Au cours d'une maladie, je constate que la peur et le dégoût de la souffrance me font crier presque autant que le fait de la souffrance elle-même. Louis Scutenaire.

Chapitre 12

Sherlock se couronna roi des stupides aux pays des idiots, quand cette idée traversa son esprit.

Il savait que c'était naïf de croire que ce qu'il s'apprêtait à faire allait lui procurer de véritables informations, mais il n'avait rien à perdre.

Alors, dans la barre de recherches Google, il tapa ''Jim Moriarty'', ignorant le tremblement de ses pouces.

La partie purement intellectuelle de Sherlock était intriguée, et se réjouissait de l'apparition de ce nouveau rival redoutable qui donnait un peu d'action dans ce lycée terne.

Mais l'autre partie, celle qui était émotionnelle – et bien plus rationnelle à cet instant – hurlait au danger.

Sherlock avait déjà eu affaire à des élèves hostiles à son égard, qui pouvaient se montrer cruels, rien que pour impressionner leurs amis. Mais aucun d'eux ne ressemblait, de près ou de loin, à Jim Moriarty.

Lui, était différent. Il n'était pas un adolescent débile qui faisait souffrir les autres uniquement parce qu'il était trop stupide – ou trop aveuglé par l'effet de groupe – pour voir la gravité de ses actes.

Lui, était volontairement sadique.

Il savait parfaitement ce qu'il faisait, quand il jouait à son jeu de destruction : Chaque acte était calculé, réfléchi à l'avance, dans le seul but de faire vivre un enfer à sa... ''poupée''.

De ses mains de maître, Moriarty tissait lentement, toute en subtilité, une toile autour de sa victime, qui la détruisait petit à petit en absorbant tout espoir.

Ce qui était aussi admirable que terrifiant. Aussi méprisable que fascinant.

Le pire était qu'il était dans le même lycée que Sherlock.

Et ça lui broyait les tripes d'angoisse. Il se força à chasser l'image du visage sadique de Moriarty qui reflétait les traits du diable en personne.

Suite à sa recherche Internet, plusieurs liens s'affichèrent sur son écran, mais seulement un seul attira son regard acéré.

Intitulé '' Cinq suicides en seulement quatre ans, au collège Thalès : Une première pour ce collège sans histoire.'', il ouvrit la page avec appréhension, et un long article défila devant ses yeux, qu'il lut rapidement.

En résumé, en quatre ans seulement, cinq suicides d'adolescents se sont produits. Tous venaient du collège Thales.

Le cadavre d'Andrew Martin fut retrouvé par sa propre mère dans la salle de bain, pendu avec son foulard. Natacha Pourtie sauta du balcon du cinquième étage de sa maison. Les deux derniers, Tom Titouan et Mathieu Bourden, sont morts d'une overdose volontaire.

Aucune lettre d'adieux ou explication, même si plusieurs pistes menèrent vers le harcèlement scolaire, sans aucun aboutissement concret.

Au premier regard, il n'y avait aucun point commun qui aurait pu les relier, et qui aurait pu donc, donner un minimum de sens à cette affaire macabre : Les élèves décédés ne se connaissaient pas, leur age différait, et leur physique divergeait.

La seule similitude, c'était qu'ils étaient tous des surdoués, et qu'ils venaient du même établissement scolaire.

Le cœur au bord des lèvres, Sherlock cliqua sur le lien d'une vidéo qui traitait ce sujet.

Elle était composée de quelques témoignages d'élèves du collège Thales. Ils confessaient, tous choqués, qu'ils ne comprenaient pas comment ces élèves avaient-ils pu mettre fin à leurs jours, parce qu'aucun n'avait été témoin de moqueries, ou d'agressions physiques, les concernant.

La respiration de Sherlock se bloqua dans sa gorge, quand un autre élève de ce collège fut interrogé par les journalistes.

Parce que, cet élève, c'était Jim Moriarty.

