Severus se laissa tomber dans son canapé. Comment cela se faisait-il qu'il soit autant énervé ? Seul un grognement lui répondit.

Soupirant profondément, il fixa les flammes rougeoyantes de sa cheminée et prit une décision. Se levant, il attrapa sa cape et sortit de ses appartement, d'un pas rageur, rapide et déterminé.

Quitte à passer noël seul, autant qu'il se bourre la gueule dans un cadre plus chaleureux que ses donjons déprimants.

.

S'asseyant sur un tabouret et s'accoudant au bar, il commanda un whisky, double, et plongea son regard dans les nombreuses veinures qui traversaient le bois.

Quand le verre tant attendu apparu devant lui, il grogna un remerciement en déposant quelques pièces devant lui.

Au bout de quelques instants à faire tourner le liquide ambré dans le verre, il le reposa dans un mouvement de rage.

À quoi était-il réduit ? À boire dans un pub miteux ? Seul ? Un soir de noël ?

Le coucou sonna vingt-deux heures et il eut sa réponse. Attrapant le verre, il le vida en quelques secondes, le regard rageur et l'esprit à peine embrumé.

-Un autre, si possible... soupira t-il, tentant de se contenir pour ne pas faire exploser sa magie autour de lui.

-C'est vous le patron. Répondit le barman, d'une voix douce, en déposant un second verre devant lui et en reprenant celui qui venait de se briser.

Sûrement le Serpentard n'avait-il rien remarqué, car il se mit à enchaîner les verres sans trop s'en rendre compte, sirotant le liquide avec amertume et le regard toujours fixé dans sa contemplation muette du bar, laissant son esprit s'embrumer délicatement, comme s'il tentait de s'endormir de la plus douce des manières.

Le coucou sonna.

Vingt-trois heures.

Se réveillant en sursaut, il fit tomber par terre le verre qu'il tenait et l'entendit distinctement se briser au sol, répandant une mare d'alcool à ses pieds.

-...Merde... jura t-il, titubant.

Une poigne ferme le retint de s'affaler au milieu des débris de verre, et le fit se rasseoir avec douceur. Un mouvement de baguette plus tard et le sol était nettoyé. Un autre mouvement plus tard et le barman versait un liquide bleuté dans un shot de vodka avant de le déposer devant le maître des potions.

-Buvez, ça vous fera du bien. Severus renifla la potion avec méfiance. Cadeau de la maison. Ajouta-t-il.

Haussant les épaules, bien trop alcoolisé pour reconnaître une quelconque mixture, il attrapa le shot d'une main tremblante et avala la boisson cul-sec.

Son esprit semblait s'alléger de minute en minute et ses sens lui revinrent petit à petit.

-Potion de dégrisement. Précisa l'homme, voyant le potionniste se retrouver de plus en plus maître de lui-même.

-...Merci. Souffla-t'il, relevant la tête pour la première et se rendant compte de plusieurs choses.

Tout d'abord, tout à sa rage, il n'avait pas fait attention au fait que la Tête de Sanglier était devenu un établissement propre et chaleureux, et le sapin qui brillait doucement dans un coin, illuminé par les reflets changeants d'une bonne flambée dans la cheminée, n'était pas là pour le contredire.

Ensuite, il remarqua les autres occupants de la salle. Une jeune femme, dans un coin, buvait à la santé d'on ne savait trop quoi, un manuscrit devant elle et une assiette à moitié entamée repoussée sur le côté. Toute à son occupation, elle ne devait pas l'avoir vu non plus. Deux hommes, retranchés dans le coin le plus sombre du bar, discutaient avec calme. Le premier, assez âgé, lui semblait inconnu, mais lui faisait penser à un vétéran de guerre, non seulement de par sa posture, en apparence décontractée, mais également de par son regard, aiguisé aux moindres détails. Le second, bien plus jeune, ne lui semblait pas inconnu, mais il ne put s'attarder à la contemplation de ses voisins quand il remarqua que le barman déposait une tasse fumante devant lui.

Observant les gestes de l'homme, il leva un sourcil perplexe quand il nota la forte concentration en sucre et en chocolat de la boisson. Même pour un chocolat chaud, cela en était presque indécent.

-Voilà qui sera plus raisonnable, pour fêter ce réveillon, tu ne penses pas ?

Réagissant au tutoiement, le conservateur maître des potions de Poudlard releva brusquement la tête, plongea son regard dans celui, chaleureux, du barman, – dans le but de lui expliquer qu'on ne tutoyait pas impunément Severus Snape – et eut le bug le plus magistral de toute sa carrière de terrifiant professeur.

-Que...Lupin ? Bafouilla-t-il.

