Quand la maladie vous accable, il n'est de plus belle douceur que les soins d'un ami. Thomas Jefferson.
Chapitre 2
« Pas facile d'être nouveau, hein ? »
Une voix aiguë surgit à la droite de John, et le tira brusquement de ses pensées moroses.
Quand il tourna la tête vers la source du bruit, il se retrouva nez-à-nez avec une jeune fille de son âge, aux longs cheveux châtains qui étaient noués en une haute queue de cheval, un plateau de cantine rempli de nourriture, en mains.
Elle abordait un visage avenant, un sourire facile jouant sur ses lèvres pastelles, tandis qu'elle l'interrogeait du regard pour le joindre, à sa table.
« Ouais, tu l'as dit... » Répondit-il chaleureusement, en se décalant pour qu'elle puisse s'asseoir à côté de lui.
Il jeta un regard chagriné vers le plateau que posa Molly sur la table. Lui, ne pouvait pas manger la nourriture distribuée par la cantine du lycée. Il avait ses propres bocaux...
Au moment où elle posa ses fesses sur la chaise, elle lui révéla joyeusement, en renouant sa longue queue de cheval, où quelques mèches rebelles s'échappaient :
« On est dans la même classe ! Je suis Molly. »
John se contenta de hocher la tête avec amabilité, sans se donner la peine de se présenter, vu que son identité avait déjà été révélée par la professeure de ce matin.
Un petit rire cristallin franchit les lèvres de la jeune fille, avant qu'elle n'enchaîne avec énergie :
« J'étais morte de trouille à l'idée d'être seule au monde, sans amis, mais les élèves sont sympas... »
Son énergie naturelle était teintée d'une gène que John capta sans effort.
En effet, les yeux chocolats de Molly se braquaient timidement sur la lunette à oxygène transparente qui rentrait dans les narines de John, et elle avait bien des difficultés à détourner son regard.
Sentant que cette jeune fille était la gentillesse incarnée, John ne s'en offusqua pas, et il lui offrit un sourire sincèrement doux.
« Tu sais, tu peux me le demander... Je ne vais pas te mordre. » Dit-il gentiment, sans aucune hostilité dans son ton patient.
Une étincelle de honte s'embrasa dans le regard de Molly, et elle se tortilla sur sa chaise, en se raclant la gorge.
« Qu'est ce que tu as ? »
Sa voix était tellement timide que John dut faire un effort considérable pour l'entendre.
« Mucoviscidose. » Répondit-il froidement. Trop froidement, même à ses propres oreilles.
Sa voix ne contenait aucune fêlure, mais sa mâchoire s'était durement contractée, prouvant que sa maladie ne le laissait en aucun cas, indifférent.
« Je sais que c'est inutile, mais je suis désolée... C'est injuste. » Bredouilla-t-elle avec tristesse et indignation.
John lui sourit avec reconnaissance, et il ouvrit la bouche pour répondre, mais les mots qu'il voulut prononcer se coincèrent dans sa gorge, quand il le vit.
Le mystérieux élève de ce matin, que John avait surnommé Mr Mystère.
Il se trouvait dos à eux, assis seul à une table. Il n'avait même pas pris un plateau, et ne semblait pas avoir l'intention de manger.
Ses yeux bleus braqués sur lui, John s'entendit demander, avant même qu'il ne sente sa bouche s'ouvrir :
« Tu le connais ? »
Il ponctua sa demande chuchotée en le désignant d'un geste sec du menton.
Molly regarda vers la direction indiquée sans aucune discrétion, et sa bouche se tordit en une grimace qui voulait tout dire, quand son regard trouva la cible de l'intérêt de John.
« Ouais, malheureusement, je le connais. C'est l'un des rares élèves de ce lycée qui était dans mon collège. Il s'appelle Sherlock Holmes. »
Elle plissa ses yeux d'une suspicion enfantine, avant qu'elle ne lui demande avec amusement : « Pourquoi ? »
Parce que cet élève est putain de mystérieux, et il me perturbe... Non, me fascine serait un mot plus approprié...
« Disons qu'il a oublié le concept de politesse, quand il s'est adressé à moi... » Répondit-il vaguement, sans aucune hostilité.