Il était bien plus jeune sur cette vidéo, sûrement en classe de troisième, et il répétait exactement la même chose que les élèves précédents, un air bouleversé peint sur son visage.

Ses larmes, ainsi que le tremblement de sa voix, semblaient si réels que, si Sherlock ne l'avait pas rencontré, il y aurait cru.

Le talent d'acteur était donc un autre don à ajouter à la longue liste des capacités de Jim Moriarty.

Et puis un jour, quand je suis arrivé au collège, j'ai découvert que c'était bien plus amusant quand la poupée à détruire était une vraie personne. Un vrai élève, à tordre dans tous les sens, jusqu'à ce qu'il se brise.

La voix désagréable de Moriarty résonna dans son esprit, comme une lumière jaillie de nulle part pour l'aider à résoudre ces mystérieux suicides.

Et Sherlock comprit.

Ces quatre élèves qui se sont suicidés avaient été les victimes – les poupées – de Jim Moriarty.

« Hey Sherl' ! » La voix chaleureuse de John le tira brusquement de ses pensées affolantes.

Il leva le nez, et il vit son ami qui se dirigeait vers lui.

Des yeux débutants ne trouveraient rien de différent chez John, mais ceux experts de Sherlock parvinrent à détecter un détail : Les cernes du blond étaient bien plus prononcées, aujourd'hui.

Logique. C'est ''l'anniversaire'' du diagnostic de sa maladie... Ça n'aide pas le sommeil.

Pourtant, John gardait son expression enjouée habituelle et son sourire avenant, comme si de rien n'était.

Sherlock réprima un sourire fier. Sous ses airs innocents, le blond savait parfaitement cacher quelque chose à ses proches.

Il n'était pas si différent de Sherlock, finalement : Tous les deux passaient leur temps à dissimuler. Dans le cas du frisé, c'était ses émotions, tandis que dans celui de John, c'était sa douleur.

Celui-ci lui lança un joyeux « Tu fais quoi ? » avant de s'asseoir sur les marches, à côté du brun.

« Rien » S'enquit précipitamment le sociopathe, en rangeant à la va-vite son portable dans son sac.

Trop rapidement au goût de John, mais il n'insista pas sur ce point.

« Et toi, tu fais quoi ? » Enchaîna Sherlock avec un intérêt exagéré, pour orienter la conversation.

« Je révise, le génie. Je pense que c'est assez évident ! » Rit John avec gentillesse, en désignant d'un signe de main le cahier ouvert de physique qu'il venait de poser sur ses cuisses.

« Réviser ? Pourquoi faire ? »

« Parce qu'on a un contrôle de physique dans une heure. » Expliqua platement le blond, tout en lisant son cours.

« Inutile. » Renifla le frisé, en jetant un regard condescendant au cahier que John lisait avec sérieux.

« Inutile pour toi, Sherl', Corrigea-t-il doucement, en lui envoyant un sourire complice, Je sais que c'est dur pour toi de l'admettre, mais pas tout le monde possède un cerveau de génie comme le tien. »

« Malheureusement, je le sais déjà. Je suis obligé de vivre avec des humains aussi vifs d'esprit que des poissons rouges. »

La bouche de John remuait d'amusement, mais il faisait toujours mine de lire son cours de physique.

« Pauvre chou. »

« Ouais, je sais. »

Sherlock fixa la façade du lycée pendant quelques secondes, suivant des yeux les élèves toujours endormis qui luttaient pour garder les yeux ouverts, ou même pour marcher droit.

Jusqu'à ce que la voix mutine de John s'élève :

« Au pire, tu as toujours ton psychorigide de grand frère pour relever le niveau de l'humanité. »

« Oh quelle horreur ! S'exclama Sherlock d'un ton répugné évidemment exagéré, Je préfère avoir un poisson rouge comme compagnie pendant trois ans, plutôt que de passer trois minutes avec mon frère. »

« Par ''Poisson rouge'', tu veux dire moi ? » La voix de John n'était pas du tout vexée : Elle était taquine, et agitée par quelques soubresauts d'amusement.

