Troisième année : Bleu

Bisou magique

"Arrête de bouger."

Maugréant, Sirius obtempère, et s'astreint à rester immobile tandis que James applique le coin d'un linge mouillé sur sa lèvre fendue. Assis l'un tourné vers l'autre sur le lit du poursuiveur, ce dernier encore en tenue tout juste revenu de l'entraînement et son meilleur ami à côté, cheveux mi-longs tombant en désordre sur son visage abîmé, les deux adolescents échangent un regard. Celui de Sirius dévie aussitôt celui de James s'attarde, et observe les blessures.

Le mois de novembre s'est installé au château, dépouillant les arbres de ses feuilles et raccourcissant les jours. Sirius vient d'avoir quatorze ans. Habituellement à cette époque de l'année, les invectives familiales qui l'ont assailli tout l'été sont suffisamment loin pour que l'énervement retombe et que James retrouve son meilleur ami, dans toute sa nonchalance désaffectée, au coin des lèvres la réplique sarcastique à l'une de ses propres tirades.

Mais cette année diffère, James voit la période de morosité se prolonger, et rien de ce qu'il essaie ne change quoique ce soit. La colère et la rancœur de son ami, loin de s'apaiser, empirent, s'intensifient, à tel point que Sirius ne semble pas savoir comment les contenir. Alors il cherche un exutoire ; il se bat. Il n'est pas rare ces temps-ci que James le trouve au dortoir après le Quidditch, allongé sur le sol, exténué et en sang après un nouvel affrontement.

Son impuissance l'enrage. Depuis leur rencontre deux ans plus tôt, James se targue d'être l'un des seuls, peut-être même le seul, à réellement connaître Sirius. A savoir, à comprendre, quoiqu'il se passe, et à pouvoir réagir en conséquence. Pourtant cette fois, la situation lui échappe ; il a beau chercher les mots pour atteindre Sirius, aucun de ceux qu'il trouve ne semble l'apaiser.

James souhaiterait comprendre pourquoi Sirius s'inflige ça, pourquoi il cherche un nouvel ennemi dès que ses ecchymoses s'estompent. Il voudrait crier, le secouer pour lui faire comprendre qu'il ne mérite pas ça. Plus que tout, il aimerait montrer à Sirius que quels que soient ses démons, quoiqu'a dit sa famille, il vaut mieux qu'eux, il vaut mieux que ça, et que Sirius le croit.

A défaut, et parce que rester sans agir l'insupporte, il s'est fait l'infirmier personnel de son meilleur ami. Soignant ses plaies au visage et pansant ses membres foulés. Utiliser la magie serait sans doute plus simple et plus rapide, mais James n'a que de vagues notions de sorts médicaux et il ne veut pas prendre le risque de blesser Sirius davantage. De plus, il a remarqué que son ami était plus calme quand il veillait sur ses blessures, comme si, outre le désir de guérir, elles exerçaient sur lui une certaine fascination, preuves tangibles qu'il avait laissé exploser sa colère. Alors il les laisse, se contente de les arranger au mieux sans rien dire.

Ce soir-là, l'état de Sirius est pire que d'habitude. Le garçon a les yeux enflés, le nez en sang, la bouche meurtrie, et ses manches de chemise remontées aux coudes laissent entrevoir sa peau qui commence à brunir par endroits. Son regard lui, impénétrable et lointain, reste fixé au mur. C'est cet air absent qui interpelle le plus James, comme si Sirius était ailleurs, hors de portée, s'éloignant de plus en plus sans que James ne sache comment le retenir.

"Sir'…"

La main qui tient le linge retombe sur sa cuisse. James n'en peut plus du silence et de cette distance entre eux. Il veut que Sirius le regarde, qu'il le voit, qu'il sache qu'il est là pour lui et qu'il le sera toujours. Il veut que Sirius lui revienne. La supplique lui échappe d'une voix tremblante.

"Parle moi."

La tête du jeune Black se tourne vers lui et celui-ci soupire, de la tristesse dans le regard.

"Je ne peux pas James. Je ne sais pas comment t'expliquer."

