Titre: La nuit blanche pourrait durer... toute l'éternité... jusqu'à la fin de l'été

Auteur.e : mnabokov

Traductrice : Elizabeth Mary Holmes

Relectrice : Nalou

Rating: M

Genre(s): Romance

Warning : Usage récréatif de drogue ; relation S/M sottovoce

Pairing : Charles Xavier/Erik Lenhsherr

Chapitres : 2/3

Notes : Merci beaucoup à mnabokov de m'avoir laissé traduire cette perle aigre-douce. Merci aussi à Nalou de m'avoir initiée au Cherik et d'avoir relu ce texte ! Merci à vous de venir me lire. Vous trouverez sur Archive of Our Own un petit lexique en annexe. Bonne lecture !


deux

Ça a commencé par son poignet.

Ça a commencé dans cette venelle obscure, le jour-même de leur rencontre, quand les doigts d'Erik ont resserré leur prise sur son poignet fin, le rapprochant de lui et le poussant contre le mur de briques qui s'effrite.

C'est à ce moment-là que ça a commencé. Alors que Charles verrouille la porte de sa chambre d'hôtel et que d'un mouvement souple se débarrasse de ses vêtements et se glisse sous la douche, il repense à ce moment.

Il pense surtout au goût âpre du parfum d'Erik sous sa langue, les callosités de ses mains, l'effleurement suggestif de sa cuisse contre la hanche de Charles.

Il pense aussi à la façon dont les lèvres d'Erik s'ourlent autour d'une cigarette, la façon dont ses mains caressent le papier fin des pages d'un livre.

Bien sûr que Charles pourrait regarder. Mais Erik connait la caresse de l'esprit de Charles comme un requin connaît le goût du sang. Et Charles accorde de l'importance à leur amitié, beaucoup trop d'importance pour ne pas tenter quoi que ce soit maintenant.

(Il ne pense pas à ce qui se passera à la fin de l'été)


Ils gravitent sur la même orbite sans effort.

Ils n'en parlent pas mais quelque part dans leurs pensées entremêlées, dans le canevas de leurs interactions, il y a quelque chose qui dit je reste et nous restons là et tout ce qui compte c'est l'instant présent.

C'est certain qu'il y a quelque chose quelque part, parce que sinon il n'y aurait pas cet accord tacite de se voir au moins une fois par jour pendant au minimum une heure. Parfois, ils sont assis en silence et se satisfont de s'absorber dans la présence d'un autre mutant, d'une autre personne, d'un autre jour. D'autres fois, ils échangent leurs opinions avec véhémence sur des sujets aussi divers que la ségrégation des mutants, les manifestations non-violents en passant par le transcendantalisme. Il est difficile de définir ce qu'ils sont, mais encore une fois, avec Erik rien n'est jamais facile.

Le matin, le soleil et la ville sont levés bien avant Charles. Le temps qu'il sorte de son lit, les rues sont grouillantes de véhicules. Certains jours même, quand il se lève vraiment tard, il rejoint le rez-de-chaussée de l'hôtel et sort pour voir Erik appuyé contre le mur de l'immeuble de l'autre côté de la route, et qui l'attend les mains dans les poches, l'air décontracté mais l'esprit toujours alerte.

Ensuite, ils vont de coutume dans un petit échoppe avec des livres ou des cigarettes ou même parfois des livres et des cigarettes et s'installent pour déjeuner. Leurs conversations sont quelques mots ou un débat brûlant, peuvent durer toute une journée ou juste le temps d'un battement de coeur. Dans tous les cas, la compagnie est agréable.

D'autres jours, Charles se lève bien après midi mais Erik sera déjà parti et le silence de ses pensées pèsera à Charles. Ces jours-là, Erik prend sa moto et quitte la ville, laissant Charles livré à lui-même. Des rues bétonnés aux petites boulangeries et échoppes, il vagabonde à travers la ville, utilisant subtilement sa télépathie pour faciliter ses interactions.

Peu importe là où Erik va la journée, ses soirées n'appartiennent qu'à Charles. Ils montent l'escalier en colimaçon jusqu'à l'appartement d'Erik et s'installent sur le balcon. Chaque soir, le ciel d'Israël leur offre un nouveau spectacle lorsqu'ils regardent, alanguis, le soleil se coucher. Parfois ils fument ou d'autres fois encore ils boivent à petites gorgées une bouteille de vin qu'ils se font passer. Si Charles se sent d'humeur artistique, ses pas l'emmènent jusqu'au piano d'où il tire quelques doux airs de Liszt.

Depuis quelques temps - au moins plusieurs jours, parce qu'un soir, Charles se penche pour allumer la cigarette d'Erik et sent la barbe rugueuse sur ses joues - ils s'acclimatent et se font l'un à l'autre. Charles a déjà rencontré plusieurs des personas d'Erik - Erik Lehnsherr, Max Eisenhardt - et il sait qu'Erik aime les agrumes. Erik a vu la photo de Raven que Charles a dans son portefeuille. C'est la seule dans son portefeuille, dans celui d'Erik il n'y en a aucune. Erik sait aussi que Charles a un faible pour le jazz et les pâtisseries.