Sherlock prit un air sérieux et intrigué : « Pourquoi tu te dénigres à ce point ? »

Quand John lui lança un regard septique, les lèvres du frisé tressautèrent en un sourire mi-taquin mi-mesquin, et il avoua sans aucun tact :

« Bien sûr que je parle de toi ! Qui d'autre serait assez stupide pour passer volontairement trois ans avec quelqu'un comme moi ? »

John explosa de rire, mais sa réponse donnée quelques secondes après son hilarité, fut sérieuse :

« Qui se dénigre, là ? »

Sherlock ne répondit pas, mais le sourire qui creusa une petite fossette sur sa joue droite montra que John avait marqué un point, mais bien sur, il ne l'admit pas à voix haute.

Puis, le sociopathe se racla la gorge, faisant tout son possible pour être naturel : « Au fait... Tu as prévu quelque chose, aujourd'hui ? »

Pitié, faites qu'il soit libre... Songea-t-il en une espèce de prière pour un Dieu en qui il ne croyait même pas.

Cette question eut le mérite de faire décoller les yeux de John de son cahier, parce qu'il les posa sur son ami avec curiosité, mais aussi avec incompréhension.

« On est en cours aujourd'hui, Sherl', et non, je ne sèche pas ! » Refusa-t-il fermement, même si un léger sourire flottait sur ses lèvres.

« Après les cours. » Rectifia Sherlock, avec sans doute un peu trop de brusquerie.

Avant même que John ne puisse ouvrir la bouche pour répondre, la sonnerie retentit. Le frisé dut souder sa mâchoire pour ne pas que le grognement mécontent né dans sa gorge ne s'entende.

« Bon, faut y aller ! Déclara John, en rangeant son cahier dans son sac pour ensuite le mettre sur son épaule droite, J'ai cours avec les Terminales 2, toi avec les Premières 3. »

Alors, on va être séparé pendant cette heure. Voulut-il ajouter, mais il tint sa langue, ne voulant pas apparaître comme étant totalement dépendant de Sherlock.

« Je sais. » Précisa sèchement celui-ci, avec une moue indignée adorable.

John leva les yeux au ciel.

« Bien sûr que tu le sais, où avais-je la tête ? On se voit après l'heure ! »

Sans attendre de réponse, John tourna les talons, et il se dirigea tranquillement vers l'entrée du lycée.

Sherlock suivit des yeux la silhouette de John, un sourire au coin des lèvres.

Cette petite conversation et la simple présence de John avaient totalement chassé son inquiétude à propos de Moriarty.

~~

« Alors, docteur ? »

La voix inquiète et pas plus forte qu'un murmure de la mère de John fut ce qui démarra le rendez-vous.

Le docteur prit son temps, comme pour mieux trouver les mots qu'il allait prononcer.

Dans un soupir grave, il joignit avec lenteur ses deux mains, tout en rivant son regard neutre sur John Watson, 13 ans, qui se tortillait nerveusement sur sa chaise.

« Nous avons fait toutes les analyses nécessaires sur votre fils, que ce soit au niveau des prélèvements sanguins, ou des différentes radios des organes respiratoires. »

Il fit une pause dans son explication, pour se racler la gorge.

John n'avait jamais vu ses parents si angoissés. Leurs mains étaient jointes ensemble à s'en blanchir les phalanges, et leurs yeux étaient exorbités. Leur bouche quant à elles, entrouvertes d'impatience.

« Et le résultat que nous avons obtenu répond malheureusement à nos pires craintes. » La voix du docteur restait professionnelle, mais elle était petite, comme compressée par la tristesse que le docteur essayait de contenir.

Un silence écrasant accompagna ses paroles, alors il poursuivit son explication :

« Le mucus est une substance produite par notre corps, dont le rôle est d'humidifier certains organes. Dans le cas de votre enfant, il y a un dysfonctionnement : Son mucus est visqueux et épais, ce qui empêche le bon fonctionnement de ses voies respiratoires. »

« Parlez clairement, docteur. » Intervint rageusement le père de John, qui sentait que ses nerfs commençaient à lâcher.

