Chapitre 3 : Mon âme trembla

Fort Céleste

Un rayon de lumière caressa mon visage, j'ouvris les yeux. Dehors, le soleil s'était à peine levé que j'entendais déjà le monde de Fort Céleste s'activer. En me redressant, j'étirai mes membres et regardai autour de moi, le regard vide. Il me semblait avoir fait un rêve extraordinaire dont je peinais à me souvenir. Soudain une image m'apparut : les yeux de Solas étincelant dans l'obscurité. « Ce n'était pas qu'un rêve », me dis-je, « nous nous sommes véritablement retrouvés dans l'immatériel ». Je sentais à présent que notre union physique avait donné naissance à un lien qui me raccrochait à l'elfe apostat d'une manière indéfinissable. J'avais l'impression de le connaître plus que n'importe qui, d'avoir percé la barrière mystérieuse qui le couvre en permanence. Hors, à part le fait d'avoir pénétré en rêve dans l'immatériel à ses côtés, je n'avais rien appris à son sujet. Au contraire, plusieurs de ses paroles avaient soulevé des questions dans mon esprit et je me souvins de l'une d'elles : « Vous devrez vous montrer vaillante à l'avenir et ne pas vous laissez affaiblir par quoi que ce soit ». Ce conseil ou, cette mise en garde, n'avait de cesse de m'obséder. Solas pouvait être une personne rassurante, pleine de compassion et de curiosité, mais très souvent l'aura mystérieuse qui planait autour de lui inquiétait. Parfois il s'ouvrait aux autres en partageant une partie de son infinie connaissance puis à d'autres moments il se couvrait de silence, de mélancolie et s'enveloppait dans une certaine solitude qui était la sienne. Tout cela réduisait ma joie d'avoir pu être sienne. Je me levai, prête à aller lui parler. Je changeai mon uniforme, tout froissé par la nuit, passai de l'eau chaude sur mon visage pour y effacer les traces de sommeil, me coiffai rapidement à l'aide de mes mains et pris les escaliers. En arrivant dans le hall principal, je trouvai l'ambassadrice Joséphine qui griffonnait à toute allure sur un morceau de parchemin. La connaissant pour son enthousiasme, je m'adressai à elle avec un ton chaleureux :

- C'est une heure bien matinale à laquelle vous travaillez dame Montilye…

- Veuillez m'excuser Inquisitrice, il faut que je finisse de noter cette liste de tête , je suis à vous dans un instant.

Cet échange un peu prompte me laissa incrédule mais je me repris rapidement et décidai d'aller voir Solas. Je m'attendais à ce qu'il soit dans la pièce où il menait ses recherches, à savoir le point de passage entre le hall principal et les escaliers pour rejoindre les étages supérieurs, mais il ne s'y trouvait pas. Cela me surprit car, hormis pour nos expéditions de groupe, il quittait rarement cette salle. Je supposais qu'il était allé s'occuper de quelque chose à Fort Céleste et retournai voir Joséphine. Après quelques instants à griffonner elle posa enfin sa plume.

- Inquisitrice, pardonnez une réponse aussi brute de ma part. En quoi puis-je vous aider?

- Ça avait l'air très important, de quoi s'agit-il au juste?

- Ceci est la liste des invités présents à la réception à laquelle doit se rendre l'Inquisition dans deux jours.

- Ah oui… nous devons honorer l'invitation d'un couple de noble issu d'une prestigieuse lignée pour nous attirer les bienfaits d'Orlais.

Je souris ironiquement tandis qu'elle soupirait.

- Inquisitrice… si nous voulons que l'Inquisition fasse le poids face à nos ennemis nous devons suivre ce genre de stratégie. Et puis, vous êtes issu d'une famille noble, vous devez comprendre l'importance de ce type de manœuvre.

- Je ne dis pas que vous avez tort Joséphine et vos prouesses au sein du groupe prouve bien le contraire. C'est juste que je ne me fais pas au « noble jeu ».

- Malheureusement, la société mondaine ne saurait s'en passer.

- Au fait, pourquoi avoir besoin de cette liste? Ce n'est pas Fort Céleste qui reçoit.

- Je tiens à prévoir chaque rencontre, c'est une façon de planifier toute aide potentille ou d'éviter une discussion fâcheuse.

- Je vois. Bien, je vous laisse à votre travail dame Montilyet.

Après une salutation j'entrepris de sortir du hall mais revins rapidement sur mes pas.

- Excusez-moi Joséphine, auriez-vous vu Solas?

- Non Inquisitrice.

