Quoiqu'un brin agité et écourté, le sommeil réparateur dont avaient besoin les deux compères leur fut amplement suffisant. Si Daxter avait fait comprendre son désarroi et sa colère au soldat venu leur apporter le message de Torn, Jak se fit plus discret et se contenta simplement de ranger son Morphoflingue dans son étui, précédemment posé debout à côté de leur lit. En raison du peu de territoire que la Ligue pour la Liberté possédait, les bâtiments adjacents au quartier général avaient été réquisitionnés pour subvenir aux besoins primaires de ses troupes. À l'origine, le bâtiment où le duo s'était installé n'était qu'un simple logement moderne, mais l'armée avait abattu des murs et retiré toute la décoration inutile pour y placer des matelas à peine rembourré. Son équipement prêt, Jak se leva, attendit que son ami prit place sur son épaule gauche et, ensemble, ils quittèrent le baraquement improvisé. Dehors, l'activité battait à nouveau son plein et une multitude de gardes s'affairaient à déplacer du matériel vers d'autres zones. Plusieurs escouades venaient et repartaient grâce aux aérotrains stationnés autour de la grande fontaine, dont le projecteur ne faiblissait pas et envoyait sa lumière vers le ciel nuageux. Sans connaître l'heure exacte, Jak se demandait ce qui était vraiment urgent pour que leur ami vienne les chercher aussi tôt. Certes, le soleil semblait s'être levé quelques instants avant eux, mais parmi toutes les situations problématiques et urgentes auxquelles ils faisaient face, le jeune homme ne put s'empêcher de se poser la question.
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À son entrée dans le quartier général, l'ascenseur de la tour les emmenèrent sans tarder au sommet de celle-ci. Arrivés au dernier étage, les deux compères rejoignirent la table centrale où Torn les attendait. Comme leur de leur dernière visite, des soldats travaillaient sur les consoles de la salle, et en observant mieux les alentours, Jak vit que la tête de l'UR-85 avait été branchée à l'un des ordinateurs. Esquissant un nouveau sourire à cette vue, il s'arrêta une fois le centre de la pièce atteinte. Daxter descendit de son épaule pour se poser sur la table de commande et aborda le commandant de la Ligue sur un ton défiant :
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– La prochaine fois que tu nous envoies un sous-fifre pour qu'on se ramène ici, rappelle-moi de venir avec un seau d'eau, Torn…
– Compte pas là dessus, Daxter, répliqua le militaire avec un rictus moqueur. De ce que j'ai pu comprendre, la nuit a été fructueuse pour vous deux, commenta-t-il d'une voix plus sérieuse.
– Le contraire serait difficile à prouver, répondit calmement Jak. Tes hommes n'ont pas perdu de temps avec notre trophée, à ce que je vois.
– Ah, ça ? Dit Torn en regardant le crâne d'acier de l'UR-80 posé au sol. Avec la base de données de l'Usine Flottante, c'était plus qu'inespérée ! Bon, nous ne savons pas si nous allons en tirer quelque chose d'utile pour plus tard, mais c'est toujours bon à prendre. En attendant de connaître les résultats, il va falloir continuer à maintenir la pression sur les Thanatorobots.
– Et les Metal Heads ? Rétorqua Daxter, étonné. Car c'est pas pour dire, mais leur reine ne plaisante pas, mais alors pas du tout avec ses ennemis.
– Un problème à la fois. Et je ne pensais pas dire ceci un jour, mais les Metal Heads ne sont pas le problème principal. Depuis leur dernière attaque il y a deux jours, le Port n'a signalé aucune nouvelle offensive depuis leur nid ou des égouts.
– En plus, les Grenats envoient une bonne partie de leurs troupes à la poursuite de ces créatures, rajouta Jak. Si nous concentrions aussi nos forces sur elles, la frappe de force des machines augmenterait d'un coup lorsque leur présence en ville sera éradiquée.
– Et donc, les boîtes de conserve ne mettraient pas longtemps à nous faire la peau, marmonna à moitié la beloutre. D'accord, on ne touche pas aux Metal Heads. Du coup, on retourne à la Station de Pompage pour déloger les autres UR-80 ?
– Ça pourrait être une bonne idée, mais elle est risquée et il y a plus important, en ce moment, répondit Torn. Je vous fait un topo rapide de ce que vous avez loupé ici : avec la nouvelle fermeture de la zone industrielle par les Grenats, Ashelin et moi avons pensé à détourner des téléporteurs d'autres lieux afin de rallier plus facilement le nord et le sud de la ville.
– D'où les deux ingénieurs que tu as envoyé au Temple de la montagne pour qu'ils récupèrent les téléporteurs proches du Mur Protecteur, se remémora Jak.
– Exactement. Ils seront déployés dans la journée et la liaison sera effective dans l'après-midi. Ashelin commande les troupes du Port et assure sa défense. Elle vous appellera au besoin.
– Et où se trouve le reste de la compagnie ? Demanda Daxter, intéressé.
– Samos et Keira sont partis à Spargus pour soigner Sig, Jinx supervise la fouille de la Forteresse et Tess aide à la maintenance des tourelles de défense aérienne de nos territoires. Quant à Onin, quelques-uns de mes gars l'aident à se réinstaller dans les quartiers de la Ligue. Je n'ai pas de nouvelles de Pecker, cependant. Mais ce n'est pas si grave que ça, d'un côté.
– Et à part ça… ? Renchérit Daxter.
– J'ai rappelé des troupes que nous avions déployées après la première désactivation des Grena-Thanatorobots pour diverses tâches extérieures. Ça devrait regonfler un peu nos effectifs en ville. Et il se trouve qu'une de ces équipes a croisé un cuirassé Grenagarde sur le chemin du retour.