Le docteur ne fut pas offensé par son ton féroce. Sa posture rigide faisait comprendre qu'il aurait préféré être n'importe où dans le monde, plutôt que dans ce petit bureau.

« Votre fils est atteint de la mucoviscidose. »

Le bruit étranglé de son père et le sanglot de sa mère furent tout ce que le cerveau choqué de John enregistra.

John fut brutalement arraché par ce souvenir par une remarque désobligeante de sa professeure qui lui reprochait de rêver.

Ce souvenir revenait régulièrement, souvent sans prévenir, ou alors quand John avait un petit coup de mou, mais cette fois-ci, se le remémorer était tout à fait normal : Après tout, on était le Mercredi 4 Décembre, aujourd'hui.

Il avait l'impression de revivre les mêmes sensations qu'il avait soigneusement enfoui : Quand on lui avait annoncé sa maladie, ses poumons s'étaient vidés de tout oxygène, et il était resté plusieurs minutes à fixer le vide d'un air absent, incapable de remuer le moindre muscle de son corps qu'il savait à présent abîmé, souillé par une maladie qu'il aurait voulu arracher de ses poumons à mains nues.

« Il y a des rumeurs qui circulent, dans le lycée... »

Cette voix était celle d'Anderson, qui était assis au rang juste derrière John. Il manquait d'ailleurs cruellement de discrétion.

« À quel propos ? »

Cette deuxième voix, tranquille et désespérément neutre, ne fut pas familière à John.

« À propos du Taré : j'ai entendu dire que c'est toi, qui l'a agressé, samedi. Qu'est ce qu'il a fait, encore ? »

Cette question posée par Anderson fut un véritable coup de poignard pour le blond, dont le corps entier se figea.

« Ce qu'il a fait ? » Ceci avait été dit par la deuxième voix, blasée et désespérément froide.

John n'en croyait pas ses oreilles : L'agresseur de Sherlock était juste derrière lui !

Ses pensées furent brouillées par la fureur, et perdirent toute cohérence.

Ses doigts se serrèrent convulsivement sur le crayon qu'il tenait, si bien que ce fut un miracle qu'il ne se soit pas cassé en deux.

L'adrénaline pulsant dans ses veines, l'envie de lui péter le nez était si forte que ses mains en tremblaient. Patience...

« Bah ouais... Il a fait quoi pour te mettre en rogne ? » Reprit Anderson, alors John se mit à écouter discrètement, en faisant mine d'écrire.

« Il m'a traité de Hulk. »

« Merde, le connard ! »

« C'est ce que j'ai pensé aussi. »

« Et en le baffant, t'as pas chopé le tétanos ? » Plaisanta cruellement la première voix, manquant de ricaner bêtement.

« Non. » La voix glaciale de l'inconnu restait toujours aussi plate, comme robotisée.

« En tout cas, merci. »

« Merci ? » La deuxième voix semblait sincèrement ne pas comprendre.

« De l'avoir remis à sa place ! Je te donnerais presque la légion d'honneur. »

Ils éclatèrent tous les deux de rire, mais l'un des deux était bien trop haché pour être sincère.

John risqua un coup d'œil derrière lui.

Celui à côté d'Anderson – qui était donc le fameux agresseur – lui était inconnu, puisqu'il était un élève de terminale.

Sachant maintenant quel physique avait sa cible, John attendit que la sonnerie retentisse.

Quand ce fut le cas, il attendit à la sortie de la salle, que l'inconnu soit près de lui.

Et quand celui-ci passa à côté de lui, inconscient du danger qui le menaçait dans l'ombre, John lui fit une balayette, rapide et précise. Si brève que personne ne la vit.