Après quelques jours, Charles décide d'inviter Erik à venir dans sa chambre d'hôtel. Ce sera la première fois. Erik enregistre le mini-frigo, les ressorts du lit, l'extincteur, les deux fenêtres mais son attention se dirige vers la platine qui trône sur le bureau d'angle.

« J'ai quelques vinyles dans ma valise » Charles acquiesce et ouvre un paquet de cigarettes qu'il a taxé à Erik. Erik hoche la tête et parcourt la collection pendant que Charles ouvre une fenêtre et s'allume une clope. La vue n'est pas aussi belle que depuis le balcon d'Erik.

Erik place l'aiguille sur le disque et dans un craquement émerge la Troisième Symphonie de Brahms. Charles colle la cigarette dans sa bouche et la tient en place sans inspirer lors qu'il se dirige vers le lit deux places au matelas défoncé où il installe un échiquier. Il grimpe sur le lit sans grâce aucune et se tient à quatre pattes, sa peau brûlée par le soleil frotte contre ses vêtements et la couverture et il finit par s'asseoir dans un soupir. Il s'installe en tailleur et frotte sa cheville couverte de cloques contre la couverture rugueuse. Le vieil échiquier au bois éraflé et la couverture sont marrons.

Charles tire sèchement sur son jean et se gratte la hanche sans y réfléchir, les ongles s'enfonçant dans la peau brûlée. Erik détourne le regard. La brise du soir s'immisce dans leur chambre d'hôtel au milieu d'une partie. Dans sa tête, Erik suit l'air du solo de clarinette, et Charles sourit intérieurement.

Il n'est plus autant dans la tête d'Erik maintenant. Il se sert uniquement du filet à capturer les émotions générales mais parfois il entend des choses quand Erik pense particulièrement fort.

Si je prends son cavalier, je peux ensuite bouger ma reine. Une interruption dans le fil de sa pensée. Charles relève la tête, sa cigarette pendant mollement entre ses dents. L'expression d'Erik est indéchiffrable et Charles ne sait pas si c'était l'intention d'Erik de partager cette pensée.

« Tu sais que t'es vraiment un connard ? »

Erik laisse échapper un petit rire, ses lèvres se retroussent, séductrices.

Charles sourit malgré lui et reporte son regard sur l'échiquier et déplace son cavalier.

Alors qu'Erik songe à son prochain déplacement, Charles remarque une mèche de cheveux qui dépasse. Erik la repousse en arrière de façon attirante et Charles reporte son attention sur leur partie. Brahms résonne dans la pièce au papier-peint lépreux, et les cordes pincées flottent jusqu'au plafond enduit de crépis puis retombent en pluie. Erik prend promptement le cavalier de Charles et se lève pour trouver quelque chose à boire. Charles réfléchit longuement à son prochain mouvement alors qu'Erik ouvre une bouteille de scotch qu'il a trouvé sur la table. Il en boit une large lampée, sa pomme d'Adam tressaute.

« Sois prudent maintenant ! » avertit-il, presque amusé, alors que Charles s'approche de sa tour.

Avec bonhomie, Charles hoche la tête et déplace sa pièce. Erik lui passe la bouteille mais garde le bouchon métallique. Dans sa paume, il se tord et se plie en toute souplesse.

« Tu pourrais facilement déplacer le Monde » songe Charles.

« Vraiment ? »

« Oui, c'est bien plus difficile de déplacer quelque chose d'aussi délicat. » dit-il en désignant le bouchon. « Imagine, résonner avec les molécules, réarranger leur structure! Cela doit-être beaucoup plus difficile. »

« Alors c'est un défi... » Erik baisse la tête, le regard enflammé.

« Oui, c'en est un. »

« Et toi, Charles, quel est ton défi ? »

Charles tire longuement sur sa cigarette, fait des ronds de fumée et s'immerge avec plaisir dans la vague d'amusement que lui envoie Erik.

« Toi ! » dit enfin Charles.

« Moi ? »

« Quel genre de défi ce sera ? »

« Ça n'en serait pas un si je te le disais... »

Erik ricane : « Crâneur. »

« Décidé ! »

Erik se penche et prends la reine de Charles « Échec. »

Charles jure les dents serrées, mais la tête lui tourne à la perspective d'avoir enfin, enfin trouvé un partenaire de jeu digne de ce nom. Ils jouent toute la fin d'après-midi et alors qu'ils finissent leur troisième ou quatrième partie (Charles a perdu le compte) le soleil se glisse enfin sous l'horizon.

« Bon Dieu ! » dit Charles avec un regard morose pour l'échiquier, Erik l'a battu. Encore une fois.

Erik ricane : « Tu vas réviser un peu ton Lasker avant d'aller te coucher ? »

« Non...Ce soir on sort boire un verre ! » rétorque Charles en finissant sa cigarette qu'il jette d'une chiquenaude dans le cendrier.

Erik se lève, satisfait : « Alors c'est toi qui paye ! »

Tous les deux sont déjà un peu éméchés et parcourent les rues d'un pas léger, devant les magasins fermés et les vendeurs de rue qui rangent leurs étals et finissent par arriver à un bar à l'extrémité sud de la promenade. Erik pousse Charles à l'intérieur et ils s'installent à une petite table rien que pour eux dans le recoin le plus sombre du bar.

