On ne devrait jamais attendre d'être forcé par la maladie pour s'arrêter, et réfléchir à ce qui compte vraiment dans la vie. H. Jackson Brown.

Chapitre 7

Dire que la famille de John fut furieuse, quand elle apprit qu'il avait séché les cours, fut un euphémisme : Il eut le droit à un sermon salé d'une demi heure de la part de sa mère, sur le fait que sa conduite avait été indigne de la famille, et encore d'autres bla-bla inutiles que John avait très vite négligés.

Il n'avait jamais été un adolescent à problèmes : Pas une seule cigarette fumée. Pas une seule bière – ou autre alcool – consommée. Pas une seule drogue ingurgitée. Et il ne s'en était pas privé à cause de sa maladie : Même avec des poumons sains, il n'aurait jamais touché à toutes ces merdes.

Mais il était aussi un adolescent qui, parfois, avait besoin de relâcher la pression, de souffler. Et, pendant cet après midi avec Sherlock, loin du lycée, il y était parvenu.

Alors, il aurait pu se défendre. Cependant, il n'ouvrit pas la bouche une seule fois, ne voulant pas aggraver son cas. Mais surtout, il ne voulait pas déranger sa mère déjà tourmentée, avec son ressenti.

Quand il estima que la tempête fut passée, il alla dans la salle de bain d'un pas lourd, et il commença le rituel qu'il répétait chaque soir : Il nettoya consciencieusement sa lunette à oxygène avec de l'eau et du savon – une lunette qu'il devait changer toutes les deux semaines – et il prit ses médicaments.

Quand ce fut fait, il s'enferma dans sa chambre, ne répondit même pas quand sa mère beugla que le dîner était prêt, et, sans même défaire ses couvertures, il se jeta sur son lit.

La seule pensée qui l'assaillit avant qu'il ne s'endorme, ce fut que le corps de Sherlock est plus confortable que son propre lit.

John fut réveillé le samedi matin, par la discrète vibration de son portable, posé sur la table de nuit. Intrigué, il s'en saisit, plissa les yeux quand la lumière blanche de l'écran agressa ses yeux sensibles, et il lut le message qui provenait d'un numéro inconnu :

Bien dormi, Princesse ? SH ( 10h34 )

Il avait deviné l'émetteur du SMS avant même d'avoir lu les initiales. Il pouvait même imaginer la voix traînante et diablement sarcastique de Sherlock prononcer ces mots.

Sans s'en rendre compte, un sourire béas se forma sur ses lèvres. Curieusement, ce simple texto fut le coup de fouet nécessaire pour le réveiller totalement. Il se redressa en position assise dans un faible grognement, et il pianota avec ses pouces une réponse sur son écran tactile, sans jamais cesser de sourire :

Tu as déduit mon numéro, ou Internet a-t-il encore fait des miracles ? ( 10h36 )

Je te laisse deviner. SH ( 10h36 )

John gloussa, sachant déjà que la réponse était la seconde option. Cela dit, il mentirait s'il affirmait que l'idée de Sherlock possédant son numéro – sans son accord – le dérangeait. C'était même le contraire, bizarrement.

T'es flippant. ;) ( 10h37 )

Tu l'as déjà dit. Tu radotes. SH ( 10h37 )

Ouais, si ma mémoire est correcte, je l'ai dit trois fois... Mais tu es aussi un délinquant qui entre par effraction dans des bâtiments abandonnés : Donc, t'es un délinquant flippant... Je ne sais même pas pourquoi je te réponds. ( 10h38 )

Je suis un ''délinquant'' autant que toi. SH ( 10h38 )

? ( 10h39 )

Qui a séché les cours, hier ? SH ( 10h41 )

John rit devant son portable. Même à distance, Sherlock arrivait à lui clouer le bec avec aisance. A ce stade, la phrase '' Avoir le sens de la répartie '' était un bel euphémisme pour qualifier le répondant de son ami.

Je t'ai accompagné ! ( 10h43 )

Le blond admettait lui-même que sa défense était pitoyable, alors il rajouta précipitamment à la suite :

Et j'ai rattrapé les cours ! ( 10h43 )

Admirable. SH ( 10h46 )

John aurait parié que Sherlock avait reniflé de dédain, en écrivant sa réponse. Il n'eut pas le temps de songer à une riposte digne de ce nom, car son portable vibra doucement, entre ses mains :

Comment ont réagi tes parents, face à ta rébellion ? SH ( 10h54 )

John ricana intérieurement.