Fort Céleste, deux jours plus tard

Voilà deux jours que je n'avais pas vu Solas. Personne ne savait où il était allé et seul Varric avait pu m'affirmer qu'il l'avait vu quitter Fort Céleste. Le nain avait compris mes sentiments vis-à-vis du mage et pour me rassurer il répétait :

- Vous inquiétez pas, il reviendra le loustic !

Cela me faisait sourire mais au fond de moi je craignais le pire. L'avais-je contrarié? Son départ avait suivit notre passage dans l'Immatériel et je ne pouvais m'empêcher d'établir des liens.

Le soir de la grande réception chez les nobles était arrivée. L'inquisition était présente à travers ses représentants ainsi qu'une escorte rapprochée composée de Cassandra, Varric et Dorian. Si Solas avait été présent il en aurait fait partie. Nous entrâmes dans la salle de bal et le large sourire de Joséphine me fit comprendre que j'allai être amenée à danser.

- Hors de question !

- Si un noble vous proposait une danse vous ne pourriez refuser, tous les regards sont braqués sur nous.

J'entendais Varric rire derrière moi :

- Allons Inquisitrice, si Fanfreluche vous le conseille c'est que c'est important !

- Ne m'appelez pas ainsi !

Après un long soupir je consentis et accompagnai l'ambassadrice vers un groupe d'invités. Tandis que je faisais preuve d'amabilité, elle discutait territoire, commerce et étoffe. Je m'ennuyai rapidement. La salle était déjà bien rempli et l'on voyait différents groupes se former : des camps de joueurs du noble jeu bien entraînés. Quelques membres de l'Inquisition se distinguaient ici et là, certains mieux intégrés que d'autres, ce n'était pas le cas de Cullen et Cassandra qui s'étaient retirés de la foule pour pouvoir maudire entre eux ces gens qu'ils avaient envie d'étrangler. Je tournai la tête et vis au loin Dorian qui se pavanait auprès d'autres hommes, conscient qu'il était un mage tévintide et le sujet de la moitié des discutions. Tout à coup, l'hôtesse de la réception arriva devant moi :

- Nous allons commencer les festivités et je voudrais que vous ouvriez le bal avec ce monsieur.

Elle désignait l'homme qui la tenait par le bras et dont le masque voilait les yeux.

- Certainement.

Elle échangea son bras avec le mien et je me dirigeai au côté de cet homme vers le centre de la piste. Un gigantesque lustre nous surplombait d'une lumière dorée et, dans le silence, seul le son de nos talons résonnait. Nous nous positionnâmes et c'est à ce moment que les murmures commencèrent. La musique de l'orchestre s'éleva et je me laissai guider par cet inconnu. Mes pas étaient justes, quoiqu'ayant peu d'intérêt pour la danse, en tant que fille de la noblesse je me devais de les connaître. Mon partenaire me regardait à la dérobée, avec timidité, et cela finit par me gêner à mon tour. Je regardais vers l'assistance, cherchant du regard quelque chose de plus plaisant, et là je le vis. Ma botte écrasa celle du noble et notre mouvement de danse fut brusquement interrompu. Il avait pincé ses lèvres pour ne laisser échapper aucun gémissement et, tentant de garder les apparences, il s'apprêtait à continuer la danse. J'étais immobile, les lèvres entrouvertes et le regard perdu dans un coin de la foule. Mon cavalier s'empourprait ne sachant que faire et l'hôtesse vint à son aide en applaudissant :

- Tout cela était fort joli, à présent j'appelle les convives à les rejoindre !

Malgré le brouhaha des messes basses, des couples gagnèrent la piste pour s'exhiber à leur tour. L'orchestre retentit de plus belle tandis que l'hôtesse nous prenait à part :

- Que vous a-t-il pris de vous arrêter ainsi?

- Je… veuillez m'excuser, ça ne prendra qu'un instant.

- Comment?!

Sans lui répondre, je filai à travers la foule vers un couloir du château. Je courrais en regardant partout autour de moi. La faible lueur des bougies qui éclairaient cette partie de la demeure montraient qu'aucun invité n'était attendu ici. Arrivée dans une nouvelle aile, je m'arrêtai pour reprendre mon souffle.

- Où es-t…

Je n'eus pas le temps de finir qu'une silhouette s'avança dans la lumière de la lune qui traversait la pièce par une fenêtre.

- Ici Inquisitrice.

Quand je le reconnus mon âme trembla.

- Solas…

Il était là, les bras croisés, en tenue de bal. Je voulus me jeter dans ses bras mais il m'arrêta d'un geste.

