les bras l'une de l'autre. La ninja portait le costume réservé au chef (et pour la première fois à la cheffe) de son village, comme si elle était venue à Isélia pour une visite diplomatique. Peut-être était-ce son excuse pour s'éloigner de Mizuho ? L'ancien élu portait quant à lui sa traditionnelle tenue de combat, mais elle ne doutait pas qu'il possédait d'autres costumes plus élégants dans son sac à dos. Sheena relâcha son étreinte et en la tenant fermement par les épaules, lui posa une question.

« Alors Colette. Comment se passe ce voyage avec Lloyd ?

– Bi… bien ! On a réussi à détruire beaucoup d'exphères et même si…

– Oui oui, c'est bien, coupa la kunoichi, mais je veux dire entre Lloyd et toi. Ça avance un peu ?

– Heu… Et bien… On… On sort ensemble maintenant !

– Oooooooh ! »

Trop occupée à cacher son embarras, Colette ne remarqua pas la trace de déception mêlée à l'excitation de Sheena.

« Mais c'est super ça ! Vous allez vraiment bien ensemble, je suis heureuse pour vous ! »

Et l'élu ne tarda pas à se plaindre théâtralement, comme si son monde venait de s'effondrer.

« Ma petite Colette, mon petit ange, enlevée ainsi par un homme autre que moi. S'il ne s'agissait pas de mon ami, je me battrais pour pouvoir récupérer ta main. Heureusement que Sheena a accepté de passer les dures nuits à venir avec moi.

– Q—Quoi ? Mais je n'ai rien accepté du tout ! Tu te mets le doigt dans l'œil.

– Oh, vous sortez ensemble tous les deux aussi ? demanda naïvement Colette.

– Jamais de la vie ! Qui aurait envie d'un compagnon qui saute sur tout ce qui bouge ?

– Oh mais pourquoi le cacher plus longtemps ? Notre amour n'a pas besoin d'être un secret.

– Mais dans tes rêves, espèce d'obsédé ! »

Colette partit alors dans un grand éclat de rire, alors que Sheena venait d'attraper Zélos par le col, prête à lui coller quelques gifles bien méritées. Ses amis lui avaient manqué. Elle adorait se balader seule avec Lloyd, mais durant les mois qu'ils avaient passés tous ensemble, des liens très forts s'étaient formés et elle avait souvent eu peur qu'ils se soient rompus. En se rendant compte qu'ils parvenaient à discuter comme s'ils ne s'étaient quittés que la veille, elle fut soulagée. L'ambiance de leur groupe n'avait pas changé, même s'il avait explosé aux quatre coins de la planète. Ses deux amis rirent à leur tour, peut-être car ils étaient parvenus à la même conclusion.

Colette pouvait voir dans leurs yeux la même passion qui les avait toujours animés jusqu'ici. Mais malgré la joie des retrouvailles, un frisson lui parcourut la nuque. Courant d'air frais ou rappel que Raine lui avait confié une mission ? La jeune fille ressortit sa liste et barra la tâche Aménager le terrain de camping. Puis elle s'adressa aux nouveaux arrivants.

« Vous tombez vraiment bien : j'ai du boulot pour vous ! »