Elle n'était pas susceptible de blesser, mais elle fut suffisante pour faire perdre l'équilibre à Sébastien Moran. Ce fut trop soudain pour que celui-ci puisse se rattraper avec ses bras, alors tout son corps s'éclata contre le mur en face de lui, et plus particulièrement son visage.

Un horrible CRAC retentit, faisant clairement comprendre que son nez était cassé.

Pendant qu'une foule grouillante d'élèves se rassemblait dans un brouhaha abasourdi autour de Sébastien, qui avait plaqué sa main contre son nez en sang dans un grognement de douleur, John partait tranquillement dans le sens opposé, sans un regard par dessus son épaule.

Personne ne s'occupa de lui, sauf un élève qui se tenait en retrait, son épaule droite négligemment appuyée contre le mur, les bras croisés.

Il fixait John d'un air intéressé, ses yeux noirs charbon le scannant de la tête aux pieds.

Il ne put s'empêcher de penser avec admiration que ce mystérieux blond avait effectué une magnifique balayette, digne des plus grands catcheurs.

Mais ce qui l'intriguait encore plus, c'était que ce visage lui disait quelque chose. Son cerveau de surdoué avait l'image en tête, floue et décousue.

Il ne lui fallut pas beaucoup de temps pour remettre ce visage dans le contexte qui lui correspondait.

Ce visage ressemblait bien trop à celui dessiné par Sherlock Holmes pour que ce ne soit qu'une coïncidence : Ce petit blond de seconde était donc celui qui avait été dessiné, avec tant d'application.

Il s'autorisa un rictus fier.

Il avait ordonné à Sébastien de se vanter ouvertement de l'agression de Sherlock Holmes au lycée, pour diffuser doucement mais sûrement, l'information dans toutes les bouches.

De ce fait, il avait voulu détruire la tranquillité de Sherlock Holmes.

Mais aussi, il avait souhaité attirer dans ses filets la mystérieuse personne dessinée, au cas où elle se trouvait elle aussi dans le même lycée, et au cas où elle était assez impulsive pour s'en mêler.

Et son plan avait merveilleusement fonctionné. Comme d'habitude.

Bingo.

Le rictus satisfait qui retroussait les lèvres de Jim Moriarty s'intensifia.

~~

« C'est quoi ton problème, le génie ? » Bougonna John, en massant son bras malmené.

En effet, quand il avait croisé Sherlock au détour d'un couloir quelques minutes après sa balayette, le frisé l'avait brutalement empoigné par le bras, et l'avait traîné sans aucun ménagement vers les toilettes les plus proches, sans répondre aux questions indignées du blond.

Ignorant totalement la question, Sherlock se planta devant lui, comme pour éviter toute tentative de fuite de la part de celui-ci, et il croisa sévèrement ses bras devant sa poitrine.

« J'ai vu qu'un certain Sébastien Moran a eu le nez cassé... » Déclara-t-il lentement, avec une nonchalance feinte.

À vrai dire, la contrariété qui dansait dans ses yeux glaciaux contrastait avec son flegme apparent.

John garda une expression posée, et il lâcha un simple « Tragique, n'est-ce pas ? » d'un ton doublement sarcastique et satisfait.

Cette remarque ironique fit perdre le peu de self-control que Sherlock avait encore en réserve, parce que son visage lisse se fissura, laissant à John le temps d'entrapercevoir la colère qu'il tentait de contenir.

« Ne joues pas à ça, Princesse. » Siffla-t-il dangereusement, sa mâchoire se contractant à plusieurs reprises.

John ne fut pas le moins du monde impressionné, et il affronta sans défaillir le regard dur de son ami et sa grimace mécontente.

« Jouer à quoi ? Il s'est pris un mur. »

Il adorait jouer l'imbécile avec Sherlock, parce qu'il savait parfaitement que ça l'enrageait.

« Bien sur... Et il est tombé tout seul ? » Demanda le brun de sa voix traînante, avec une incrédulité jouée.

« Tu serais surpris par ce qu'un homme maladroit peut faire. »

John avait reprit vicieusement mot pour mot la remarque sarcastique de Sherlock, quand il lui avait demandé l'identité de son agresseur, dans la chambre d'hôpital.

