En route vers la plage de Spargus, Jak et Daxter sortaient de « l'hôpital » de la ville. Le faible niveau de technologie ainsi que le peu de ressources à leur disposition n'aidaient pas les renégats à soigner leurs blessés grave dans les meilleures conditions, mais leurs infirmiers se débrouillaient malgré tout. Grâce à des plantes médicinales rares, l'hémorragie qu'avait subi Sig put être stoppé, mais les blessures furent si importantes qu'il avait plongé dans un coma. Personne ne sut exactement dire à ses amis quand est-ce qu'il allait se réveiller, car seul le temps le leur annoncerait. Le jeune homme regrettait un peu de ne pas l'avoir rejoint pour affronter cette chose à leurs côtés. Mais d'un autre côté, sans le support du sergent Edge aux commandes du Char Aspic et les talents de mécanicienne de Keira, le combat aurait aussi tourné court. Leurs compagnons les attendaient non loin du côté ouest de la plage, mais Gravos, le renégat qui avait amené la vieille tourelle, les avait invité à passer chez lui pour leur donner quelque chose. Sa maison se situait aux abords de l'endroit où s'était crashé le Satellite Noir, lieu qu'Edge avait choisi pour faire atterrir le vaisseau bleu. Une petite foule de renégats s'était rassemblée autour de l'engin pour mieux l'observer et faire des remarques désobligeantes à propos de leur bannissement au sergent de la Ligue. Ce dernier feint de les écouter et fit signe aux deux héros. Jak lui déclara à haute voix d'attendre encore un peu, ce qu'il fit en s'adossant au flanc gauche du véhicule. Quant à Keira, elle se trouvait à la pointe ouest de la plage, à observer l'horizon. Le ciel était nuageux et le vent soufflait pas mal, mais cela ne la dérangeait pas tant que ça ; en tout cas, pas autant que « l'affront » du jeune homme envers ses sentiments. Comme Gravos le leur avait indiqué, le mur de sa maison avait été tagué d'un symbole bleu, que Jak n'avait vu nul part ailleurs. Mais il n'y prêta guère attention.
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Il frappa à la porte, qui s'ouvrit immédiatement pour laisser apparaître leur nouvel allié. Il les fit entrer et referma derrière lui. À l'intérieur, les deux héros découvrirent une cuisine ouverte, où un plan de travail en pierre, une marmite en métal et un « séchoir de Kangourats » étaient installés. Une table en bois bordée de chaises se trouvaient juste à côté, et le reste de l'espace du rez-de-chaussée était occupée par un bureau éclairé par une lanterne à huile. En-dehors des outils posés en vrac sur celui-ci, ce fut la quantité effarante de Pacificateurs posés contre les murs et de morceaux d'armes empilés dans de grandes caisses en bois qui attira le coup d'œil des visiteurs. Ils comprirent alors que Gravos était plus qu'un simple mécanicien : il s'agissait de l'armurier de la ville. Ce dernier les invita à s'asseoir à la table, puis une fois sur les chaises, il engagea une petite conversation.
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– Je sais que vous êtes occupés avec une nouvelle guerre à Abriville, donc je tâcherai d'être le plus concis possible, commença-t-il d'une voix sérieuse. Tout d'abord, ne vous en faîtes pas pour Sig, il sera protégé constamment. Beaucoup de personnes – dont moi – ne souhaitent voir Kleiver aux commandes de notre peuple ; avec un rapace comme ce véreux, il faut toujours rester méfiant. Ensuite, sachez que je peux vous accorder un coup de main non-négligeable. Armes améliorées, plans secrets de la métropole, demande de soutien… Tout ce qui peut vous être utile pour votre combat !
– Et où se trouve l'arnaque ? Demanda Daxter sur un ton méfiant, coupant Jak dans son élan pour prendre la parole. C'est pas que je n'ai pas confiance, mais nous avons déjà eu notre quota d'ennuis avec les alliés inattendus. Avec Kor en tête de liste…
– Je ne demande aucune contrepartie, si c'est ce qui vous inquiète, répondit Gravos d'une voix calme. De même, je n'ai pas vraiment de position politique ou commerciale, dans une certaine mesure. Je m'implique rarement dans les situations périlleuses ; question de neutralité intelligente.
– Mais si vous souhaitez nous aider, pourquoi vous ne nous avez pas contacté plus tôt ? Posa la question Jak, curieux de ce détail intriguant.
– Je suis… J'étais souvent en désaccord avec Damus, rectifia le renégat, et quand vous êtes arrivés, vous n'étiez que des bannis supplémentaires. Donc, ce n'était pas une raison valable pour vous aborder. Mais quand j'ai entendu parler de vos exploits, j'ai tenté des approches. Malheureusement, notre ancien roi a refusé que j'intervienne, sous prétexte que ça perturberait son plan.