Comme si ça t'intéressait... ( 10h56 )

. SH ( 10h56 )

John était certain que ce point envoyé traduisait un regard noir et exaspéré typiquement ''Sherlockien'', alors il soupira, avant de pianoter une réponse :

Super bien, si j'oublie le fait qu'ils m'ont privé de sortie pendant un mois... ( 10h57 )

Mais tu ne regrettes pas. SH ( 10h58 )

Merci pour la compassion... Songea John, en étouffant un petit rire avec sa main.

Non. :) ( 10h59 )

C'était la vérité, après tout : Cet après midi, du haut de cet immeuble, lui avait fait du bien. Alors, cette sortie illégale valait le coup.

Tu veux remettre ça ? SH ( 11h04 )

John avait de plus en plus de mal à cerner Sherlock, parce que celui-ci était le centre des paradoxes. D'un coté, il était glacial et asocial, mais d'un autre côté, il pouvait naturellement vous inviter à venir avec lui dans son endroit personnel. Et ce, deux fois de suite.

Il était tantôt cynique, tantôt de bonne humeur. Tantôt glacial, tantôt compréhensif : On ne savait jamais sur quel pied danser en sa compagnie, mais c'était cette imprévisibilité qui plaisait à John. Et il était à deux doigts d'accepter de le revoir, malgré l'interdit de sa mère.

Mais, son bon sens le rappela à l'ordre, alors il refusa :

Quelle partie dans '' ils m'ont privé de sortie '' tu n'as pas compris ? Je ne vais pas désobéir encore une fois ! C'est hors de question ! ( 11h07 )

La réponse fut immédiate :

Même lieu, 14 h ? SH ( 11h07 )

Sale bâtard...

Ce simple SMS suffit à faire vaciller la volonté de John. Avant même que son cerveau n'analyse le mouvement de ses doigts, il écrivit rapidement :

OK. ( 11h08 )

John était choqué par lui-même. Mais que lui arrivait-il, bon sang ? Ce n'était pas son genre d'agir avec une telle impulsivité, et de prévoir spontanément de faire le mur, sans aucun remord. Il n'avait jamais enfreint les règles instaurées par sa mère.

Seulement voilà : L'envie de revoir Sherlock avait été trop forte pour qu'il y résiste. C'était même assez étrange, d'être à ce point dépendant d'une personne. Ça faisait limite peur.

C'est OK, mais à une seule condition : que tu arrêtes de mettre tes initiales dans tes SMS, c'est... ( 11h09 )

Après avoir envoyé ce deuxième message, John chercha le mot adéquat, mais Sherlock le devança avec ironie :

Flippant ? SH ( 11h10 )

Ringard ! :) ( 11h10 )

Dit celui qui met des emojis... SH ( 11h12 )

John verrouilla brutalement son portable comme un ''Je t'emmerde'' silencieux, mettant ainsi fin à cette discussion. Mais son sourire, lui, était toujours aussi éclatant.

~~

Mais que lui arrivait-il, bon sang ?

Déjà, le fait qu'il ait proposé à John de l'accompagner à son lieu personnel – qui était censé rester personnel – juste après sa crise, était une première, pour lui. Mais en plus, maintenant il l'invitait une nouvelle fois au même endroit, pendant le week-end !

Et le pire était qu'il n'avait juste pas pu s'en empêcher... Et Sherlock n'aimait pas ça. Parce qu'il perdait totalement le contrôle, comme un vulgaire et stupide adolescent en manque.

Mais... En manque de quoi, au juste ? De John ? Il aurait payé cher pour avoir la réponse à cette question.

Sherlock était dans le déni, complètement aveuglé. Son cerveau de génie était mou, et aussi lent que ceux des mortels. La seule chose qui était compréhensible et facilement analysable, c'était son envie omniprésente de revoir John. Ça frôlait limite l'obsession. Ça faisait limite peur.

Normalement, il profitait du week-end pour faire des expériences plus farfelues les unes que les autres, et non pour traîner en ville, avec quelqu'un

Il perdait totalement les pédales, mais d'un autre côté, la joie qu'il avait ressenti quand le blond avait accepté de le rejoindre n'était pas négligeable.

Alors, quand 14h approcha, il sortit de sa chambre, et dévala les escaliers, direction le porte-manteau du salon.

Il retint un grognement agacé quand il vit Mycroft, tranquillement assis sur le canapé, les jambes gracieusement croisées, muni d'un ordinateur portable sur la petite table en verre en face de lui.

Sherlock détestait de plus en plus de vivre avec son grand frère quotidiennement, dans la même demeure. Heureusement, celui-ci n'était pas souvent là, son travail top secret au gouvernement lui prenait beaucoup de temps.

Mais, quand il était absent, Mrs Hudson venait tenir compagnie à Sherlock, comme si ce dernier n'était pas assez grand pour vivre seul.

