I

Pendant que les huiles discutaient des détails de leur arrangement, Natsu fut invité à aller voir ailleurs s'il y était. Il errait sans but dans l'épave quand le blond de tout à l'heure apparut au détour d'un couloir.

« Hey ! le salua Sting en agitant la main. Si t'as faim, je suis justement sur le point de me faire griller un truc.

— Quoi donc ? demanda Natsu qui en avait déjà l'eau à la bouche.

— Un pigeon ! J'ai tiré un putain de pigeon !

— Woah ! J'ai trop la dalle, mec.

— Alors suis-moi ! »

Sting lui adressa un clin d'œil et disparut dans une coursive. Natsu s'empressa de lui emboîter le pas.

Après cinq minutes, il se retrouva sur ce qui ressemblait à une ancienne galerie ouverte, un endroit où autrefois, les gens avaient dû s'accouder rêveusement à la rambarde pour contempler l'océan. Aujourd'hui, c'était surtout un couloir plein de courants d'air. Mais au beau milieu de ce corridor trônait un brasero surmonté d'une grille, et Sting y plaça son pigeon plumé et évidé, fier comme s'il venait de découvrir l'Amérique.

« De la viande ! » s'exclama-t-il, extatique.

Natsu ne pouvait que souscrire à cet enthousiasme. Il mourait de faim.

Un quart d'heure plus tard, ils dégustaient leurs brochettes de pigeon, adossés à une paroi rouillée.

« Alors, fit Natsu, est-ce que tu vas me dire pourquoi Gajeel semble aussi sûr de lui pour négocier avec ton boss, celui-là même qui terrorise les trois quarts du monde encore habitable ? »

Sting éclata de rire.

« T'exagères un peu, là, mais je vois où tu veux en venir. Je devrais peut-être pas te le dire, mais voilà : Gajeel, c'est l'ex de Rogue. »

Natsu dévisagea son interlocuteur, bouche bée.

« Sans blague ?! s'exclama-t-il. Et moi qui croyais que les séparations du genre 'on reste amis', c'était un mythe...

— Disons que l'histoire est un poil compliquée.

— Raconte ?

— Je vais te dire ce que je sais, mais c'est pas grand-chose. »

II

Quelques années auparavant.

Gajeel vira de bord au dernier moment, évitant une explosion qui brutalisa ses oreilles au point qu'il n'entende plus qu'un long sifflement aigu. Il freina pendant ce qui lui parut une éternité, à la dérive sur le sable dur. Quand la voiture s'arrêta enfin, il entreprit de s'en extraire, suant et recouvert de suie.

Ses oreilles bourdonnaient toujours quand il essaya d'ajuster sa vue au contraste douloureux entre les flammes de l'explosion et la noirceur épaisse du désert. Petit à petit, ses sens s'ajustèrent. L'attaque avait été fulgurante. Il était venu ici pour faire un peu de pillage, mais il était tombé sur une grosse opération de l'Homme de Foudre. Gajeel, lui, travaillait en solo. Il refusait de servir qui que ce soit. La mort ne l'effrayait pas tellement : cela faisait au moins la centième fois depuis l'apocalypse qu'il avait eu la quasi-certitude que son heure avait sonné. Du coup, une fois de plus ou de moins... C'était presque la routine, maintenant.

Il tituba près de son véhicule, essayant de donner du sens au chaos et à la ruine que Luxus venait d'abattre sur ce petit camp de survivants sans défense.

Ce fut alors qu'il entendit les gémissements, et son instinct le poussa à la recherche de l'origine de la voix. Bientôt, il discerna des membres pâles appartenant à un corps bloqué sous une grosse carcasse métallique. Sans réfléchir, sans penser à sa propre survie, Gajeel souleva les débris à la force de ses bras.

Un jeune homme apparut, ses cheveux noirs collés à son visage dégoulinant de sang. Gajeel le releva et l'embarqua dans sa bagnole. Il mit le contact et jeta un coup d'œil dans le rétroviseur : plusieurs silhouettes armées se rapprochaient à grands pas. Il écrasa l'accélérateur et la voiture bondit sur la mauvaise piste.