Une serveuse passe devant eux et Erik lui dit quelque chose en hébreu, elle rit et acquiesce.

Charles sait qu'Erik ne s'accorde pas souvent ce genre de choses, ce lâcher-prise, et quelque part dans sa poitrine quelque chose bat un peu plus fort à savoir qu'Erik apprécie sa compagnie. Ce soir, les yeux d'Erik sont sombres et ses lèvres se tordent en un demi-sourire. La serveuse revient avec deux verres d'une boisson ambrée et Erik se saisit immédiatement du sien. Charles observe le verre froid buter contre la lèvre inférieure d'Erik avant de détourner le regard.

Autour d'eux, le bar bruisse de conversation et d'énergie, les clients rient et se taquinent quand d'autres dansent d'un pas chaloupé sur le fond musical.

« Une cigarette ? » demande Erik, alors Charles reporte son regard sur lui.

« Oui, s'il te plait. »

Erik lui tend une cigarette mais pas le briquet. Charles se colle la clope dans la bouche et se penche en avant regardant la flamme s'allumer et s'éteindre. L'annulaire d'Erik effleure la commissure de ses lèvres alors que celui-ci se penche en avant.

Il allume sa propre cigarette et la flamme orange se reflète sur sa gorge. Charles cligne des yeux et se dit que ce soir il a trop bu mais ça ne l'empêche pas de reprendre son verre.

Alors que la nuit avance, le bar se remplit davantage et l'odeur de sueur et de fumée commence à saturer l'air. Erik dit quelque chose de pas trop bête et Charles rit alors qu'Erik déboutonne les premiers boutons de son polo, révélant la peau à la base de son cou. Quand Charles se lève pour aller aux toilettes et que son genou effleure la cuisse d'Erik, il prétend que c'est un accident.

La pièce carrelée de blanc est une bouffée de fraîcheur après le bar enfumé. Il s'installe face au miroir et se passe de l'eau sur le visage, puis se sèche les mains avec une serviette en papier avant de sortir.

Charles triture son col alors qu'il sort, son esprit jouant en boucle le film d'Erik en train de déglutir sa gorgée de boisson jusqu'à ce qu'il rentre par inadvertance dans une autre personne dans le couloir bondé.

« Mince, je suis navrée... » s'exclame la femme « Je...non...merde, pas en anglais, je ... »

« Oh non, rien de tout ça, je suis américain moi aussi. » Charles sourit.

Elle fait un pas en arrière et contemple Charles une bonne demi-seconde avant de claquer de la langue et de lui dire sur un ton amusé : « Mais vous avez un accent britannique ! »

« On me dit souvent que c'est charmant ! » Charles commente et c'est beaucoup trop facile.

(Il s'offre autant qu'il offre et l'ivresse de la poursuite aiguise son regard et sa respiration s'accélère.)

- sourire à cette femme qui rit bruyamment en rejetant la tête en arrière.

Charles ajoute quelques banalités sans grande convictions avant de retourner à leur table où Erik vient juste de finir et dépose quelques billets sur la table.

« Tout va bien ? Je crois que l'on peut partir ? » demande Erik.

« Oui. » Il marque une seconde d'arrêt et se demande comment il va formuler la suite : « Je... euh... » Il regarde la femme qui se tient vers le bar. « Je te vois demain, alors ? »

« Oui. » L'espace d'un instant, il fronce les sourcils. « Bonne nuit, Charles » et sur ces paroles, Erik sort d'un pas souple, et pas comme s'il avait bu deux fois plus que Charles. Charles ramène la femme à son hôtel, elle glousse durant tout le trajet et sa taille est incroyablement fine, Charles se délecte de la sensation d'un corps contre le sien.

Il la ramène dans sa chambre et vire l'échiquier, les pièces s'écrasent sur le sol en même temps qu'eux sur le lit, hâtivement.

Charles la baise sur ce petit lit, jouit la bouche béante contre la peau de son cou. Du pouce, il la triture maladroitement encore et encore jusqu'à ce qu'elle jouisse elle aussi et tout ce à quoi pense Charles, c'est aux mains calleuses d'Erik et à sa nuque.

Le lendemain matin, Erik attend dans le hall de l'hôtel, ses cheveux repoussés en arrière et avec ses lunettes de soleil sur le nez, l'air indécemment sobre après une nuit de beuverie. Charles dirige cette pensée vers Erik et passe une main devant ses yeux rougis. Erik ricane et ils commencent à marcher.

Au-delà de ça, ni l'un ni l'autre ne reparle de cette soirée.

Un autre matin, Charles se lève particulièrement tôt : le soleil commence juste à poindre derrière l'horizon. Il ne sait pas vraiment pourquoi il se lève aussi tôt d'ailleurs.


(Aujourd'hui, ça fait exactement une semaine qu'il a rencontré Erik. Sept jours autant que sept ans qu'il lui semble le connaître.)