Et il en était fier.

« Je ne veux plus que tu fasses ça, John, c'est clair ?! » Aboya soudainement le frisé à la limite du hurlement, faisant presque sursauter le blond.

Jamais encore il n'avait vu Sherlock hausser le ton, alors le voir dans cet état de colère le rendait... encore plus humain.

Mais John n'était pas le genre d'adolescent à rester stoïque pendant qu'on lui hurlait dessus.

« OK, tu te calmes, le génie ! Tu n'utilises pas ce ton avec moi ! » Sa voix tremblait d'irritation, devenant de plus en plus dangereuse.

« Tu n'as pas à me défendre. » Répliqua tout aussi froidement Sherlock, mais son ton fut beaucoup moins hargneux.

« Et pourquoi ça ? Parce que tu es le grand et fier Sherlock Holmes, alors tu ne dois pas être défendu ? Parce c'est honteux, et tellement humiliant d'avoir besoin d'aide ? »

« Oui. » Affirma Sherlock d'un ton implacable, comme si c'était d'une logique irréfutable.

« Il n'y a rien de mal à être aidé ! »

« Tu ne m'as pas aidé. Tu as juste agi comme un idiot complet en cassant le nez d'un élève de terminale. » Cracha-t-il violemment, le dédain tordant son visage blême.

John avait l'habitude des insultes sur son intellect, avec Sherlock. Même si elles étaient fréquentes, elles n'étaient jamais vraiment méchantes, parce que le ton que le frisé utilisait était toujours blasé, ou faussement mesquin. Mais cette fois-ci, il était réellement méprisant.

« Excuse moi de ressentir, Sherlock. » Siffla John entre ses dents serrées, sans se rendre compte que ses yeux piquaient de larmes contenues.

La vue développée de Sherlock vit – avant même qu'il n'apparaisse – l'air blessé de John, et il se gifla mentalement. Aujourd'hui, il était supposé lui faire passer une bonne journée, lui faire oublier sa douleur, et non la provoquer.

Il avait tout misérablement foiré.

Alors, perdu pour perdu, le frisé avoua la vérité dans un murmure hésitant, tout en trifouillant ses doigts avec nervosité : « Je ne veux pas que ça se retourne contre toi... »

L'expression de John ne s'adoucit pas un seul instant, et il resta planté devant Sherlock, à taper nerveusement du pied, les bras fermement croisés devant sa poitrine.

Il était évident, de par sa posture raide, qu'il attendait que Sherlock développe.

« Je ne suis pas aimé, mais toi, tu l'es, alors ne joue pas les chevaliers servants. Toi, tu ne mérites pas tout ça. »

« Je ne mérite pas tout ça. » Articula sèchement le blond en étirant chaque syllabe, complètement abasourdi.

Puis, il explosa :

« Et tu entends quoi, par ''tout ça'', au juste ? Les moqueries ? Le surnom ''le Taré'' ? Les agressions physiques ?! »

Sa voix avait monté en intensité au fur et à mesure, atteignant la limite du rugissement.

Sherlock soutenait courageusement le regard brûlant de John, mais il gardait sagement la bouche fermée, parce qu'il sentait que ce n'était pas le moment de sortir ses répliques sarcastiques légendaires, s'il voulait garder son nez intact.

John pointa avec une autorité glaciale le visage de Sherlock avec son index, et il siffla avec toute la fermeté dont il était capable, ses yeux lançant des éclairs :

« Écoutes moi bien, Sherl', et grave mot pour mot dans ton putain de cerveau de génie ce que je vais te dire. »

Il fit une pause intimidante, avant de poursuivre, en faisant un court arrêt à chaque mot : « Personne. Ne. Mérite. ''Tout ça'' ! Tu m'as bien compris ? »

« Pas même moi ? » Sherlock avait voulu que sa question soit sarcastique, mais elle sortit comme un gémissement.