La nuit se referma sur lui et son passager. Gajeel bifurqua droit dans le désert en comptant sur l'adhérence des pneus qu'il avait volés dans ce but quelques jours plus tôt. Haut dans le ciel, éclatante, la Voie Lactée les surplomba. Gajeel ne put s'empêcher d'y abîmer son regard, ahuri par cette beauté indifférente. Leurs petites luttes pour le pouvoir et la survie ne signifiaient rien pour les étoiles impassibles, et Gajeel avait toujours été du genre à trouver ça réconfortant.

Il fonça pendant des kilomètres, pour mettre le plus de distance possible entre lui et les escadrons de Luxus, des types armés jusqu'aux dents qui n'hésitaient pas à s'emparer de chaque bout de territoire vulnérable, quitte à y massacrer touts ceux qui s'y trouvaient. Voilà pourquoi Gajeel préférait travailler en solo. Au fond, il ne pouvait pas réellement blâmer l'Homme de Foudre : il n'y avait pas de temps pour négocier, pas assez de ressources pour être juste. Il n'y avait que la force brute. Mais Gajeel ne voulait pas y perdre son âme au change. Il voulait survivre, mais pas à n'importe quel prix.

Au bout d'une heure, il s'arrêta. Ils étaient en plein désert, un vaste plateau blanc sous la lune. Gajeel se tourna vers son passager. Comme il ne faisait pas mine de reprendre conscience, Gajeel lui donna une claque sur la joue. Le jeune homme se redressa aussitôt en toussant, puis lui jeta un regard affolé, un regard d'animal pris au piège.

« C'est bon, dit Gajeel en écartant les mains en signe de paix. Je t'ai sorti des débris, c'est pas pour te buter maintenant. »

Le jeune homme aux cheveux noirs écarquilla les yeux. La question qui surnageait dans le lac noir de ses iris n'échappa pas à Gajeel. Pourquoi ? demandait l'inconnu.

« Tu aurais préféré que je te laisse crever là ? »

L'autre secoua la tête en silence.

« Comment tu t'appelles ? demanda Gajeel.

— Rogue. Je suis Rogue. Rogue Cheney. »

Il avait sorti tout ça d'une traite à la manière d'un mantra qu'on se répète dans les ténèbres pour ne pas perdre l'esprit. Et Gajeel le comprenait. Ce monde était devenu fou. Garder son identité, c'était garder une part de santé mentale.

« Ok, Rogue. Je bosse solo. Et au cas où tu te souviendrais pas bien de tout, je viens de te sauver la vie. Ton camp a été attaqué par les singes de l'Homme de Foudre. »

Le dénommé Rogue se redressa sur le siège passager, grimaçant au passage tandis qu'il poussait sur ses muscles douloureux.

« Je... Merci. »

Gajeel haussa un sourcil.

« C'est tout ? »

L'autre lui lança un regard venimeux.

« Tu veux quoi ? Qu'on fasse ami-ami ? Que je te livre le récit navrant de mon existence ? J'ai pas envie de ça, et en plus, je connais même pas ton nom.

— Gajeel. »

Le jeune homme aux cheveux noirs sembla méditer cette réponse un moment.

« Gajeel, répéta-t-il doucement. Merci, Gajeel. Et maintenant ?

— Maintenant, c'est toi, moi, et la Voie Lactée. »

Rogue le regarda comme s'il était devenu fou, mais Gajeel l'ignora et redémarra sa bagnole.

III

« Ok, il l'a sauvé, commenta Natsu. Mais ils ont fondé un gang ensemble, ou quoi ? »

Sting lécha ses doigts couverts de graisse.

« Patience ! J'y viens. Mais avant, j'ai une question à te poser. »

Natsu se raidit, méfiant d'instinct.

« Qu'est-ce que tu fous là, pour de vrai ? » demanda Sting.

Natsu haussa les épaules.

« Tu veux une réponse loyale qui fasse monter mes points de confiance, ou la vraie réponse ?

— À ton avis ?

— La vraie réponse. Je sais pas ce que toi, tu fous ici, mais j'ai l'impression que toi et moi, on a un truc en commun. »

Sting leva un sourcil.

« Vraiment ? Et c'est quoi ? »

Natsu fit une pause, plongea son regard brun dans les yeux saphir de son interlocuteur.