Il s'étire puis laisse s'étirer son esprit, son dos émet un craquement satisfaisant et son esprit capte les pensées matinales qui envahissent la ville. Charles sait qu'Erik se lève souvent tôt pour aller faire de l'exercice sur la plage mais aujourd'hui, ses pensées sont dans une boulangerie à quelques rues de là.

Après s'être lavé les dents et s'être rendu plus ou moins présentable, il décide d'aller de se promener dans les rues pour trouver son ami. La boulangerie n'est pas encore ouverte mais Erik saisit un rameau de pensée alors que Charles se rapproche et la porte s'ouvre tout grand pour lui.

Il ne sait pas vraiment à quoi s'attendre. Peut-être qu'Erik est un ami du boulanger ? Mais il ne s'attendait sûrement pas à ce qu'une petite fille de quatre ou cinq ans aide Erik à tresser de la pâte dans l'arrière-boutique. Charles y entre, le boulanger chante à tue-tête en préparant le four.

« Te voilà Charles ! » le salut Erik qui le présente ensuite au boulanger et sa fille en hébreu. (C'est ce que saisit Charles dans les pensées d'Erik). La bonne humeur de l'artisan est contagieuse et Charles sourit à son tour alors qu'il s'installe à côté de la petite fille - elle s'appelle Nona - et qu'ils regardent ensemble Erik façonner la pâte qui passera plus tard au four.

Les interactions entre Erik et Nona sont fascinantes et curieusement, c'est rafraîchissant de ne pas être seuls tous les deux. Charles saisit des bribes de conversation dans leurs esprits mais se satisfait de regarder des siècles de tradition prendre vie dans le petit fournil depuis un tabouret de bois sur lequel il s'est assit.

Erik rit à une remarque de Nona puis va se laver les mains. Quand il revient, elle a de la farine dans les cheveux et un sourire éclatant. Charles lui sourit largement quand elle le regarde et Erik s'installe vers son tabouret et fait une remarque pleine d'esprit qui fait pousser un cri suraigu mais ravi à Nona. Erik rit et envoie une grande tape dans le dos de Charles, juste entre les deux omoplates.

En hébreu, le boulanger demande : « Erik, tu es déjà allé à la rivière ? »

Erik répond mais Charles ne cherche pas la traduction dans son esprit parce que la main d'Erik, brûlante et pesante, n'a pas bougé et il lui faut se concentrer pour se rappeler de là où il est et qu'ils ne sont pas seuls.

Nona intervient bruyamment et toute l'attention d'Erik se concentre sur elle, il se retire et sa main quitte le creux des reins de Charles où elle était descendue alors qu'il l'aide à pétrir la pâte. Ils partent de la boulangerie les vêtements couverts de farine, mais heureusement tous deux portent aujourd'hui des chemises de coton blanc. Charles a un panier de pain frais sous le bras.

« Tu es doué avec les enfants, mon ami. » fait remarquer Charles alors qu'ils retrouvent la rue principale pour une autre journée ensoleillée.

Erik reste pensif quelques instants et Charles saisit J'ai toujours voulu, j'aurai pu avant qu'Erik se concentre sur une femme derrière son étal.

« Shalom ! » dit-elle en se rapprochant.

Erik fait un pas en avant et Charles reste en retrait en admirant les rangées de bocaux d'olives et de fruits secs. Le parfum des épices envahit l'air : le za'atar, le carvi, le baharat... et puis il y aussi les sacs de jute remplis de graines qui bordent les stands. Tout semble tellement appétissant. Erik paye et salut la vendeuse.

« Tout va bien ? » Charles relève la tête alors qu'Erik approche et celui-ci acquiesce.

Ils retournent à l'appartement d'Erik et alors qu'ils errent de par les rues, Erik lui demande « Tu voudrais aller à la rivière aujourd'hui ? »

« Celle dont parlait le boulanger ? »

Erik hoche la tête.

« Pourquoi pas ! »

« On pourrait emmener à manger » Erik montre le panier, décoré avec l'un des rubans bleus de Nona.

« Comme un pique-nique ? » demande Charles avec un petit sourire hésitant.

Erik ricane : « Oui, comme un pique-nique. »

Sa moto est dans la rue devant le bâtiment Bauhaus et il démarre le moteur d'un mouvement du doigt. Charles admire la facilité d'Erik à utiliser sa mutation avant de suivre ses mouvements et d'enfourcher à son tour la moto, se glissant derrière Erik.

Pendant un moment, alors que le moteur ronronne et qu'Erik attend que la circulation devienne un peu moins dense, tout semble aller pour le mieux. Puis d'un coup, il accélère pour s'insérer sur la route principale. Charles jure et s'agrippe aux épaules d'Erik. Sous ses doigts il sent les muscles de son dos jouer sous sa chemise fine à chacun des ses mouvements.

On est tout près pense bruyamment Erik, Charles tente de repousser toutes ses idées mal-placées.

Erik accélère alors qu'ils sortent de la ville, le vent faisant claquer leurs vêtements. Charles s'était d'abord agrippé aux épaules d'Erik mais à cause leur différence de taille, il commence à avoir mal aux bras. Il finit par s'agripper à sa taille incroyablement svelte. Au début, il laisse quelques centimètres de distance entre leurs corps mais Erik peut contrôler le trafic routier comme si la route était à lui et il ne se prive pas de conduire de la même façon. Au bout du compte, Charles se rapproche et s'accroche.