Molly hocha pensivement la tête, pas le moins du monde surprise par cette révélation.
« Tu veux dire qu'il s'est comporté comme un parfait connard ? » Résuma-t-elle, avec un sourire mi-complice mi-compatissant.
« Dans les grandes lignes, c'est à peu près ça. » Admit le blond, en buvant quelques gorgées de son verre d'eau, sans jamais quitter le brun du regard.
Il ne pouvait pas détourner son regard, comme si ses yeux étaient magnétiquement attirés par ce mystérieux élève, qui était, accessoirement, un connard.
Un connard foutrement attirant.
Molly soupira dramatiquement, en haussant ses épaules pour montrer son impuissance :
« Ce n'est pas contre toi... Il est comme ça avec tout le monde. »
Oui, ça, je l'avais deviné tout seul... Songea John en essayant de ne pas rouler les yeux devant elle.
Molly poursuivit rapidement, en torturant ses haricots verts avec sa fourchette :
« Et encore, t'as de la chance qu'il t'ai parlé ! J'ai été dans la même classe que lui pendant un an, et la seule fois où j'ai entendu le son de sa voix, c'est quand il s'est vanté de pouvoir trouver un pilote grâce à la forme de son pouce... Bref, farfelu. »
Pendant qu'elle secouait la tête pour accentuer le fait qu'elle trouvait cela parfaitement ridicule, le visage de John devint pensif, et il posa son index sur sa joue, signe qu'il était en pleine réflexion :
« Pas si farfelu que ça... Marmonna-t-il d'un air absent, Les mêmes mouvements que l'on répète tout le temps usent les tendons et les muscles, alors ça peut provoquer des tendinites ou des entorses... Le pouce d'un pilote peut donc être légèrement déformé... »
Il laissa échapper un petit rire, avant de conclure : « Enfin... Il faut se balader avec une loupe pour voir ce genre de détail, ou juste savoir observer, je suppose... »
Ce que John ignorait, c'était que Sherlock écoutait attentivement leur conversation, depuis le début.
D'abord, la discussion avait été barbante, mais elle s'était révélée sombrement intéressante, quand John avait finalement nommé sa maladie d'une voix que Sherlock admettait ferme.
Il avait ressenti un minuscule pincement au cœur, sans savoir pourquoi. Après tout, il ne connaissait même pas ce John, et ce n'était pas son genre de s'émouvoir des malheurs des autres...
Ensuite, la conversation avait dérivé sur lui-même. Ce qui était un sujet bien plus captivant.
Un rictus condescendant avait retroussé ses lèvres quand Molly avait révélé sa méchanceté quotidienne, et il s'était retenu de ricaner, quand elle avait raconté l'anecdote du pouce des pilotes, qui était selon elle, complètement farfelue.
Ils étaient tous si stupides...
Il en venait presque à regretter la présence de son frère, qui, au moins, avait un niveau intellectuel convenable. Presque...
Pourtant, Sherlock avait levé un sourcil étonné, quand la voix douce de John avait défendu sa théorie. Ça lui arrachait le cœur de l'admettre, mais c'était bien la première fois qu'un être humain le surprenait.
Et, étrangement, il était satisfait que l'humain en question soit John.
« En parlant de savoir observer, Murmura Molly avec une certaine crainte, La vue n'est pas le seul sens développé, chez lui... Je suis certaine qu'il nous écoute. »
Sans s'en rendre compte, Sherlock grimaça.
Ce n'était pas la première fois qu'il écoutait les conversations des autres. Déjà, il partait du principe qu'il possédait des sens, alors autant s'en servir. Et puis, écouter les derniers potins était le seul remède qu'il avait trouvé pour tromper l'ennui, son ennemi éternel.
Mais, quand il avait décidé d'écouter cette discussion là, ça n'avait pas été par manque de distraction, mais par envie.
Ce fut pour cette raison que son corps se raidit, quand il fut démasqué par Molly.
Parce qu'il aurait aimé pouvoir écouter plus, concernant ce John.
Et il ne savait pas pourquoi.
« Et ? Répondit le blond en haussant ses épaules d'indifférence, Qu'il le fasse, si ça l'amuse. Je n'ai rien à cacher. »
John ne vit pas le petit sourire surpris – et satisfait – qui étira les lèvres de Sherlock.