Un sourire fendit le visage de l'ancien Griffondor, et il poussa l'énorme et over-sucrée boisson vers son ancien collègue.

-Ça faisait un bail, Severus, non ? Au moins six ans... Depuis la fin de la troisième guerre, je dirais ?

-Le démantèlement de l'Ordre, précisément. Ajouta machinalement le brun.

-Ah, oui, je me rappelle, pouffa le châtain. Tu avais explosé le tableau de la Walburga, sous prétexte que « maintenant que ce sale cabot déménage, je peux vous péter la gueule sans avoir l'air de prendre son parti, sale harpie de mes deux, xénophobe ancêtre ridé comme les parties génitales de Merlin ! ». C'était bien drôle...

Le sourire qu'il lui adressa eut le mérite de provoquer un second bug de la part du Serpentard.

-Lupin, je ne comprends strictement rien...

-Écoute, on se connaît depuis nos onze ans et on s'est battu côte à côte, on s'est sauvé la vie plusieurs fois, je pense que tu peux m'appeler par mon prénom, maintenant.

Le brun poussa un soupir à fendre l'âme.

-Très bien, Lup-... Re-... Remus, je ne comprends rien, que fais-tu ici ?

-Je travaille.

Nouveau sourire.

Nouvelle pause.

Nouveau soupir.

-...Mais encore ?

-En tant que barman.

Nouveau sourire.

Nouvelle pause.

Grognement.

Le Griffondor pouffa et reprit, toujours avec ce satané sourire sur les lèvres :

-J'ai été embauché il y a sept ans, un peu après la fin de la guerre. Sirius à déménagé, Harry à fini Poudlard et est parti étudier en Norvège, bien qu'il doit être en Russie en ce moment, Hermione a passé le barreau, Ronald vit sa vie en Amérique, nouvellement devenu président de la succursale Honeydukes, qui aurait cru que ce petit développerait autant de talent dans l'économie ? Kingsley, Tonks et Alastor vivent leurs vies d'aurors, Albus est toujours diabétique, et je me suis retrouvé au chômage, seul, sans abri, et sans le sou. Dur de passer de vétéran respecté à loup-garou sans emploi du jour au lendemain. On peut dire beaucoup de choses, mais on ne peut pas retirer à Voldemort d'avoir pourvu des emplois...

Le ton, moqueur, arracha une moue gênée au Serpentard. Lui n'avait rien fait pour l'aider, il avait simplement reprit sa vie de détestable et détesté professeur de potions.

-Je suis dés-

-Oh ne le sois pas ! Le coupa Remus, avec un sourire. J'ai trouvé le meilleur des emplois, alors que je venais me bourrer la gueule, comme toi. Je n'allais pas bien, je ne voulais voir personne, ni accepter aucune aide, qu'elle vienne de Sirius, d'Albus ou des enfants. Et puis, quelqu'un m'a aidé à me saouler, à me dé-saouler, et m'a donné un chocolat chaud. Cette personne a parlé de moi au patron, et Abelforth m'a engagé en tant que barman. Comme ça, il peut se reposer, et elle cuisiner tranquillement. Et me voilà responsable du bar et des âmes en peine !

Et toujours ce satané sourire.

Severus ne put que se sentir gêné de s'être laissé aller devant cet homme qu'il n'avait jamais réellement su détester. Même après qu'il lui ai filé la phobie panique des loup-garous.

-Et tu es heureux ?

Oui, Severus Snape venait de poser cette question.

Attendez, quoi ?

Plusieurs instants passèrent, en silence, et une voix grave, cassée, brisée, coupa le moment.

-Un verre, s'il te plaît, garçon.

L'homme, le vétéran de guerre avait parlé. Le sourire apaisé reprit ses droits sur le visage du châtain et il attrapa un verre avec souplesse.

-Tout de suite !

Se déplaçant avec agilité, il déposa le verre devant l'homme qui l'avait apostrophé et récupéra délicatement les différents récipients vides qui peuplaient la table.

Revenant face au Serpentard, Remus reprit, doucement :

-Je pense que oui, je crois que je suis heureux.

Et le sourire qui accompagnait ces mots était d'une sincérité rare.

Severus acquiesça et prit la tasse qu'il lui avait tendue.

-Merci.

Laissant le sucre envahir – et sûrement boucher – ses artères, il soupira de bien-être comme il l'avait rarement fait.

Et en face de lui, souriant, se tenait un Griffondor, la tête entre les mains, accoudé au bar comme un enfant partageant son bonheur.

Un sourire se fraya lentement un passage sur les fines lèvres du Serpentard.

Saleté de Griffondor...

Et le coucou ne put que siffler son accord.