Chapitre 3
Son royaume pour une aspirine.
Tommy allait exploser.
Comment avait-il pu être assez con la veille pour se torcher comme il l'avait fait ? Il savait pourtant qu'il ne tenait pas l'alcool.
Le jeune homme lança un regard morne à son ordinateur : la lumière de ce dernier lui explosait le cerveau et les yeux. Son regard se posa sur la photo d'un bâtiment affiché devant lui : malgré lui, un pâle sourire apparut sur son visage alors qu'il fixait l'orphelinat de la ville. Lorsqu'il était venu la queue entre les pattes demander un travail à son père, il s'était attendu à des moqueries et un cynisme claquant. Mais Malcolm avait clairement semblé aux anges, le serrant contre lui et lui promettant qu'il pourrait rester ici aussi longtemps qu'il le désirerait.
Et puis il lui avait proposé de travailler dans le service œuvrant avec les œuvres caritatives. Tommy avait senti sa bouche former un 'o' énorme : comment son père avait-il deviné que c'était à celui-ci qu'il pensait en venant le voir ? Malcom avait esquissé un sourire narquois, avant d'ajouter plus gentiment :
-Tu es comme elle, fils. Le même cœur, la même générosité. Je pense que c'est l'endroit parfait pour toi. À moins que tu ne préfères la comptabilité? avait-il ajouté en sentant l'air s'emplir d'une émotion gênante.
Tommy l'avait fixé, tentant d'assimiler ce qu'il avait entendu, avant de plisser le nez.
-J'en ai assez fait pour le reste de ma vie, merci bien !
Malcolm avait – son merveilleux et cristallin – explosé de rire. Pour son plus grand plaisir, le jeune homme n'avait pas tardé à trouver ses marques, son enthousiasme et ses relations lui permettant de compenser le manque d'expérience.
Malcolm était aux anges.
Son fils faisait vivre l'esprit de Rebecca de la plus pure des manières.
Ce n'était certainement pas ainsi que s'était senti Tommy en se réveillant ce matin avec une gueule de bois à péter des murs : il avait grogné en découvrant un verre d'eau accompagné d'un paquet de doliprane sur la petite table de bois face au feu. Deux médicaments et un verre d'eau engloutis plus tard, il était parvenu à se lever, se sentant d'aussi bonne humeur qu'un fauve à qui on a volé sa proie.
Son père l'attendait dans la cuisine quand il y était entré. Les deux hommes n'avaient pas parlé, le plus jeune trop défoncé et l'ainé peu désireux d'échanger avec un Tommy ronchon.
Il y avait des combats devant lesquels mêmes les plus courageux devaient renoncer.
Beaucoup de mâchoires étaient tombées ce matin-là dans la tour en voyant le père et le fils entrer ensemble dans le hall d'accueil. Leur manque d'entente était connu de tous, et l'arrivée de l'héritier malaimé dans la horde d'employés avait déjà fait beaucoup jaser, mais cela? Les paparazzis allaient en faire leurs grands titres pendant une semaine.
Ils n'étaient pas les seuls à être perplexes: Tommy ne savait sur quel pied danser vis-à-vis de Malcolm. Il n'avait que peu de souvenirs de la veille, mais savait qu'il était arrivé défoncé et complètement ivre au manoir familial. Des bribes de leur conversation lui demeuraient, l'essentiel bien présent dans son esprit : Malcolm savait pourquoi il avait bu. Au lieu de le juger et le laisser crever sur le sol, son père l'avait visiblement aidé, s'il en jugeait par son changement de tenue et son absence d'hypothermie.
Malcolm l'avait soigné.
Tommy ne savait pas quoi faire de cette information.
Peut-être que son père était vraiment en train de changer, finalement : il avait sans aucun doute pris un virage très différent depuis la tentative manquée d'assassinat qu'il avait subie. Tommy frissonna à cette pensée : il aurait pu le perdre. Leur relation avait été venimeuse au possible, mais Malcolm était le seul parent vivant qui lui demeurait.
Il fallait qu'il saisisse la chance qui leur était offerte. Son père ne l'avait pas envoyé dans le service caritatif pour rien : c'était un geste silencieux de demande de paix, une tentative de lui faire plaisir en lui donnant la possibilité de suivre les pas de sa mère. Tommy voulait lui prouver qu'il avait eu raison de lui faire confiance. Malgré les restes latents de rancœur qui pouvaient toujours le saisir, la part en lui désireuse de retrouver leur lien demeurait la plus forte : Tommy voulait rendre fier son père. Il voulait voir ce même sourire étirer de nouveau ses lèvres quand il entrerait dans la pièce.