– Qui était… ? Demanda Daxter.
– Il ne l'a jamais dit à personne. On se contentait de ramasser les artefacts Précurseurs trouvés dans le Désert et les triait dans son Palais. Mais lui et ses secrets font partie du passé, désormais. Aujourd'hui, les choses changent et je souhaite qu'elles évoluent dans le bon sens. Alors, acceptez-vous mon aide ?
– Et si on refuse, qu'est-ce que vous ferez ?
– Je respecterai votre choix.
– Sans coup dans le dos ? Insista la beloutre avec un regard lourd.
– Ce n'est pas mon genre. Pour ça, allez plutôt voir Kleiver.
– Ce serait dommage de passer à côté d'une telle offre, Daxter, dit Jak. Je suppose que vous avez déjà quelque chose de prêt ?
– Bien sûr ! Répondit Gravos avec un air ravi. Passez-moi juste votre arme pour que je puisse la modifier.
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Souhaitant lui faire confiance mais aussi curieux, Jak la lui passa après l'avoir sorti de son étui. L'armurier la récupéra alors et s'installa à son bureau, de l'autre côté du rez-de-chaussé. Aucun des deux héros ne put voir ce qu'il fit, mais il revint un bref instant plus tard vers eux et redonna le Morphoflingue au jeune homme. Au premier coup d'œil, la base de l'arme modifiable paraissait inchangé. Mais en y regardant de plus près, il vit que le bloc cylindrique sur lequel étaient mis les chargeurs avait changé de couleur, passant du gris au noir avec des bandes jaunes sur les arêtes. De plus, le Pulvérisateur pesait légèrement plus lourd qu'avant.
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– J'ai remplacé le conteneur de munitions et le régulateur d'énergie par mes prototypes expérimentaux, expliqua Gravos. Comme vous avez pu le constater depuis votre arrivée en ville, nos moyens sont limités, donc ils ne sont pas optimaux en l'état. Mais ces nouveaux modules gèrent beaucoup mieux le stockage de l'éco dans le fond du canon. Davantage d'énergie peut ainsi être accumulée et la puissance de feu en est démultipliée. En revanche, votre arme sera plus lourde qu'à l'habitude et les chargeurs seront plus vite consommés, car plus d'éco sera drainée par rapport à d'habitude.
– Mais la puissance de feu sera accrue à quel point ? Le questionna Jak.
– Vous voyez les Grunts ? Un tir devrait les transpercer, ou du moins les blesser gravement au point de ne pas se relever.
– Rien que ça ?! S'exclama Daxter.
– Et ce n'est qu'un début, continua Gravos. Avec davantage de moyens, je pourrais faire mieux.
– Dans ce cas, je vous mettrai en contact avec ma Tessy d'amour ! C'est une armurière expérimentée et elle conçoit de nouveaux joujoux bien utiles. Vous devriez vous entendre pour la conception de nos nouvelles armes...
– Alors, c'est entendu, conclut le renégat. Sur ce, je vais vous laisser partir. Appelez-moi si besoin est !
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La conversation terminée, les deux partenaires prirent congé de leur hôte et quittèrent sa maison, un sourire en coin quant à l'upgrade du Morphoflingue. Jak l'avait rangé dans son étui en sortant dans la rue, où il fit signe à Edge et Keira, qui était monté sur le siège du passager du Char Aspic, qu'il était temps de repartir à Abriville. Néanmoins, la jeune femme le pointa de l'index droit et lui indiqua la tourelle arrière du véhicule avant de détourner son regard furieux ailleurs. Il laissa donc les commandes du vaisseau au sergent et monta à l'arrière. Ils décollèrent alors de Spargus et quittèrent l'île du Désert. Le trajet du retour se fit dans le silence, alors que le soleil montait encore doucement à l'horizon. Lorsqu'ils arrivèrent aux abords de la métropole fortifiée, Edge se dirigea non pas vers le Port mais vers les quartiers modernes, longeant le Mur Protecteur à l'est pour ne pas se faire attaquer par les défenses anti-aériennes Grena-Thanatorobots. Une fois la barrière passée, il dirigea le Char Aspic sur le toit du quartier général de la Ligue, qui s'ouvrit à son approche pour laisser entrer le véhicule dans le hangar. Quand l'atterrissage se termina, Keira descendit immédiatement et les laissèrent en plan, quittant d'un pas rapide le bâtiment. Le reste du groupe fit de même à un rythme de marche normal et fit le tour de la structure pour emprunter l'ascenseur. Comme la dernière fois, l'activité des soldats alentours battait son plein, sauf que des tourelles anti-aériennes semblables à celle du Port, ainsi que des lance-missiles, avaient été installés sur quelques toits de la place. De plus, deux aérotrains n'étaient plus présents aux abords de la fontaine, réduisant le nombres de transports garés à trois. L'ascenseur les montèrent à la salle de commandement du quartier général de la Ligue, où Torn et Ashelin les accueillirent. Tout autour de la table centrale, des gardes bleus s'affairaient sur les divers terminaux informatiques. En revanche, ils ne vinrent aucune trace de la mécanicienne…
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– Ah, vous tombez bien, tous les trois ! Déclara Torn d'une voix sérieuse.