« T'es pas sûr de rester avec l'Ombre, je me trompe ? Tu testes tes possibilités. T'essaies de savoir de quelles options tu disposes au juste. T'as l'esprit libre. »

Sting laissa échapper un petit rire.

« Tu n'y es pas, Natsu. Rogue est mon ami.

— Ah bon ?! Tu le trouves pas... un peu dingue ?

— Si. C'est pour ça que c'est mon ami. »

Natsu considéra cette réponse un instant.

« Acceptable, commenta-t-il. Ok, alors je vais répondre à ta question. Ce que je fous là ? J'essaie de survivre. Mais c'est qu'une partie de la raison. Gajeel... il est pas comme Luxus.

— En quoi ? demanda Sting, et Natsu vit aussitôt qu'il ne s'agissait pas d'une question rhétorique.

— Il sait se faire respecter, mais son but, ce n'est pas de dominer, mais plutôt... de protéger.

— Tu crois qu'il va te protéger ? »

Natsu réfléchit sérieusement à cette question. Mais pas plus de deux secondes.

« Oui, je crois qu'il va me protéger.

— Pourquoi ? »

Natsu se tourna vers Sting, agacé. C'était quoi, toutes ces questions ?!

« Qu'est-ce que ça peut te foutre ? »

Le bond éclata de rire.

« Ok, oublie ça. Moi, ça m'est égal. Je bosse pour Rogue, et Rogue a une entente avec Gajeel. Et voilà comment ça s'est passé. »

IV

« J'en peux plus. On va dormir un peu. »

Ils étaient arrêtés au beau milieu de nulle part. Rogue n'était même plus très certain de savoir sur quel territoire ils se trouvaient. Mais il s'en foutait, tellement la fatigue le rongeait jusqu'à l'os. Et ce n'était que le début. Pas encore le moment de penser à tous les gens qu'il venait de perdre ce soir. Non. Il avait appris à réfléchir autrement : ce qui comptait, c'était d'entendre encore les battements de son propre cœur. Il respirait, alors tout allait bien.

Il regarda Gajeel, qui apparemment s'était endormi à la fin de sa phrase.

Il essaya de réfléchir.

Ce type venait de lui sauver la vie, mais Rogue avait peur de lui. Ces temps-ci, il avait peur de tout le monde. Alors, il fit une chose stupide. Il ouvrit discrètement la portière et se glissa dans la nuit, seul.

Il savait qu'il ne survivrait probablement pas aux prochains jours. Mais il en était arrivé à un point où il n'était même plus très sûr de vouloir survivre. Il savait juste qu'il ne voulait pas rester là, coincé dans cette minuscule bagnole qui sentait l'essence et la sueur.

La nuit fut calme, apaisante. Le ciel était vertigineux. Le monde était vide. Il n'y avait, comme avait dit Gajeel plus tôt, que lui et la Voie lactée. Rogue voulait que ça reste comme ça jusqu'à la fin de sa vie.

Il marcha toute la nuit. À l'aurore, un rugissement de moteur l'avertit qu'il avait de la compagnie. Il ne se retourna pas. Il continua à marcher, même quand le véhicule s'arrêta à sa hauteur. Advienne que pourra : il n'en avait plus rien à foutre.

V

« T'as perdu la tête ? » lui demanda la voix de Gajeel.

Rogue tressaillit et reconnut le conducteur. Il l'avait... suivi jusque là ?

« Mais enfin merde, tu me veux quoi ?! explosa-t-il.

— J'ai pas risqué ma vie pour toi pour que tu la foutes en l'air quelques kilomètres plus loin. »

Rogue lui lança un regard assassin et se remit à marcher. L'autre le suivit en roulant au pas.

« Tu sais quoi, gamin, toi et moi, on devrait fonder notre propre gang. »

Rogue s'arrêta net. Un gang ? Leur gang ? Et puis quoi, encore ?!

« On se connaît pas, asséna-t-il brutalement.

— Maintenant, si. Et puis, si t'es si pressé de mourir, de toute façon, t'as rien à perdre. Avec un peu de chance, quelques trucs intéressants pourraient même t'arriver avant le tomber de rideau.

— Pourquoi t'insistes ?

— Tu me plais. »

Ça, c'était direct, Rogue pouvait au moins lui accorder ça.