Le jeune homme jeta un coup d'œil à l'horloge en bas de l'écran de son ordinateur : bientôt midi et demi. Il était largement le temps de faire une pause. Peut-être Malcolm serait-il libre pour un déjeuner : l'espoir faisait vivre.
Tommy déglutit devant la porte le séparant du bureau de son père: prenant une profonde inspiration, il vérifia sa tenue, lissant les manches de son costume avant de frapper lentement. Une voix froide lui répondit immédiatement.
-Entrez.
Aucune trace ne restait de l'attaque violente qu'avait subie la pièce à peine un mois et demi auparavant. Tommy ne put contenir un frisson, néanmoins, les terribles souvenirs de cet horrible jour toujours parfaitement gravés dans sa mémoire. Il sentit une once d'espoir le saisir en apercevant son père seul à son bureau : ce dernier lui sourit, son regard sévère s'adoucissant en découvrant son fils.
-Tommy. Tu as survécu à ta matinée ?
Un reniflement lui répondit, l'intéressé se redressant.
-Rien qu'une aspirine ne peut faire disparaître, répliqua-t-il, refusant d'admettre la douleur qui vrillait son cerveau devant son alpha de père.
Certaines habitudes étaient dures à perdre.
Le regard de Malcolm lui indiquait clairement qu'il ne le croyait pas, mais son paternel eut l'intelligence de ne pas insister.
-C'est une bonne nouvelle, alors, car tu as de la visite.
-Moi ?
Malcolm fit un signe derrière lui.
Tommy sentit le sang refluer de son visage : Laurel le fixait, une rage noire déformant son joli visage.
-Que..
Avant qu'il n'ait eu le temps de s'enfuir, la brunette avait traversé la distance les séparant : Tommy siffla en recevant un coup de poing dans le bras. Deux autres suivirent, aussi vifs et douloureux.
-Tu es malade ?!
-Un pour m'avoir quittée ! Un autre pour t'être bourré, et le dernier pour avoir conduit ivre !
Tommy jeta un regard trahi à son père, qui lui en rendit un blanc.
-Tu l'as appelée ?!
-Vous deux avez besoin d'une très, très longue discussion, répliqua Malcolm.
-Je ne te demande pas ton aide !
Un nouveau coup sur le bras lui rappela la présence de Laurel. Le jeune homme grogna, avant de se diriger vers la porte, pour être interrompu par une prise sur son poignet.
-Bon Dieu, Tommy, tu peux être un tel con parfois !
L'intéressé eut un sourire amer.
-C'est bien pour cela que tu devrais partir et me foutre la paix !
Laurel le fusilla du regard. Malcolm s'installa un peu plus confortablement dans son fauteuil : cela allait être intéressant.
-Tu peux me parler comme si tu t'en fichais, mais je sais que tu mens ! Bon Dieu, Tommy, je ne suis plus amoureuse d'Oliver !
-Non ? Vous êtes bien proches, pourtant ! Pauvre Sarah, elle doit se retourner dans sa tombe !
Laurel perdit le peu de couleurs qui lui restait.
-Tu sais, parfois, tu ressembles exactement à ton père, murmura-t-elle.
Tommy blêmit, alors que Malcolm fronçait les sourcils.
-Je vous ai vus ensemble, siffla son fils – l'attaque comme réponse, toujours – dans les bras l'un de l'autre !
-Et alors ? J'ai le droit de faire un câlin à qui je veux !
-Un câlin ?répéta Tommy. Ce n'était pas un 'câlin'! cria-t-il. On aurait dit un couple !
-J'étais traumatisée! On nous avait tiré dessus à peine une heure avant! J'avais besoin de réconfort, et tu n'étais pas là ! Laurel plissa les yeux. Tu n'es plus là! Tu ne me parles plus! Tu es froid, et distant, tu me caches des choses, tu n'es pas honnête !
-Je ..
-Arrête ! Arrête, Tommy! La brune leva les bras au ciel. Tu as lâché Oliver ! Tu es parti de la discothèque ! Et tu ne me diras pas pourquoi !
-Pourquoi? Tu veux que je te dise pourquoi? hurla le jeune homme, outré. Ton cher Oliver croyait ton père ! Quand il est venu m'accuser de vendre du Vertigo ! Il doutait ! De moi !
La bouche de Laurel s'ouvrit en un rond choqué, alors qu'un grognement désapprobateur montait du bureau de son père.