- Il y a des invités qui attendent votre retour. Vous devriez les rejoindre.

- NON, ne me faites pas ça !

Je m'appuyai d'une main sur le mur près de lui et passai l'autre sur mon visage en retenant mes pleurs. Il restait silencieux.

- Comment pouvez-vous Solas… comment pouvez-vous être si mauvais?!

- Allez-vous vous effondrer à la moindre de mes absences? Vous combattez des démons sortis de l'Immatériel, vous avez déclaré la guerre à Corypheus et dirigez une grande organisation à la recherche d'alliances. Inquisitrice, ressaisissez-vous ! Ce n'est pas le moment de flancher.

Je tapai du poing contre le mur comme s'il s'agissait des battements de mon cœur.

- Où étiez-vous?

- Peu importe, je suis revenu, et il faut que vous rejoigniez l'aile des invités.

- Pourquoi?

- Un danger les menace.

Je le regardai pendant un instant et repris contenance.

- De quoi s'agit-il?

- Des Venatoris ont infiltré les lieux, ils savaient que l'Inquisition ferait partie des convives. J'en ai neutralisé certains mais les autres continuent de rôder. La liste des invités ne présentant pas de cible évidente, j'en ai déduis que c'est après vous qu'ils en avaient.

- J'ai du mal à le croire… Pourquoi ces Venatoris prendraient le risque de m'attaquer au cœur d'une soirée mondaine?

- Peut-être ont-ils un autre objectif…

J'invitai Solas à rejoindre la salle de bal mais il refusa en me disant qu'il devait rester discret pour la soirée. Je dû y retourner seule et expliquai les informations dont je disposais aux membres de l'Inquisition. Des mesures furent rapidement prises. Enfin, je retrouvai la maîtresse des lieux toujours accompagnée de l'homme aux yeux voilés.

- Voilà que vous vous éclipsez sans rien dire, vraiment Inquisitrice ce ne sont pas des manières.

- Je vous prie de m'excusez madame, il fallait que je m'absente de toute urgence.

- Soit, mais votre absence a beaucoup attristé mon cher neveu.

- Votre neveu?

- Ce charmant jeune homme, il a dansé avec vous.

Elle désignait effectivement mon ancien cavalier.

- Pour vous faire pardonner, tenez-lui donc compagnie, il en sera ravi.

Sur ces mots, elle nous laissa. L'idée de devoir « tenir compagnie » à l'un des invités me parut étrange dans cette assemblée orlésienne où l'on errait de discutions en discutions pour mieux s'emparer de l'intrigue. J'entamai donc une discutions avec ce jeune homme, lui demandant d'où il venait, ce qu'il pensait de la soirée, le complimentant sur ses pas de danse. Il répondu à chaque fois de manière vague, surtout pour l'endroit d'où il venait, et avec une timidité marquée. Il avait surtout l'air de vouloir me poser une question et finit par se lancer :

- Est-ce vrai que vous êtes une mage?

- En effet.

- Vous venez donc d'un cercle?

La question me gênait assez. Quand mes parents découvrirent que je possédais un don pour la magie, ils refusèrent de m'envoyer au cercle. Alors je dû la préserver des regards. A présent que j'étais Inquisitrice, et reconnue comme mage, mon privilège risquait d'être révélé au grand jour.

- C'est compliqué.

- Ne vous inquiétez pas, je comprends. Je vous admire beaucoup.

- Vraiment?

Nous parlâmes magie et je me rendis compte que mon interlocuteur s'y connaissait énormément, surtout sur les pratiques de Tévinter. Nous décidâmes de poursuivre en direction du buffet quand toutes les lumières s'éteignirent, en même temps. Certains des convives riaient, pensant qu'il s'agissait du début d'une mise en scène mais le bruit des épées qu'on dégainait me fit comprendre que cet événement n'était pas prévu. On entendit bientôt des gémissements de douleur et des corps tomber au sol: des intrus circulaient dans l'ombre en tuant les gardes. D'après Solas, je pouvais être la cible de cette attaque alors je préparai rapidement un plan : attirer l'attention et éloigner ces assaillants. Quand je voulus me déplacer dans la pénombre, une main agrippa la mienne et j'entendis quelqu'un me murmurer à l'oreille :

- Protégez-moi !

C'était la voix du jeune homme avec moi, il semblait extrêmement paniqué. Autour de nous, des verres se brisaient au sol et des bruits de talons claquaient de toute part. C'était l'affolement total. Je lui répondis de se cacher mais il ne voulut pas se séparer de moi.

- C'est moi qu'ils veulent !

[Fin du chapitre 3]