Il est facile d'oublier leur proximité quand la ville commence à s'éloigner. Les bâtiments se font plus clairsemés, l'air pur du désert et les méandres de la rivière les attendent là où la route n'est plus qu'un chemin de terre. La rivière est sublime, bordée d'herbe luxuriante et d'arbres qui ploient sous le vent.

Après quelques kilomètres, Erik coupe le contact d'un mouvement souple de la cheville et descend de sa moto avec grâce, Charles le suit et ils s'avancent dans l'herbe, tout près de la rivière.

« C'est magnifique ! » commente Charles en s'asseyant dans l'ombre d'un arbuste. Erik acquiesce et vient se mettre à l'ombre lui aussi. Après une seconde à contempler la vue, il enlève ses chaussures d'un coup de talon et s'avance dans la rivière jusqu'à ce que l'eau lui arrive aux chevilles.

Charles soupire de contentement et s'appuie contre l'arbre, sortant du panier un morceau de pita qu'il plonge dans le houmous. Un oiseau chante et le flux régulier des pensées d'Erik lui parvient. Ils sont seuls. Erik s'accroupit et il est presque impossible de le voir à cause du petit tertre entre eux mais son esprit est toujours là, comme une main tendue. Une main tendue que Charles saisit.

Erik regarde l'eau scintiller à la lumière du soleil. - le soleil jouant sur la lame d'une dague, sur une pièce d'argent - et il contemple les galets au fond de la rivière et plonge une main dans l'eau froide - schweinebauer -, l'eau qui s'échappe entre ses doigts.

Il y a du métal dans l'eau, dans la terre et dans l'air.

« Tu peux le ressentir, pas vrai ? » demande Charles dans un murmure, presque pour lui-même, mais il sait qu'Erik l'entendra. Il regarde le ciel longuement, les arbres oscillent une nouvelle fois et le ciel semble infini.

L'esprit d'Erik devient plus acéré, presque une lame de couteau, et il se penche pour attraper un galet ferreux. Sous le soleil, il est facile de trouver les pépites de métal. Erik s'interroge : d'où vient cette pierre, où a-t-elle été : dans l'océan, dans le désert ou dans les montagnes ?

Pendant quelques minutes encore, Charles profite de l'ombre et de l'herbe tendre. Erik continue de chercher, son pouvoir caressant le métal de chaque pierre. Charles est comme hypnotisé alors qu'il regarde le ciel et sent la flexion du pouvoir d'Erik. Il ne saurait dire combien de temps il est resté ainsi mais il finit par se lever et va jusqu'à la rivière où Erik est toujours absorbé.

« Quel effet ça fait ? »

Charles s'assoit dans l'herbe pour ôter ses chaussures et tremper le bout des orteils dans l'eau glacée.

Erik hausse les sourcils: « Tu es dans ma tête, tu dois le savoir ! »

« Pour que je sache vraiment, il faudrait... il faudrait que je sois partout dans ton esprit ! »

Erik a l'air de vouloir ajouter quelque chose mais reste muet, se concentrant à nouveau sur le métal. Le poids de la couche de sédiments est réconfortant mais il y a peu de fer dans les parages alors il s'avère un peu plus difficile que prévu de faire flotter la pierre dans sa paume ouverte.

« C'est que... » la fin de sa phrase reste en suspens alors qu'il cherche le mot approprié dans les différentes langues qu'il connaît : l'anglais, l'hébreu, l'allemand et l'espagnol. Quand il a trouvé, la pierre est réduite à l'état de limon.

Charles approuve, se lève et avance dans l'eau, pataugeant dans la boue et la poussière. Il se penche et prend une autre pierre. « Tu peux sentir ça ? » Charles en effleure la surface lisse avec son pouce.

« Oui. » Erik fronce les sourcils.

Charles s'enfonce dans le limon et sent sous ses pieds la boue et la poussière, ses mouvements se répliquent sans bruit dans l'esprit d'Erik. Le soleil tape fort mais ni l'un ni l'autre ne fait mine de vouloir se mettre à l'ombre.

Dans un bruit d'éclaboussure, Charles jette la pierre dans la rivière et s'essuie les mains sur son jean. « Tu crois qu'un jour, tu pourrais sentir...? »

Erik reçoit l'image des plis et des creux des empreintes digitales de Charles et fronce les sourcils. « Tu peux sentir l'emplacement du métal... mais est-ce que tu peux ressentir ce qu'il ressent ? » finit-il par dire en s'avançant d'un pas.

« Ce n'est que du métal, Charles! » Erik s'immobilise alors que Charles s'approche presque trop près, la démarche chaloupée.

« Je veux dire... » Charles sent que son cœur vient de manque un battement à l'idée de ce qu'il va faire. - c'est l'ivresse - « Est-ce que tu peux sentir ses boucles, ses volutes et ses circonvolutions ? » Il tend la main et avant qu'il n'y pense plus que de nécessaire, passe la main sur la boucle métallique de la ceinture d'Erik, ses jointures effleurant sa taille élancée et il goûte son parfum. « Est-ce que tu pourrais savoir qui le touche ? »

« Peut-être » dit finalement Erik sans même bouger un sourcil.