-Quoi ?
-Tu m'as très bien entendu ! Il me prenait pour un dealer ! Parce que j'ai.. Tommy secoua la tête, la honte le saisissant. Parce qu'il connait mon passé..
-Mais lui aussi a.. Oh, il va m'entendre, grogna la brune.
-Laisse tomber, Laurel, soupira Tommy. Il n'y a rien à réparer.
-C'est une bonne chose que je ne te demande pas ton avis, alors, rétorqua Laurel en croisant les bras. Sinon notre couple n'aurait aucune chance.
Le jeune homme se renfrogna. En le regardant ainsi, irrité et tendu et clairement épuisé et blasé et effrayé, l'avocate réalisa à quel point malgré tout son amour, Tommy était toujours empli d'autant de peurs et doutes qu'à leur rencontre, si ce n'est plus.
-C'est juste évident, Laurel ! Tu l'aimes, tu l'as toujours aimé, il n'y a rien à y faire, c'est comme ça! Tu lui as pardonné ce qu'il a fait à Sarah, tu lui pardonnes ses mensonges, son sale caractère ! Je ne suis pas assez, je ne fais que le remplacer jusqu'à ce que tu le réalises enfin! Ses épaules s'affaissèrent, son expression lasse. Et j'ai toujours une once de dignité, alors je pars avant. Voilà, c'est tout.
Laurel soupira.
-Ollie et moi.. Tu sais mieux que personne combien on a une relation compliquée. Et, ajouta-t-elle en le pointant du doigt en le voyant ouvrir la bouche, je sais mieux que personne que tu t'es toujours senti inférieur à lui. Tommy détourna le regard. Oliver le fils parfait, l'enfant adoré, celui que tout le monde veut toujours, hein ? Tu n'en oublies pas la moitié ? Le type qui a trompé sa copine avec sa propre sœur, qui se droguait, qui a explosé un nombre incalculable de voitures, oh, et dont les parents ont payé très cher pour dissimuler un homicide involontaire qu'il a commis à dix-sept ans ?
Malcolm haussa un sourcil à cette dernière information. Cela avait été un tel bazar à cacher à l'époque : le gamin avait manqué de très près la prison.
-Oliver est loin d'être un modèle de perfection, Tommy, énonça lentement Laurel en enfonçant son doigt dans son torse. Et oui, j'étais furieuse, je le haïssais, mais tu sais quoi ? Ensuite j'ai vu ses cicatrices !
-Ses quoi? s'exclama Tommy, en même temps que Malcolm se redressait.
-Ses cicatrices ! répéta-t-elle, haussant soudainement le ton. Tu ne les as pas vues, hein ? Tu n'as jamais pensé à lui demander ? Tommy, il en a partout sur le torse et le dos ! Il a été torturé ! hurla-t-elle.
-Il a.. Non.., souffla celui-ci en secouant la tête. Il ne peut pas.. Il m'aurait dit..
-Et comment il était sensé le dire ? Sérieusement ? Tu penses vraiment que c'est le genre de choses dont il peut parler ?
-Mais il était.. il a dit qu'il était.. seul..
-Pour avoir la paix, expliqua tristement Laurel en abaissant la voix. Les journalistes ne l'auraient jamais lâché sinon. Il a déjà tellement subi les paparazzis à son retour, il voulait juste qu'on le laisse tranquille.
Tommy s'était laissé tomber dans un fauteuil, son visage entre ses mains. À quelques mètres d'eux, Malcolm était inhabituellement pâle; il en avait entendu parler, bien sûr, mais il avait pensé qu'il s'agissait de quelques cicatrices bien obligatoires après cinq ans dans la nature.
C'était sa faute.
Pourquoi n'avait-il pas réussi à convaincre Robert qu'il se trompait ?
Il avait tué son meilleur ami et détruit la vie de sa famille.
-Sa famille ne sait pas.. Je crois qu'à part moi, et potentiellement son garde du corps, personne n'est au courant. Il n'en dira pas plus, mais ... Il est détruit, Tommy, il dort à peine, il ne mange quasiment pas, il ne parvient plus à communiquer.. Alors oui, je lui ai pardonné. Il a été suffisamment puni, tu ne crois pas? soupira-t-elle. Il a besoin qu'on l'aide, pas qu'on l'enfonce.