« Pas même toi, et surtout pas toi ! Ouais, tu es un connard, arrogant, et insupportable. Parfois, j'ai envie de te foutre mon poing dans la gueule, ou même de te jeter par la fenêtre ! Et quand je dis ''Parfois'', c'est un euphémisme. Mais malgré tout tes défauts, tu ne mérites pas les moqueries... '' Tout ça '' ce n'est pas justifiable, personne ne le mérite. Et surtout pas une personne brillante et géniale comme toi. »

C'était dit.

John avait tellement été furieux que sa langue avait remué toute seule, sans qu'il puisse la contrôler. Il dut se faire violence pour ne pas couvrir sa bouche avec ses mains.

Il gardait les yeux fièrement levés, assumant pleinement ses propos, mais il redoutait secrètement la réaction de Sherlock.

Il y eut un bref soupir las.

« Viens avec moi. » La voix de Sherlock redevint traînante, mais John la qualifia de douce.

« Hein ? » Il cilla plusieurs fois, son cerveau étant trop lent pour comprendre ce changement soudain de sujet.

« Cet après-midi, Précisa le brun avec agacement, en roulant les yeux devant l'air perdu de John, Viens avec moi. »

Seul Sherlock possédait l'art de changer de sujet en un clignement d'œil et trouver ça tout à fait normal. Pourtant, John accepta de mettre un terme à cette dispute, puisque Sherlock avait déjà tourné la page.

« Mais... mais aller où ? » Demanda-t-il en fronçant les sourcils, complètement déboussolé.

Sherlock lui offrit un sourire énigmatique, en levant plusieurs fois ses sourcils.

« Surprise, Princesse. »

Le blond fit mine de bouder, mais lui-même admit qu'il ne fut pas convainquant.

« Là, tu es en train de faire ton Mr Mystère... » Marmonna-t-il sans agacement, mais sans contentement non plus.

« C'est un oui ? »

John aurait juré entendre de l'espoir dans la voix grave de Sherlock.

« Mais non ! Je veux dire... J'ai rendez-vous avec mon psy, cet après-midi. »

Et à en juger par sa voix désenchantée, il n'en était pas vraiment ravi.

« Annule. » Proposa platement Sherlock en haussant les épaules, comme si c'était d'une logique imparable.

« Ce n'est pas si simple, et je n'ai même pas demandé à ma mère... »

« Fais le maintenant. »

« Et je lui dis quoi ? ''Bonjour maman, je pars avec un ami cet après-midi, je ne sais pas où, et je ne sais pas pour combien de temps. Sinon le psy, c'est mort.'' ? » Railla John d'une voix qu'il voulait contrariée, mais elle sonnait plus amusée.

« Mens. » Suggéra Sherlock, du même ton blasé. « Dis lui que tu as énormément de travail, et donc, que tu viens chez un ami pour travailler, et donc, que tu es dans l'impossibilité totale d'aller à ta séance de psy. »

Ce n'était pas idiot.

« Et en quel honneur tu m'emmènes avec toi ? » Demanda John sans aucune méfiance : Il ne comprenait juste pas cette démarche soudaine.

Sherlock n'allait certainement pas lui avouer qu'il était au courant pour ''l'anniversaire'' de son diagnostic, et donc, qu'il voulait lui changer les idées. Alors, il contourna habilement la question, en en posant une autre :

« Tu viens ou pas? »

Faites confiance à Sherlock pour répondre précisément à une question posée...

En tout cas, John ne pouvait pas nier que sa curiosité était piquée. La dernière fois que Sherlock lui avait présenté une surprise, John s'était retrouvé en haut d'un immeuble à contempler la ville.

De plus, John n'avait aucune envie de se retrouver seul, cet après-midi, et parler à son psychologue sur son ressentiment par rapport à aujourd'hui ne l'emballait pas du tout.

Alors, la réponse fusa hors de sa bouche avant même qu'il puisse y réfléchir davantage : « OK. »