Mycroft était sur-protecteur, et le pire, c'était qu'il ne s'en rendait même pas compte.

« Tu as fini tes devoirs, petit frère ? »

Mycroft avait débité cette question avec ironie, sans jamais cesser de taper à une vitesse fulgurante sur le clavier de son ordinateur portable. A vrai dire, il n'avait même pas quitté son écran des yeux.

« Ta gueule. » Grogna Sherlock sans aucune classe.

Il aurait pu trouver une réplique bien plus recherchée, mais Mycroft n'en valait pas la peine, alors il s'était contenté d'un ''Ta gueule'' classique, mais tout aussi efficace.

« Je vais prendre ça pour un ''Non, je ne les ai pas faits, et je m'en fous'' »

Sherlock ricana sans le contredire, mais il l'ignora royalement, sachant que rien n'enrageait plus son frère que ça.

Il se rua littéralement vers son manteau et son foulard fétiche, pour les mettre le plus vite possible, dans le but de partir le plus vite possible, sans lui accorder un regard.

Cette précipitation, qui ne ressemblait tellement pas à son frère, fit hausser les sourcils de Mycroft, qui daigna enfin poser ses yeux perçants sur lui, en rabattant sèchement l'écran de son ordinateur.

« Qui vas-tu voir avec tellement d'enthousiasme ? »

Sa voix veloutée était assez mutine, mais elle restait en grande partie suspicieuse. Sherlock serra les dents, en affrontant sans ciller le regard intense de son frère : Il savait pertinemment que Mycroft connaissait la réponse, mais pour une raison qu'il ignorait, celui-ci adorait le faire tourner en bourrique, et transformer toutes leurs conversations en un véritable interrogatoire.

Alors, Sherlock répondit à la question par une autre question, histoire d'encore plus le contrarier :

« Comment s'est passée ta rencontre, avec John Watson ? »

Mycroft resta imperturbable, son visage hautain totalement illisible. A vrai dire, il n'était pas surpris que Sherlock l'ait deviné: Il était presque déçu qu'il lui ait fallu autant de temps.

« C'était assez... Intense. » Répondit-il lentement, presque avec prudence.

Sherlock leva le menton. Ce geste était l'indice qu'une illumination avait jailli, dans son cerveau de surdoué.

« Je vois... Susurra-t-il, un sourire narquois étirant le coin de sa bouche, Quelle chemise t'a-t-il déchirée ? »

Sa voix grave était fière, mais Mycroft ne put décréter vers qui cette fierté était dirigée : Vers Sherlock lui-même pour avoir déduit cet événement, ou vers John, pour l'avoir agressé ? Sans doute les deux...

« Ma préférée : La blanche avec les boutons noirs. » La voix de son frère restait tranquille, sans aucune animosité, comme s'il annonçait la météo de demain.

« Oh, elle était moche... Ce n'est pas une grosse perte. » Jugea froidement Sherlock, en se dirigeant vers la porte d'entrée, tout en réajustant son manteau.

« Je ne t'ai pas donné la permission de sortir... » Avança Mycroft d'une voix neutre, sans bouger le petit doigt.

« Tant mieux. Je n'en ai pas besoin. » Riposta son frère, avec violence.

Puis, Sherlock s'arrêta sur le seuil, et, sans se retourner, il déclara sèchement, en lui jetant un regard noir et accusateur par dessus son épaule :

« Que ce soit clair, laisse John tranquille ! Garde tes sales pattes fouineuses loin de lui. »

Sa voix grave tremblait de menace, mais Mycroft se contenta de joindre tranquillement ses doigts, en souriant avec hypocrisie, pas le moins du monde froissé par l'ordre.

« On devient protecteur, petit frère ? Mignon. » Constata-t-il posément, en inspectant nonchalamment ses ongles.

« Juste... Laisse le tranquille. » Répéta Sherlock, avec un peu moins de mordant. Il l'avait dit avec fatigue.

Le mépris constamment gravé sur visage de son frère perdit de sa superbe, et une certaine lassitude s'installa sur ses traits.

« Je ne suis pas le méchant de l'histoire, Sherlock, Soupira-t-il, visiblement peiné, Mon intention n'est pas de tourmenter John. Juste de te protéger. »

Ton intention, c'est d'être un casse-couille légendaire. Songea Sherlock, mais cette pensée cinglante ne franchit pas ses lèvres.

« John est la chose la moins menaçante du monde. » Cracha-t-il, en levant les yeux au ciel. Il aurait pu argumenter sur le fait qu'il était un grand garçon, et qu'il n'avait pas besoin de protection, mais il se contenta de siffler entre ses dents serrées : « Je gère, Mycroft. »

« Je laisserais John tranquille, Avoua sincèrement Mycroft, en scrutant son frère de son regard perçant, Je tiens à mes chemises. » Il y avait un semblant d'humour, dans sa voix.

