Cinquième année : Tituber
Entre eux
Bras dessus bras dessous, faisant de leur mieux pour ne pas tanguer, les deux adolescents sortent du bar dans un éclat de rire sous le regard exaspéré mais bienveillant de la tenancière qui reconnaît bien là les excès de la jeunesse. Mme Rosmerta a beau pertinemment savoir que James et Sirius enfreignent les règles, quand elle les a vus arriver, rayonnants, quelques heures plus tôt, elle n'a pu se résoudre à les mettre dehors.
Pourtant, on est en novembre, un soir de semaine, bien loin d'un des week-ends de promenade des étudiants. Mais l'aubergiste ne s'étonne plus de voir ces deux-là déambuler dans Pré-Au-Lard à des heures incongrues, et quoiqu'ils aient envie de fêter, ça en valait visiblement la peine. Elle a résolu toutefois de les renvoyer à leur dortoir à minuit, et c'est ainsi qu'elle finit par les voir tituber hors de son établissement dans un état plus qu'éméché.
James et Sirius font un pas hésitant après la porte, puis se tournent de concert vers elle et déclarent d'un air solennel :
"Merci Mme Rosmerta pour ce soir et bonne nuit à vous."
Riant légèrement, la femme referme la porte.
Les deux amis font volte-face, à priori trop rapidement pour leur oreille interne, et débaroulent sur la chaussée. James perd l'équilibre et les réflexes de Sirius ne lui permettent pas en l'état de le retenir dans son étreinte, aussi, le jeune homme s'étale-t-il de tout son long sur les pavés. Sirius met un instant à intégrer ce qu'il vient de voir mais finit par éclater de rire.
Et James rit aussi, parce qu'il réalise que le rire de Sirius est comme un aboiement. Son animagus lui va si bien.
Sirius s'approche de lui et lui tend la main. James la saisit. Mais au lieu de se relever, il attire son meilleur ami à lui et le déstabilise, et celui-ci tombe à genoux à côté de lui. Sirius lui lance un regard interrogatif auquel James répond par un sourire goguenard.
"On l'a fait Sir', tu te rends compte ? On l'a vraiment fait."
La curiosité dans les yeux de Sirius cède aussitôt place à la compréhension, puis à l'espièglerie. Jetant un coup d'œil pour s'assurer que la rue est déserte, il se redresse légèrement puis fait un clin d'œil à son meilleur ami. Un instant plus tard, un chien noir se tient à sa place qui jappe gaiement avant d'aussitôt reprendre forme humaine. La fierté brille dans le regard de l'adolescent, et le rictus jubilant qu'il esquisse illumine son visage.
"Je sais James. On a réussi."
Les deux garçons exultent. Après trois ans, ils y sont arrivés. Toutes ces heures interminables passées dans la bibliothèque à rechercher, appréhender et comprendre la théorie, puis ces heures tout aussi longues d'entraînement intensif et secret dans les salles vides du château ont fini par porter leurs fruits. Sans parler des différentes étapes obligatoires, tous deux se souviennent encore avec douleur de l'épisode de la mandragore. Mais peu importe à présent, les voilà animagi.
Ils ne l'ont pas encore dit à Remus et Peter, la découverte est fraîche. Pour l'instant, ils savourent ce sentiment indescriptible que leur procure le fait d'être les seuls au monde à savoir cela sur l'autre. Sirius et James aiment partager des secrets, et sans doute celui-ci mérite-t-il d'être célébré entre eux. Devenir animagus est long et douloureux, plus que jamais les deux amis se sont soutenus tout au long du processus.
De plus, ils ne veulent mettre aucune pression à Peter. Ils savent que leur ami a encore du chemin à faire.
Ils se relèvent en s'appuyant sur l'autre, ne se lâchent pas quand enfin ils sont debout et avancent dans la rue en se tenant par l'épaule. Il fait frais cette nuit et la chaleur d'un corps est la bienvenue. Ils marchent en titubant, dressent joyeusement la liste des choses à faire sous leur forme animale. James veut explorer la Forêt, Sirius lui veut dormir à la belle étoile. Ils rêvent en avance, ils sont encore loin de pouvoir rester transformés des heures, mais ils s'en fichent. Ce soir tout leur semble à portée de main.
Être accroché l'un à l'autre les entrave plus qu'autre chose et ils trébuchent, rompant leur accolade pour que Sirius manque de tomber vers l'avant tandis que James part sur le côté. Le monde tangue un peu. Visiblement les deux garçons trouvent ça hilarant. James finit par essayer de se stabiliser en s'adossant à un mur pendant que Sirius tourne sur lui-même, bras grands ouverts comme pour embrasser la nuit. Son ami le regarde faire en souriant. Il se sent heureux, simplement heureux, pour ce qu'ils ont accompli et parce qu'il sait que Sirius l'est aussi.