– À t'entendre, tu vas encore nous envoyer dans un endroit tropical, répliqua Daxter sur un ton sarcastique tout en sautant sur le terminal circulaire. Laisse-moi deviner : tu as à nouveau besoin de notre aide dans les égouts, hein ?
– Pas cette fois, Daxter, répondit-il. Nos hommes s'en sont déjà chargé. On contrôle désormais les couloirs qui se trouvent en-dessous de ces quartiers et du Ghetto.
– Et le conduit qui mène aux égouts de la zone industrielle ? Demanda Jak.
– On l'a scellé avec une bombe équipée de deux kilos de plasmite, annonça-t-il avec un rictus en coin de lèvres. La salle où débouche le courant d'eau va pouvoir être retirée des plans de la ville.
– On a déjà commencé à réaménager ces souterrains avec une partie du matériel extrait de la Forteresse, continua Ashelin, mais il nous manque de quoi installer des chaînes de montage et les alimenter.
– Nous n'avons toujours pas accès au réservoir d'éco noire de la Forteresse ? Posa la question Edge.
– Pas encore, reprit Torn. Nos hommes se frottent à des obstacles supplémentaires que nous n'avions pas prévu. Mais d'ici-là, il faut que l'on récupère de l'éco supplémentaire et des pièces mécaniques utiles. On a donc pensé aux ruines de la Plate-forme de Forage.
– Comment ça, les ruines de la Plate-forme de Forage ? Demanda Daxter.
– Peu après votre « départ forcé » de la ville, les Grenats ont lancé un assaut surprise sur cette structure en passant par les téléporteurs. Nos troupes sur place se sont faites débordées et nous avons rapidement perdu le contact avec elles. Quand nous sommes allé voir sur place, les Thanatorobots étaient en train de construire leur Usine Flottante avec les ressources extraites de ce site minier.
– Ils nous ont repoussés une première fois, mais nous avons redoublé d'efforts, continua Ashelin. Nous avons mis au point une opération de destruction avec Jinx et des artificiers expérimentés de la Ligue. Ils se sont infiltrés sur place et ont pu poser des charges explosives sur deux des supports principaux de la Plate-forme, alors que les Grenats avaient débuté la construction d'une seconde usine. Malheureusement, les robots les ont repérés et ont tué la majeure partie de l'escouade. Le bon côté des choses, c'est que Jinx et les survivants ont pu faire sauter les charges et toute la structure s'est effondrée. Nous n'y sommes pas retourné, depuis.
– Nous avons envoyé un détachement il y a quatre heures pour inspecter les lieux et rapatrier ce qui est encore en bon état. Mais leur dernier contact remonte à plus de vingt minutes, maintenant.
– Les Thanatorobots les auraient attaqués, commandant ? Intervint Edge.
– Ils n'ont signalé aucune activité robotique lors de leurs rapports réguliers. Quelque chose d'autre a donc dû leur arriver. Prenez l'un des aérotrains et allez les chercher. On a trop d'hommes là-bas pour se permettre de les perdre !
– Compris, déclara Jak. Daxter, Edge, on y va !
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La beloutre retourna sur l'épaule de son compagnon sans broncher et les trois hommes se dirigèrent vers la sortie. Néanmoins, Torn interpella brièvement son ami :
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– Au fait, nos ingénieurs ont récupéré la base de données de l'Usine ; ils sont d'ailleurs en train de l'analyser avec l'aide du super-calculateur du QG, précisa-t-il en désignant les soldats postés sur les terminaux. Elle est en partie corrompue et contient beaucoup de données brutes, mais ce que l'on a déjà traité aide grandement nos gars de la première ligne. Belle trouvaille, les gars !
– Il n'y a rien concernant les UR-80 ? Demanda alors le jeune homme.
– Toujours aucune trace d'eux dans les fichiers, mais on finira par trouver. Allez-y, maintenant !
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Sans s'attarder davantage sur place, le groupe prit l'ascenseur et arriva sur la place publique. L'un des trois aérotrains ouvrit sa porte arrière à leur approche et, après que Jak ait fait le plein de munitions pour palier au nouvel inconvénient de son arme, ils montèrent à bord du transporteur. Ce dernier la referma ensuite et décolla en direction du nord-ouest, passant rapidement au-dessus des sections ravagées d'Abriville. Pendant le trajet, Edge engagea une conversation avec le duo :
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– Lieutenant, je peux vous parler ?