"Alors dis-moi ce que je peux faire…"

Sirius ne réagit pas pendant quelques instants, et James craint qu'il ne s'enferme à nouveau dans le mutisme, mais l'adolescent lui prend finalement la main pour la remonter au niveau de son visage avec un sourire timide. Son meilleur ami saisit instantanément son intention et recommence à soigner sa lèvre. Quand il a fini, son autre main vient se poser sur la joue de Sirius pour tracer de son pouce le contour des ecchymoses naissantes.

"Tu vas avoir des bleus." Lui dit-il et Sirius ricane légèrement.

"Je sais, je les sens."

"Ça fait mal ?"

Le garçon hausse les épaules sans répondre. Peut-être ne veut-il pas inquiéter James davantage. Ce dernier lui caresse toujours doucement les pommettes, et se laisse à penser à voix haute.

"Quand j'étais petit et que je me blessais, ma mère avait l'habitude de me faire des bisous magiques. Elle disait que ce genre de bisou pouvait guérir n'importe quoi."

"Et ça marchait ?"

James réfléchit. "Ça guérissait les bobos à l'âme."

"Peut-être que c'est de ça dont j'ai besoin." Plaisante Sirius mais son regard est las et son rire sonne faux.

"Je peux t'en faire si tu veux." Murmure James après un moment, pas complètement certain de la réaction que suscitera une telle proposition.

"Tu veux me faire des bisous ?" Sirius le fixe avec ébahissement, sourcils relevés et sourire moqueur menaçant au coin des lèvres.

Embarrassé, James baisse les yeux, l'air penaud. "Je veux juste t'aider." Avoue-t-il, et le regard de son meilleur ami s'adoucit aussitôt.

Sirius réalise que la situation doit lui peser à lui aussi, plus qu'il ne l'aurait cru, et il se mord la lèvre, envahi par la culpabilité. Il hésite, parce qu'il a l'impression que ce serait franchir une sorte de barrière entre eux, mais voilà des semaines qu'il se ferme à James et aucun des deux ne le vit bien, même si lui ne le montre pas.

Il se rapproche imperceptiblement de l'autre adolescent sur le matelas, et vient poser sa propre main sur celle de James.

"Okay James, je veux bien essayer."

Le premier baiser que James pose sur sa joue est tremblant et bref, à peine une légère pression des lèvres avant que le garçon ne se retire.

"Ça va ?" demande-t-il et Sirius hoche la tête.

Ceux qui suivent sont tout aussi peu assurés, les deux amis sont gênés, crispés. Puis les baisers se prolongent, les lèvres de James s'attardent et peu à peu Sirius se détend, allant même jusqu'à fermer les yeux pour se concentrer sur ces sensations étranges. Il y a une tendresse infinie dans les gestes de James, dans la façon dont il tient son visage entre ses mains pour déposer des baisers sur son nez ou ses pommettes. L'affection qu'il perçoit dans ces attentions abat ses défenses les unes après les autres, et tandis qu'il serre les poignets de James de ses mains, il se met doucement à pleurer.

James ne dit rien. Mais quand il s'en rend compte, il embrasse les larmes pour les faire disparaître.

Ils se rapprochent sur le lit, se tournent complètement l'un vers l'autre, closent la distance entre eux. Leurs jambes s'entremêlent, leurs fronts ne sont qu'à quelques centimètres l'un de l'autre. Ils se tiennent, aimeraient ne jamais avoir à se lâcher. James continue ses baisers, Sirius continue de pleurer, et peu à peu sa colère s'évapore, son chagrin se dissipe. Les mains de James, chaudes et rassurantes, repoussent la noirceur ; ses lèvres, faute de mots suffisants, apprennent à Sirius un autre langage.

Les deux garçons terminent blottis l'un contre l'autre sur le matelas, savourant cette proximité. James n'a toujours pas ses explications, et ne les aura probablement pas avant un moment, mais pour une fois il s'en moque, car il a l'impression d'avoir trouvé un moyen d'atteindre Sirius sans l'obliger à parler.

Ils contemplent le plafond pensivement, puis Sirius le regarde et rompt le silence.

"Hé James, si j'ai encore des bleus à l'âme, tu pourras de nouveau les guérir ?"

James le regarde en retour.

"Bien sûr. Aussi longtemps qu'il le faudra."