~~
John et Molly marchaient tranquillement dans un couloir bondé pour rejoindre leur prochain cours, mais une soudaine grimace tordit la bouche finement maquillée de cette dernière.
« On est en Salle D405, Révéla-elle d'une voix réservée, presque hésitante, C'est au dernier étage... Ça va aller ? »
Pour la première fois depuis longtemps, John ne s'irrita pas devant cette marque prévisible d'inquiétude, parce que Molly était tellement douce qu'il n'avait pas la force d'en être contrarié.
Alors, il lui offrit un sourire rassurant, quoique légèrement crispé, en lui affirmant que tout irait bien.
Son endurance était limitée, mais elle n'était pas aussi catastrophique que ça. En réalité, il voulait plus se prouver à lui-même qu'il était encore capable de monter quelques marches...
« Les ascenseurs sont en panne... Je peux prendre ton sac de cours, si tu veux... » Proposa-t-elle en se pinçant les lèvres, son regard brillant de compassion.
Il lui jeta un regard agacé, et il refusa, en assurant patiemment qu'il n'en avait pas besoin.
« Monter quelques marches ne va pas le tuer, Molly... »
Cette voix grave et traînante était reconnaissable entre mille.
Mr Mystère était nonchalamment adossé à un mur, ses mains enfoncées dans les poches de son manteau noir, son air hautain habituel gravé sur ses traits.
Même s'il s'était adressé à Molly, ses yeux illisibles étaient braqués sur John, et ils brillaient d'une étrange manière.
A cette vision, le cœur de John manqua un battement.
« Ne dis pas ça ! » S'indigna violemment Molly, l'horreur se gravant sur ses traits enfantins.
« Pourquoi ? » Demanda Sherlock en fronçant les sourcils d'agacement.
« Parce que c'est... méchant ! »
Cette réplique était tellement pathétique que Sherlock ricana durement.
« Je suis méchant avec tout le monde. Pourquoi devrais-je agir différemment avec lui ? »
Il avait prononcé cette remarque avec un tel air blasé que c'était limite comique.
Piégée, Molly avait la bouche grande ouverte, en attente d'une illumination pour répliquer, qui ne venait pas.
« Parce qu'il est... » Le mot 'différent' refusait de sortir, mais John l'avait déjà deviné, et Sherlock aussi, bien évidemment.
Tandis que le cœur du blond se serrait douloureusement, Sherlock levait les yeux au ciel avec agacement, en grognant dans sa barbe :
« Ce n'est pas parce qu'il a des organes respiratoires dégradés qu'il ne peut pas encaisser une insulte... Il est fragile des poumons, pas du caractère. »
Ce discours diffusa une agréable chaleur dans la poitrine ordinairement glacée de John, et il aurait aimé pouvoir le remercier, mais la froideur qui figeait ses yeux translucides l'en dissuada.
« Tu n'as vraiment aucune pitié... » Grinça Moly avec indignation.
Sherlock riposta fermement, d'un ton dur :
« Il n'a pas besoin de pitié, Molly. Il a besoin d'indifférence. »
John aurait pu applaudir.
« Je suis toujours là, vous savez... » Intervint-il, en levant caricaturalement sa main pour manifester sa présence, et ainsi, pour se mêler à la querelle qui le concernait.
« A moins qu'il préfère être ménagé comme une princesse... » Ajouta Sherlock, un sourire narquois étirant ses lèvres, tandis qu'il lançait un regard appuyé, et horriblement provocateur, vers John.
« Ne dis plus jamais ça ! » Grogna-t-il entre ses dents, en pointant d'un air menaçant le visage de Mr Mystère de son index.
« Sinon quoi ? » Répliqua-t-il, presque avec amusement.
Il n'était pas le moins du monde impressionné, bien entendu.
A vrai dire, Sherlock le jaugeait avec une telle indifférence que s'en était presque insultant.