Il leva un sourcil.

« Et c'est une raison suffisante ? »

Gajeel haussa les épaules.

« C'est une raison comme une autre. Le monde a changé. Tuer quelqu'un parce qu'on a la dalle, décider de se foutre en l'air, ou bien encore fonder un gang avec un type juste parce qu'on a envie de le tringler, c'est presque du pareil au même. Pas vrai ? »

Rogue en resta muet. D'une certaine manière, ça faisait sens. Et... ça lui convenait.

« T'as gagné », dit-il en faisant le tour du véhicule pour retourner s'installer sur le siège passager.

« Roule. »

VI

« Ça s'est vraiment passé comme ça ? » demanda Natsu, interloqué.

Sting haussa les épaules.

« C'est à peu près la version que Rogue m'a donné, en tout cas.

— Alors pourquoi ils se sont séparés, du coup ?

— Divergences idéologiques. Gajeel est un tendre. Il accueille du monde. Rogue ne le montre pas, mais mentalement, il s'est jamais remis de l'attaque de Luxus. Il le hait du plus profond de son âme. Sa vie ne tient qu'à ça : son désir de vengeance. Il t'aurait tué à mains nues juste parce que tu bosses pour lui, si t'avais pas été avec Gajeel. Il se méfie de tout et de tout le monde et sa stratégie, c'était le repli. S'enfermer dans une vaste forteresse en méditant à sa future vengeance. Et non pas donner un coup de main dès que possible, faire des opérations de sauvetage ou ce genre de trucs.

— Gajeel fait ça ? s'étonna Natsu.

— Yep. Et quand il a commencé à le faire avec le gang qu'il avait fondé avec Rogue, le ton a commencé à monter. C'était à l'époque où je venais d'arriver. Ça va te paraître dingue, mais Rogue et moi, on se connaissait d'avant l'apocalypse. C'est pour ça qu'il m'a laissé intégrer le gang. Bref, à cette époque, les deux se disputaient presque tous les jours. Violemment. Du genre, ça se finissait en général par un nez cassé ou des lèvres éclatées. Et puis un jour, Gajeel a décidé de partir. Il l'a annoncé à tout le monde et certains ont décidé de se barrer avec lui. Ensuite, il s'est enfermé avec Rogue et ils ont discuté, très, très longtemps. Après ça, Gajeel a pris ses cliques et ses claques et s'est cassé. Rogue, lui, est pas ressorti de sa cabine. Des fois je venais et j'hésitais à entrer parce que je l'entendais chialer. Et ça a duré trois jours comme ça.

— Wow... Et pourtant, il a pas l'air d'en tenir rigueur à Gajeel.

— Apparemment, ils se sont promis de ne jamais, jamais rien faire qui aille contre les intérêts de l'autre, et Gajeel s'est engagé à ne jamais passer d'alliance avec Luxus, de quelque nature que ce soit. Les mois ont passé, les choses se sont tassées, et ils ont commencé à faire des échanges et ce genre de trucs. »

Natsu jeta son os de pigeon et médita ce qu'il venait d'apprendre en se léchant les doigts. Il se sentait bizarre. Il avait l'estomac noué. Il déglutit avec difficulté et décida de poser la question qui lui brûlait les lèvres :

« Et est-ce qu'ils... Est-ce qu'ils sont toujours aussi... euh... proches ? »

Sting rigola.

« Tu veux savoir s'ils couchent toujours ensemble ? »

Natsu acquiesça silencieusement, et Sting le dévisagea avec un petit sourire agaçant.

« Tu craquerais pas pour ton boss, par hasard ? » demanda-t-il sans se départir de son sourire.

Natsu le fusilla du regard.

« Écoute, dit Sting en levant les mains en signe de paix, j'en sais rien. Faudra que tu lui poses toi-même la question.

— Absolument hors de question. J'vais plutôt aller voir par moi-même.

— Une opération d'espionnage, hein ? Je viens avec toi ! »

Natsu le dévisagea d'un air critique.

« Tu sais te faire discret ? »

Sting prit un air choqué. « Y a pas plus discret que moi ! »

Natsu soupira et décida qu'il serait plus simple de le croire sur parole.

« Allez viens, dit Sting en s'éloignant, je sais où les trouver. »