Un vent nouveau semble souffler sur ce soir de novembre, porteur de promesses et de projets. L'alcool et l'allégresse les exaltent, leur donnent l'impression d'être invincibles. Sirius se perche sur un tonneau de bois qui traînait dans la rue et pose les poings sur ses hanches en une posture triomphale. James se fait son public, et pousse des cris d'admiration qui font une nouvelle fois rire le jeune homme.
Après un moment, James se dégage du mur et avance vers son meilleur ami.
"Je vais demander à Evans de sortir avec moi." Annonce-t-il tranquillement quand il arrive à son niveau, fort de ce sentiment que rien ne lui est impossible.
Sirius saute à bas du tonneau et vient le prendre par l'épaule.
"Tant mieux vieux. J'espère que ça marchera."
Ils recommencent à marcher, vaguement en direction du château qui se dessine au loin. Concentrés l'un sur l'autre, ils ne regardent pas devant eux et leurs pas vont de travers, mais ils finissent tout de même par arriver devant Honeydukes. Ils parviennent à se calmer suffisamment pour se faufiler à l'intérieur du magasin, puis au sous-sol. Une fois dans le souterrain, ils font la course jusqu'à l'école.
C'est en arrivant au passage de la sorcière borgne que Sirius réalise qu'il n'a pas envie que la nuit se termine. Il veut profiter encore un peu de ces moments bénis où James n'est qu'à lui, et où le reste du monde n'a aucune importance. Aussi, après avoir débarqué dans le couloir, saisit-il le poignet de son meilleur ami pour l'empêcher d'avancer. James se tourne vers lui et comprenant immédiatement les pensées qui l'assaillent, il entrelace leurs doigts et entraîne Sirius à sa suite, non pas vers le dortoir, mais vers la sortie.
Ils terminent dans le parc, allongés sur l'herbe à contempler les étoiles. Leurs mains ne se sont pas lâchées, leurs têtes se touchent presque. Ils n'ont pu résister sur le chemin à se transformer de nouveau, simplement parce qu'ils le pouvaient, et la certitude d'être dorénavant capable de le faire à volonté les grise plus encore que n'importe quelle quantité d'alcool.
Ils ont réussi. Ensemble.
"Tu sais ce qui me rend le plus heureux ?" demande James en se redressant légèrement pour couver Sirius du regard. Celui-ci secoue la tête. "C'est d'avoir pu le faire avec toi."
Sirius esquisse un sourire et va passer sa main dans les cheveux de l'autre adolescent.
"Moi aussi James. J'y serais pas arrivé si t'avais pas été là."
Ils se fixent sans mot dire pendant plusieurs minutes. Les astres brillent au-dessus d'eux, et leurs regards brillent aussi, d'émotions contenues qu'ils n'ont pas besoin d'exprimer à voix haute. Sirius observe James avec fascination, peinant à croire même après toutes ces années que le garçon veuille garder quelqu'un comme lui à ses côtés. James contemple Sirius avec bienveillance, et l'affection que le jeune Black lit dans ses yeux suffit à faire taire ses craintes. Le temps paraît suspendre son cours. Puis…
"Si on était dans un de ces films romantiques qu'affectionne tant Remus, maintenant serait le moment où tu m'embrasserais."
Et James d'esquisser un sourire goguenard. "Ça peut s'arranger." Murmure-t-il avant de se pencher pour clore l'espace entre eux.
Le baiser qu'il donne à Sirius est simple et empli de tendresse, et il sent son meilleur ami y répondre instinctivement. Quand ils s'écartent, leurs visages restant toutefois très proches, Sirius a les sourcils relevés et le regard qu'il lance à James est inquisiteur.
"Et Evans ?" demande-t-il, car même s'ils sont déjà plus proches que la normale, s'embrasser est une autre affaire, et semble assez incompatible avec le fait de se languir d'une rouquine pendant des années.
James hausse les épaules. L'ivresse et l'extase brouillent les pensées, floutent les limites. Ne restent que les envies, les impulsions, et Sirius, surtout Sirius.
"Evans dort dans son lit et est à mille lieux de mes préoccupations actuelles."
"Qui sont ?"
"Fêter comme il se doit l'accomplissement précoce d'une haute prouesse magique avec mon meilleur ami."
"En roulant des pelles au dit meilleur ami ?"
"Si le meilleur ami est d'accord, je ne vois pas le problème."
Sirius ricane, mais passe le bras autour du cou de James pour l'attirer de nouveau à lui. Leurs baisers sont tantôt doux tantôt passionnés, ils ne les cessent que pour reprendre leur souffle avant de repartir aussitôt à l'assaut de l'autre. A nouveau le monde tangue, leurs têtes tournent, mais cette proximité entre eux leur fait oublier même l'ivresse.
Et si leurs cœurs titubent à s'embrasser comme s'il n'y avait pas de lendemain, ce ne sera qu'un secret de plus partagé entre eux seuls.