Se sentant d'humeur cruelle, Sherlock susurra vicieusement, un rictus méprisant retroussant ses lèvres :

« Oh, et fais gaffe à ce que tu manges, Mycroft. Il serait fâcheux que tu ne rentres plus dans tes chemises restantes... »

Mycroft encaissa la remarque sur son poids sans broncher, bien que ses yeux se plissèrent légèrement.

« Sournois. » De la bouche de celui-ci, ça sonnait presque comme un compliment, alors Sherlock le prit comme tel : « Merci. » Cracha-t-il ironiquement.

Après un moment de silence, dans lequel Sherlock resta planté au seuil de sa maison, il déclara d'un air blasé : « Dis à ton espionne – l'élève qui a son Blackberry collé à ses mains – qu'elle a été démasquée »

Sans attendre de réponse, il claqua la porte derrière lui.

~~

« Sherlock Holmes ? »

Une voix bien trop neutre pour ne pas être suspecte interpella froidement Sherlock, qui marchait tranquillement.

Quand il se retourna sans aucune précipitation, il se retrouva face à un adolescent de son age. Le seul trait physique qui le marqua fut sa musculature colossale : Il était uniquement fait de muscles. Le genre de personne avec laquelle on ne voulait pas se battre.

Il faisait penser à Hulk, mais sans la couleur verte, bien évidemment.

« Vu la certitude dans votre voix, vous savez déjà la réponse, alors ne posez pas cette question stupide, et dites moi directement ce que vous me voulez. Ça me fera gagner du temps. » Siffla Sherlock avec méfiance, bien que sa posture générale resta décontractée.

Un sourire froid étira les lèvres de son interlocuteur.

« Vous êtes bien Sherlock Holmes... » Devant le froncement de sourcil du concerné, il ajouta, presque avec amusement : « Il m'a prévenu que vous serez spécial... ''Digne de mon intérêt'', ce sont ses mots. Il souhaite vous parler »

« Il ? » Releva prudemment Sherlock en plissant les yeux. Puis, il soupira en retirant ses mains de ses poches pour mieux les écarter d'une manière théâtrale : « C'est pour une secte ? »

Son interlocuteur rit brièvement, mais son rire n'était clairement pas amusé : Il était cinglant, et horriblement forcé.

« Croyez moi, vous aurez préféré ça... »

« Et je suppose que si je dis que je ne suis pas intéressé, ça ne va pas lui plaire ? » Railla nonchalamment Sherlock, en ignorant la remarque précédente, qui sonnait comme une menace.

« Mais vous êtes intéressé... »

Ce n'était pas faux, mais Sherlock ne l'admit pas à voix haute. Il ne pouvait pas nier que sa curiosité était piquée, mais il n'aimait pas cet homme, et il préférait mille fois être avec John.

Il n'eut pas le temps de formuler un refus catégorique, parce qu'un deuxième adolescent les rejoignit avec une lenteur calculée.

Un adolescent qui devait, à vue d'œil, avoir deux ans de plus que Sherlock. Sa démarche à elle seule était malsaine : Un mélange de confiance, de défiance, et de dangerosité. Elle était féline, gracieuse, et en même temps, rigide, comme s'il se préparait à sauter à la gorge de quelqu'un.

Côté physique, ses cheveux courts étaient aussi noirs que ses iris. D'ailleurs, ces dernières étaient tellement sombres qu'on n'arrivait pas à les discerner de ses pupilles dilatées à l'extrême. Un sourire malsain, presque fou, ornait ses lèvres, et il se posta devant Sherlock avec une assurance inégalable, même si celui-ci le dépassait d'une bonne tête.

Quand il fut devant lui, le colosse se mit en retrait, les mains jointes derrière son dos, comme un bon chien docile. Comme s'il travaillait pour le nouvel arrivant...

« Bonjour, Sherlock Holmes. » Sa voix enfantine, presque aiguë, était doucereuse. Trop doucereuse.

Sherlock grimaça mentalement : Cet inconnu avait un avantage sur lui : Il connaissait son identité. Son visage ne lui disait rien, bien qu'il sut instinctivement qu'ils partageaient le même lycée. En ce qui concernait ses motivations, le frisé était dans le flou le plus total.

« Vous êtes ? » Demanda-t-il froidement, son visage restant impeccablement illisible.

L'inconnu mordilla sa lèvre inférieure, ses yeux ronds pétillants d'amusement : « Je me présente : Jim Moriarty. Nous avons beaucoup de choses à nous dire. »