– Encore une autre mise au point ? Intervint Daxter sur un ton déçu.
– Oui, qu'est-ce qu'il y a ? Répondit Jak.
– Vous êtes un bon stratège et utilisez correctement les ressources à notre disposition, commença le sergent, mais pour les exploiter de manière optimale, il nous faudrait davantage de soldats avec nous.
– Je sais, mais à nous envoyer sur des missions dans des lieux isolés de la Ligue, nous n'allons pas en rencontrer des masses, déclara Jak avec un certain scepticisme.
– Ouais, ça plus le fait que si on continue de prendre d'autres personnes avec nous, on va finir par manquer de place sur la jaquette avec le titre à rallonge, commenta Daxter. Pour l'instant, ça donne « Daxter, Jak et Edge » ; qu'est-ce que ça sera quand on sera dix ?
– Oh, je ne pense pas qu'on sera aussi nombreux, dit le sergent en riant. De plus, cela peut devenir dangereux dans les situations risquées. Non, une équipe réduite mais suffisante conviendra, surtout si on se bat au plus près de nos adversaires !
– Vous avez des recommandations à me faire ? Le questionna le lieutenant junior.
– Je ne sais toujours pas à quoi ressemble l'armée d'aujourd'hui, mais la majeure partie des vétérans ne vous portent pas dans leur cœur. De plus, on ne peut pas prendre le risque d'engager des soldats réguliers maintenant. Si on tombe sur un bleu, ça va nous compliquer la vie dans le futur.
– Vous êtes tous bleus, fit remarquer la beloutre.
– Donc, il ne reste que les Élites ? Continua Jak.
– Exact, et si « très expérimenté » signifie « être complètement dingue », alors je pense que certains d'entre eux accepteront de vous rejoindre. Nous ne sommes plus très nombreux, mais les jumeaux pourraient être d'un grand secours. Et si mon instructeur est toujours vivant, on devrait pouvoir compter sur lui.
– Vous connaissez des frères jumeaux qui combattent ensemble ? Demanda Daxter, perplexe.
– À vrai dire, tout le monde les connaît au sein de la Ligue. Ils ont un sacré palmarès à leur actif et ont passé autant de temps sur les champs de bataille qu'en prison pour indiscipline constante du temps de la Grenagarde. Et pour vous avoir côtoyé depuis hier, votre relation amicale me rappelle la leur…
– Genre, ce sont des Élites taulards ? Renchérit la beloutre, étonnée.
– Une rumeur populaire au sein de la Ligue suppose qu'ils posséderaient leurs propres cellules dans la partie carcérale de la Forteresse. Mais personne n'a pu les trouver, jusqu'à maintenant. Vous devriez bien vous entendre avec eux, même s'ils sont parfois bizarres…
– Et votre ancien instructeur ? L'interrogea Jak.
– Une personne fiable et droit dans ses bottes, même s'il a un caractère d'acier trempé. De plus, c'est un excellent artificier. Mais je ne sais pas où il se trouve, actuellement. Comme le reste des Élites, en fait. Après, c'est à vous de faire vos choix. Avec des talents variés, on pourrait vraiment infliger des dégâts colossaux aux machines, aux Metal Heads, et peut-être même à d'autres « Nuages Noirs » ; il faudrait leur trouver un nom, d'ailleurs…
– Il nous faudrait un nom aussi, vous croyez pas, les mecs ? Proposa Daxter. Genre, la « Compagnie de l'Éclair Orange » !
– Quelque chose de plus neutre, dans ce cas, le rectifia Jak. Pourquoi pas… « L'escadron des Élites » ?
– Mouais, c'est très générique, commenta son ami.
– Dans notre jargon militaire, on appelle les forces d'assaut lourdes des « squads tactiques », proposa à son tour Edge. Pour reprendre votre idée, mon lieutenant, ça donnerait la « Squad Élite »…
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Les deux héros se regardèrent et réfléchirent au terme donné par le sergent. Puis ils acquiescèrent de la tête, un sourire aux lèvres et lui répondirent d'une même voix par un « Ça le fait ! ». L'aérotrain atterrit alors aux abords des ruines de la Plate-forme de Forage, à flanc de la chaîne de montagnes, où un brouillard glacial était levé. Lorsqu'ils en descendirent, ils virent deux autres aéronefs stationnés à côté du leur et l'une des grandes cheminées de la structure minière encore debout – quoique penchée – au loin. Ils n'avaient pas encore pénétrer l'endroit, mais retrouver le détachement dans cet enfer blanc n'allait pas être une partie de plaisir.