Charles expire et fait un pas en arrière et retourne sur la petite butte et sous l'arbre : « Imagine si c'était possible! »

Erik attend un moment - son esprit repasse en boucle la sensation du pouce de Charles sur la boucle de sa ceinture, envisage sous tous les angles la possibilité de résonner avec chaque atome de métal, être assez intime avec le métal pour reconnaître le toucher d'un autre. - puis il rejoint Charles.

Sur la rive, ils improvisent un pique-nique.

Charles termine sa part de pita et tend le reste à Erik qui mord dedans avec gratitude. Le panier est rempli : du pain, un pot d'olives, des boîtes contenant des fruits secs, des dattes fraîches, des poires, des kakis et du fromage. Charles est adossé contre un arbre, les jambes étendues, les genoux d'Erik frottent contre sa cuisse quand il replie ses jambes en tailleur mais aucun d'eux semble être gêné par la proximité. Ils discutent, mangent et regardent la rivière couler.

Il est midi passé depuis un moment et ils finissent de manger olives et fruits. Charles balance sur son bras le panier maintenant vide, le ruban de Nona au vent, alors qu'ils retournent à la moto.

Un autre après-midi et Charles entraîne Erik dans un autre bar, encore plus petit et plus bondé que le premier. Là Erik est obligé de s'agripper à la manche de chemise de Charles de façon à ne pas être séparés par la foule. Ils sont dans un quartier touristique et Charles entend des pensées en anglais, en espagnol, en hébreu et aussi en arabe.

Il paye les deux premières tournées et au moment où ils commencent à être plus que légèrement éméchés, l'homme qui fume à côté d'eux tend son joint à Charles en criant pour couvrir le raffut ambiant : « Prends une latte, mec ». Charles accepte volontiers.

A ses côtés, Erik se rapproche de lui et l'observe.

« Tu m'aideras à garder l'équilibre ? » Charles se penche en avant et quand Erik acquiesce en disant « Évidemment ! », il sent sa barbe naissante rugueuse contre sa joue. Erik tapote le genou de Charles sous la table et quand ce dernier lui envoie un murmure télépathique d'approbation, Erik laisse sa main là.

(Il n'y a pas que ça, Charles est peut-être beurré comme un petit LU mais il reste un télépathe et il sait qu'Erik ne veut rien dire d'autre, que son geste n'est que de la camaraderie, rien de plus.)

Charles et sa nouvelle connaissance se passent le joint à tour de rôle puis Erik et lui vont dans un box au fond du bar. Tout est confortable, lent et doux : la lumière jaune est tamisée, les ombres sont vacillantes, le papier-peint fleuri se décolle, les taches de lumière ambrée faites par les reflets des bouteilles sur les t-shirts de coton, la conversation, les voix calmes qui se font plus traînantes. Il y a de la musique et Charles fait comme si c'était du jazz langoureux. Erik passe son bras sur la banquette et Charles ne se penche pas en arrière.

Lorsque la tournée suivante arrive, ils prennent chacun un verre, et trinquent. Il leur semblent qu'ils portent un toast à une révolution. La pile de capsules augmente, deux, puis quatre, puis six et puis huit. Charles en saisit une et rit quand dans sa main elle fond pour former une pièce.

« Et ça tu le sens ? » demande Charles en pressant son pouce dans le métal. Il se retourne et regarde Erik. Quand celui-ci ne lui répond pas, Charles pense qu'un jour, Erik le reconnaîtra rien qu'au toucher.

Erik se penche en avant d'un coup, le regard vif, et Charles sait qu'il plane complètement quand il voit qu'il ne peut plus détourner le regard. « Tu sais ce que je peux sentir ? » demande alors Erik. Charles fait tomber ses boucliers et espère que son corps ne le trahira pas.

Alors il porte un index à sa tempe et laisse son médius effleurer sa lèvre : Erik pense à l'océan. Un Oh de surprise échappe à Charles. La plage est complètement déserte au moment où ils titubent hors du bar, la lune est blanche, l'océan et le sable d'un bleu sombre et profond. Erik ôte ses chaussures d'un coup de talons et avance dans les vagues.

« Vraiment ? » Charles fronce les sourcils.

« Des milliers et des milliers de kilomètres de câbles, Charles ! » répond Erik face à la mer vide.

« Ce serait plus impressionnant... si tu pouvais ... comprendre tous les signaux qui passent ! » Il marmonne, encore éméché. Erik se retourne, les lèvres frémissantes : « Pas encore ! »

Il communique son ressenti à Charles par télépathie et soudain Charles ressent ce qu'il ressent : les câbles sous-marins enfouis au fond de l'océan, les milliers de kilomètres de câbles d'acier, les barrages d'aluminium, les gaines de cuivre. La mer déferle bruyamment, transportant électricité et information, la mer est électrique elle-même et Charles se sent téméraire.