« Je suis fragile des poumons, pas des mains ! Alors, je peux très bien te foutre mon poing dans la gueule ! Ou te botter le cul, je n'ai pas encore choisi, Sherlock... »
Un sourire joua sur les lèvres du brun. Ce n'était pas le sourire faux qu'il lui avait adressé, dans la matinée : Ce sourire là atteignait même ses yeux, qui pétillaient d'amusement, ou de satisfaction, John n'aurait su le dire.
« Bonne réponse... » Décréta froidement Sherlock, en le dévisageant avec un mépris évident.
John ignora la remarque, et il décida de repartir sur de bonnes bases. Alors, il lui tendit la main avec bienveillance, en bombant le torse :
« John Watson. »
« Je sais. La prof l'a dit, en cours. » Répondit-il sèchement, en ignorant royalement la main tendue, gardant fièrement ses mains dans ses poches.
John se sentit ridicule, et tout en baissant sa main, son visage devint rouge écrevisse.
Sherlock colla un sourire moqueur à ses lèvres, avant de continuer vicieusement :
« Et puis, je préfère Princesse, comme nom. »
Cette riposte rendit le blond muet, et aucune répartie digne de ce nom n'effleurait son esprit. Sa bouche s'ouvrait, et se fermait, comme un véritable poisson rouge dans un bocal, avant qu'il ne s'avoue vaincu, en faisant la moue.
Et puis, John éclata de rire.
Sherlock quant à lui, restait silencieux, et il fixait le blond comme si une deuxième tête avait poussé de son cou.
Sherlock n'était pas drôle. Personne n'était censé rire, en sa compagnie...
Pourtant, Sherlock se surprit à apprécier ce son magnifique, qui sortait de la bouche du blond. Pire, il appréciait le fait que ce soit lui, qui ai déclenché cette reaction.
Le rire de John fut bref, mais il suffit à le libérer de toute la tension qui crispait ses muscles. Il se sentait soudainement plus léger.
Sans doute parce que cela faisait bien trop longtemps qu'il n'avait plus ri, tout simplement.
La sonnerie stridente retentit, les informant par la même occasion, qu'ils étaient en retard.
Sherlock s'élança dans les escaliers, Molly et John sur ses talons.
Cette dernière jetait au blond des coups d'oeil inquiets pendant leur montée, tandis que Sherlock montait les escaliers en tête quatre par quatre, sans lui lancer un regard.
« Sherlock... Ralentis. » Le réprimanda-t-elle doucement, quand elle perçut la respiration de John qui devint saccadée, alors qu'il restait un étage complet à parcourir.
« Il va y arriver. »
La foi totale qui imprégnait la voix grave de Sherlock redonna du courage à John, qui continua sa montée, sans aucune pose.
Il ignora le fait que ses poumons commencèrent à protester, brûlant douloureusement comme si un véritable incendie s'enflammait, dans sa cage thoracique.
Au moment où il restait seulement une dizaine de marches, la sensation de brûlure qui torturait sa poitrine devint insoutenable, l'obligeant à s'arrêter, et à s'accrocher aux rampes d'escalier pour ne pas tomber à la renverse.
« Besoin d'aide, Princesse ? » Demanda Sherlock, sans aucune trace de moquerie dans son ton, malgré l'appellation ironique.
John serra les dents :
« Non. » Parvint-il à cracher, en tentant de reprendre son souffle, même s'il haletait de façon incontrôlable.
« Une Princesse malade et têtue... Qu'ai-je fait pour mériter ça ? » Marmonna Sherlock, avec un semblant d'humour.
Une trace d'humour qui disparut totalement de son visage, quand il constata que les jambes de John tremblaient tellement qu'elles ne seraient bientôt plus capable de soutenir son poids.
Alors, dans un soupir agacé, Sherlock lui tendit sa main en silence, et il la garda comme telle pendant un long moment, jusqu'à ce que John accepte de la saisir.
Il fut hissé avec force, franchissant les quelques marches restantes grâce à l'aide de Sherlock, sous le regard médusé de Molly.
« Merci... » Murmura-t-il timidement, se haïssant pour être aussi faible.
« Vivement l'ascenseur, hein, John ? » Déclara joyeusement Molly, pour dédramatiser la situation bien morose.
Tandis que John souriait faiblement, Sherlock tournait déjà les talons, et se rendait dans la salle du prochain cours, sans répondre aux remerciements.