Tommy secoua la tête, son esprit tournant sans aucun contrôle; il allait vomir. Son meilleur ami - ex-meilleur ami – avait été torturé, et il n'avait rien vu. Rien deviné. Mais pourquoi Oliver n'avait-il rien dit ? Est-ce qu'il avait eu peur que Tommy le juge ? Cette simple pensée était tellement blessante. Aussi blessante que de savoir qu'il était l'Archer vert.
Oliver était un tueur.
Tommy plissa les lèvres.
Cette ile avait totalement démoli le cerveau de son ancien ami.
-C'est sans doute vrai … Mais ça ne change pas que je sais ce que je vois .. Il ne me fait plus confiance, Laurel. Je ne peux pas l'aider s'il me juge et me tourne le dos.
La brune fronça les sourcils: pendant un instant, elle avait cru avoir réussi à traverser l'armure que son compagnon avait construite autour de lui, mais il semblerait que le brun était aussi têtu que son père.
-C'est pour ça que tu es ici ? Que tu as demandé un job à ton père ?
L'expression de Tommy se durcit : il se releva brusquement, son regard dur alors qu'il la fixait. Sans même s'en rendre compte, il s'était placé instinctivement entre elle et le bureau où Malcolm avait plissé les yeux.
-Lui est toujours là! Et il ne me ment pas ! Il a fait un nombre incalculable de conneries, mais il ne m'a jamais menti ! Un rire amer lui échappa. Il m'a toujours dit honnêtement ce qu'il pensait de moi, même parfois trop !
Malcolm fixa son fils : l'aveu était aussi inattendu que bienvenue. Dans la bouche de Tommy, c'était quasiment une déclaration de loyauté : une partie de son cœur qu'il pensait disparue se serra à cette pensée, sa reconnaissance se mêlant à un pan de tristesse devant la dispute qui ravageait le couple.
Ce n'était pas ce qu'il voulait.
Tous deux devaient se réconcilier.
Tommy se laisserait dépérir sans Laurel.
La dit Laurel fixait son fils, furieuse.
-Tu me traites de menteuse ?
-Tu aimes toujours Oliver, Laurel! Je ne suis pas aveugle! Tu dis que non, mais c'est faux! Et c'est malhonnête, il ne mérite pas ça ! Lui ne bougera pas, il me l'a dit, mais tu vas le faire souffrir en agissant ainsi !
Tommy avait haussé la voix, ses yeux bleu gris d'ordinaire si chaleureux transformés en deux petites boules de glace.
Laurel savait lire derrière cette apparence, cependant : elle savait reconnaître la peur, les doutes et le manque de confiance. Elle reconnaissait les démons nés dans l'enfance de son compagnon. Et à l'expression de Malcolm, elle savait que ce dernier le comprenait également.
Je ne peux pas te dire qu'Oliver ne sera jamais qu'un simple ami, Tommy, répliqua-t-elle, son expression s'adoucissant alors qu'elle posait sa main sur son bras. Le jeune homme se tendit, mais ne la repoussa pas. On a un passif beaucoup trop.. compliqué. Mais c'est toi que j'ai choisi, Tommy, ajouta-t-elle plus fortement. Toi, parce que c'est toi que je veux! Oliver a tort, tu as changé, en bien, tu es quelqu'un de bien, de bon, bien que parfois très con. Elle roula les yeux. Si j'avais voulu Oliver, j'aurai pu le faire dès son retour, mais je l'ai rejeté, et je crois me souvenir que tu étais là !
Tommy ouvrit la bouche pour protester : sa réplique mourut dans sa gorge, cependant, parce que Laurel choisit ce moment-là pour décider qu'elle en avait eu assez avec les arguments verbaux, et l'attrapa par le cou pour plaquer ses lèvres contre les siennes. Malcolm haussa les sourcils, son regard faisant la navette entre la brune occupée à ravager la bouche de son fils et la manière dont les bras de ce dernier étaient tombés sur le coté.
Lentement, très lentement, la tension disparut du corps du jeune homme : finalement, il n'y tint plus, ses mains agrippant les épaules de Laurel alors qu'il lui répondait désespéramment.
-Laurel.. La brune le dévisagea, son expression intense. Oh je .. Pardon.. Je suis désolé..
La main de la jeune femme atterrit de nouveau sur son bras.
-Tu as conduit bourré !
-Je suis désolé, gémit Tommy en l'enveloppant de ses bras, son visage s'enfouissant dans son cou. Laurel..
-Tu refais ça, je te tue, grogna la brune, désireuse de marquer son point avant de sortir du mode 'petite-amie furieuse'.
-Promis .. Laurel..
Malcolm choisit ce moment-là pour s'éclipser.
Son travail était terminé.