« Sois prudent ! » prévient Erik alors que Charles tire son jean et sa chemise pour les enlever puis les chaussures suivent. « Oh mais je vais juste faire trempette... suis-moi ! » son sourire est presque carnassier. Il fait sombre et c'est une impulsion, Charles est complètement perché et il apprécie grandement l'eau glacée qui le dégrise. Erik le suit peu après, ne portant plus que son boxer noir.

Ils pataugent jusqu'à ce que l'eau salée leur arrive à la gorge. Au-dessus d'eux, les étoiles les regardent, sereines.

Charles nage vigoureusement et sent à quelques mètres de lui l'esprit d'Erik. Alors qu'il étend son pouvoir, Erik apprécie son toucher télépathique : dans son esprit le fer dans le sang de Charles est tiède et le métal dans la mer est glacial. Océan, ciel et été ont ce point commun d'être infinis.

Ils finissent par nager jusqu'à la rive et se hissent hors de l'eau pour s'effondrer sur le sable humide, haletants comme un chien après une longue promenade, ils sentent le sable sous leurs peaux, la terre tiède, leurs pensées tièdes qui se rencontrent, leurs esprits qui se fondent l'un en l'autre comme de la cire chaude.

Encore une autre nuit. Ils se rendent le soir-même avec la moto d'Erik chez le boulanger où ils sont invités pour le dîner. Charles pose souplement sa main sur sa taille. La nourriture est délicieuse et la compagnie encore meilleure. Bien que Charles ne peut pas comprendre, il est heureux de recevoir la déferlante des pensées de la famille - le boulanger, sa femme et sa fille et puis Erik.

Charles est assit en face d'Erik et entre eux des montagnes de plats succulents : de la baba ganousch acidulée, de la chakchouka rouge sang, de l'agneau grillé, des schnitzel accompagnés de pois chiches, des légumes en saumure et des olives noires. La table de bois craque sous le poids des plats. Le vent du désert s'engouffrant par la fenêtre ouverte fait vaciller les bougies qui illuminent la pièce. Le repas est simple mais succulent. A un moment de pause dans la conversation, les pensées d'Erik dévient vers sa mère. Charles attend la tache rouge caractéristique mais quand il s'aperçoit finalement qu'elle ne vient pas, il effleure de sa cheville la jambe d'Erik dans l'obscurité sous la table. Ils partent avec des restes et l'estomac plein.

Un soir, Charles amène son tourne-disque au bâtiment Bauhaus. Quand il atteint l'étage où habite Erik, la porte est déjà ouverte. Erik l'attend sur le balcon, la fumée de sa cigarette partant en volutes. Image fugitive de l'un de ces films en noir et blanc où Erik serait tout à fait à sa place avec ses pommettes et sa mâchoire saillante et... son regard, songe Charles.

Il installe un disque de Rimsky-Korsakov et s'étend sur sa chaise de métal. Le ciel semble pourpre, presque contusionné, cru et mûr à point. Ils ne parlent pas mais le silence est loin d'être pesant. Ils regardent le soleil se coucher.


Erik mène une vie spartiate, les années de traque font qu'il s'est débarrassé de tout ce qui n'est pas strictement nécessaire. Toujours est-il, et Charles le sait, qu'il a ses petits plaisirs : des fruits sucrés, de l'excellent vin, des cigarettes de qualité et de la bonne musique. Quelques jours plus tard, un beau matin, alors qu'il entre dans la salle de bain de son ami, Charles découvre un autre de ses petits plaisirs.

Erik est parti courir, il court tous les matins, et quand il revient, son appartement est empli de silence et de soleil. Quand il se dirige vers la salle de bain, il y trouve la baignoire de porcelaine remplie à ras-bord d'eau tiède et de Charles.

Tout deux restent silencieux alors que la porte claque. Erik ne s'excuse par de l'interruption et Charles ne fait pas mine de se couvrir. Puis Charles parle, enfin : « Désolé ! » mais il n'est pas sincèrement désolé, parce que c'est vraiment une baignoire très agréable. « J'espère que ce ne te dérange pas. »

Erik le balaie d'un regard. Charles ne peut se retenir d'effleurer ses pensées de surface : - peau rose peau cuisse douces queue yeux bleus -

Erik ricane sèchement : « Et avec ça tu voudrais que je t'amène une cigarette ? Ou peut être encore du vin ou un livre ? »

« Oh mais ne donne pas cette peine, une cigarette suffira, je te remercie. »

Erik ramène tout de même un paquet de cigarettes mais Charles ne parvient pas à étouffer la déception qui lui ronge les entrailles. Ils déjeunent sur la plage et dînent dans la petite cuisine d'Erik, parfois chez le boulanger, ils boivent et fument, lisent et débattent. Dans le même temps, leur amitié devient plus tactile.

Au début, Charles pensait que c'était son imagination qui lui jouait des tours mais après un moment, il se dit que ce n'est qu'une conséquence de leur proximité.

Au petit-déjeuner, Erik glisse ses doigts dans la manche de Charles, tire doucement et à son attention, que ce soit en esprit ou par les mots. Après avoir demandé une cigarette, les doigts d'Erik frottent contre sa paume alors que le paquet change de main. En réponse, quand Erik est étendu sur son canapé, lisant paresseusement alors que Charles sort sur le balcon, il s'arrête pour passer sa main sur la clavicule d'Erik et sur les cheveux à l'arrière de sa nuque.

Quand le soir ils vont dans un bar louche ou dans un club douteux, ils s'assoient l'un près de l'autre - pour s'assurer que personne n'entende leur conversation sur les mutants ou la mutation évidemment. Charles commence à presque s'attendre à sentir la chaleur qui se dégage du corps d'Erik irradier dans sa direction.

Un autre soir et ils sont encore une fois sur le balcon d'Erik. Le coucher de soleil a des couleurs d'ambre liquide, orange sombre, et de terre brûlée sur les côtés. Dans la lumière orangée, les cils et la chevelure d'Erik prennent des couleurs d'or.

A eux d'eux, ils ont fini un peu plus d'une demi-bouteille de scotch. L'esprit de Charles bourdonne tranquillement ; la ville est particulièrement agitée ce soir : l'artiste qui vit à l'étage du dessous jette de la peinture marron sur une toile, se prenant pour Jackson Pollock, le charpentier dans son atelier scie du bois particulièrement dur avec vigueur, sur l'océan, un pécheur se débat avec une prise particulièrement tenace.

Charles passe fébrilement ses mains sur sa chaise. Ils n'ont pas encore fumé ce soir-là. Il se lève brusquement et rentre dans l'appartement et dit à la cantonade : « Je reviens ! »

A son retour, presque une heure plus tard, Erik est toujours sur le balcon et il fait tourner sa pièce entre ses doigts. D'un mouvement souple du poignet, il referme à clef la porte après Charles.

« Tu as trouvé ce que tu voulais ? » demande Erik alors que Charles se réinstalle sur la chaise qui a déjà pris la forme de son corps en allumant son joint. L'odeur de la marie-jeanne emplit l'air et Charles expire, satisfait, posant ses pieds sur la balustrade.

« Tu veux en tirer une taf ? » demande-t-il en agitant son joint négligemment alors qu'il sent le regard d'Erik sur lui.

« Pas vraiment non… » Erik détourne le regard.

« Mais t'as jamais essayé ! » Charles remet sa jambe gauche puis sa jambe droite sur le sol. Il se lève et va de l'autre côté du balcon, s'arrêtant devant la chaise d'Erik et attend que celui-ci le regarde avant de continuer: « Juste une... »

Erik hausse un sourcil, imperturbable. Le soleil donne maintenant à son visage des teintes de vieil or, tombant sur la courbe de sa gorge, et sur ses clavicules.

« Là, voilà, je vais le faire pour toi ! » dit Charles en souriant .

Charles tire sur son joint, prenant une bonne et longue bouffée, gardant la fumée chaude dans le fond de sa gorge.

« Qu'est-ce-que... » commence Erik mais Charles le coupe en se penchant en avant. Dans sa main gauche, le reste de son joint, ses phalanges frottent contre l'accoudoir du siège d'Erik et sa main droite presse deux doigts contre la barbe de trois jours de son vis-à-vis.

Ils ne sont plus que deux bouches, deux corps, deux ombres dans une autre chambre dans une autre ville ; juste une autre journée perdue dans le fil d'un été. Tout n'est que géométrie : - La façon dont l'arrondi de leurs bouches se rencontrent, l'angle formé par les cuisses d'Erik lorsqu'il les écarte pour laisser Charles s'y loger, la courbe du dos de Charles alors qu'il se penche en avant pour toucher la joue d'Erik.

Sa bouche se loge parfaitement sur celle d'Erik et comme l'idiot enamouré qu'il est, il ferme les yeux alors que la bouche d'Erik s'ouvre au contact de la sienne, autant de surprise que d'anticipation.

Il ne faut à peine plus que deux secondes, la bouffée étant à présent dans la bouche de Charles qui peut maintenant se retirer d'entre les cuisses d'Erik.

« Voilà ! » Il se souvient une seconde trop tard qu'il doit avoir l'air triomphant. « C'était pas si affreux que ça, hein ! »

Erik exhale lentement : « Charles, tu es vraiment perché... » Le ton est presque affectueux et ses pensées sont déjà en train de l'entraîner vers un incident qui remonte à des années. Comme un souvenir, pris dans une autre existence.

Charles a un sourire automatique ; ce n'est que de la géométrie : la courbe de ses lèvres, ses muscles tendus, ses dents parfaitement alignées.

(C'est plus facile de faire semblant dans ces moments-là.)

Et il y a d'autres moments, plus subtiles mais toujours aussi tactiles.

Parfois, Charles réajuste le col de la chemise d'Erik, ou la couture de sa manche. Ça ne veut rien dire, se dit Charles. Erik n'y pense pas trop, ce qui est déjà une amélioration en soi. - Pas comme le jour de leur rencontre, où une simple tentative peu concluante de séparer Erik et Zev a mis le feu au poudre.

Dans tous les cas, Charles essaye de ne pas trop y penser. C'est juste une autre facette de leur amitié qui se révèle au fil de l'été, une autre façon pour Erik de lui montrer qu'il lui fait confiance.

(Mais encore une fois, rien n'est jamais tout à fait facile avec Erik.)