– Un quoi ?! S'exclamèrent Jak et Daxter, surpris par le terme.
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Avant de leur répondre, Torn appuya sur quelques boutons de la console circulaire. Le projecteur holographique cessa d'afficher la sphère rouge, puis l'image en trois dimensions d'un aéronef connu apparu devant leurs yeux : à quelques différences près, la coque était la même que celle du transporteur d'éco que les deux amis avaient détruit à la Plate-forme de Forage pour le compte des Souterrains.
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– Les cuirassés de la Grenagarde représentaient le fer de lance du Baron Praxis, reprit Torn en partie nostalgique. Ils sont davantage blindés que leurs jumeaux et possèdent un armement lourd pouvant détruire aisément des avant-postes de Metal Heads. La flotte Grenagarde en comptaient trois, et un quatrième était en cours de construction avant qu'Abriville ne décide d'arrêter leur production.
– Que s'est-il passé ? Demanda Jak, intrigué par la tournure que prenait l'histoire. Si ces unités étaient si puissantes, pourquoi nous n'en avons jamais aperçu ?
– Le Baron Praxis a abandonné leur emploi pour quatre raisons majeures. La première était le coût excessif de ces vaisseaux en ressources. Leur production nécessitait de quoi construire les deux-tiers de la Forteresse en terme de blindage, de composants électroniques et de distribution d'énergie. Le résultat final était à la hauteur des coûts, mais le chantier prenait des mois et les épaves de ces vaisseaux ne pouvaient pas être recyclées facilement, car souvent perdues sur les territoires occupés par les Metal Heads. La deuxième raison était un souci de déploiement sur les champs de bataille : les cuirassés peuvent bombarder plusieurs positions en même temps, mais ses propulseurs et son système anti-gravité avaient besoin d'un surplus constant de puissance pour maintenir ce pavé d'acier trempé dans les airs, peu importe l'altitude recherchée.
– Grosso modo, ce cuirassé se rapprochait plus d'un tombeau volant que d'un véritable monstre de terreur ? Commenta Daxter.
– Je pensais qu'un vaisseau de cette envergure embarquerait un système à la pointe pour le supporter, déclara Jak, surpris par ces inconvénients.
– Mais c'était le cas, Jak ! Ria Torn. Les concepteurs du cuirassé avaient fait au plus vite pour répondre à la demande du Baron, et certains détails avaient été négligés pour privilégier la puissance de feu. Ce qui nous amène à la troisième raison : les Metal Heads ont concentré leurs efforts pour neutraliser ces armes nouvelle génération avant qu'ils n'atteignent le nid principal. Et ce qui devait être une campagne d'extermination des nids s'est transformé en une partie de chasse au gros gibier. Quand ils localisaient l'un des cuirassés, des troupes massives se déplaçaient pour l'abattre avec une force incommensurable. Néanmoins, ce revers stratégique a été utile pour l'état-major : alors que le troisième vaisseau était en train de se faire descendre à l'autre bout de la planète, le Baron Praxis y a vu une occasion parfaite pour attaquer le nid de Metal Kor. Il pensait que la majeure partie de l'armée des Metal Heads l'avait délaissé pour traquer et détruire tous les cuirassés déployés. Vous connaissez la suite des événements.
– Et la dernière raison ? Demanda Daxter.
– L'armement lourd utilisait des charges d'éco noire pour maximiser les dégâts et le potentiel de destruction de chaque attaque. Seulement, la négligence des concepteurs a laissé des failles dans la distribution énergétique du vaisseau. Des troupes embarquées ont ainsi été exposées à des fuites d'éco noire massives et tous ceux qui ne mourraient pas sur le coup se sont entre-tués. Les survivants que nous avons réussi à « sauver » se sont avérés très efficaces face aux Metal Heads, même s'ils n'avaient plus rien d'humain… C'est triste à dire pour toi, Jak, mais c'est de ces accidents qu'est né le projet « Dark Warriors ».
– Projet qu'il a mis en marche après son échec au nid des Metal Heads, et donc après sa blessure à la tête, dit Jak d'une voix dépitée, avec les mains appuyés sur la console circulaire. Apparemment, je n'ai connu que le pire côté de Praxis…
– Bah, il ne manque pas à grand-monde, le consola Daxter. Sauf peut-être Ashelin parce que c'était son père, et quelques Grenagardes nostalgiques. Au fait, qu'est devenu le quatrième cuirassé ?
– Le chantier naval qui les produisait a été désactivé et scellé. Le vaisseau en lui-même était prêt au déploiement, mais l'armée a préféré le laisser sur place pour pouvoir le récupérer en cas de problème majeur. Ça n'est jamais arrivé, même pendant l'invasion d'Abriville par Metal Kor.
– Donc, les Thanatorobots l'auraient retrouvé et ils comptent l'utiliser pour nous exterminer ? Supposa Jak sur un ton peu rassuré. Ce n'est pas une bonne nouvelle, ça…
– Ouais, et il vaut mieux le neutraliser tant que nous l'avons sur les radars longue portée !
– C'est toujours le cas ? Continua Daxter.
– Malheureusement, non. Nous avons perdu sa position il y a une dizaine de minutes au nord-est du continent.
– Donc, c'est une très mauvaise chose ! S'exclama la beloutre, apeurée.
– Qu'il y a-t-il de ce côté du continent ? Voulut savoir Jak.
– Pas grand-chose, et c'est ce qui nous étonne, avoua Torn. Néanmoins, si les Grenats l'ont envoyés là-bas, c'est qu'ils souhaitent faire disparaître quelque chose qui pourrait leur nuire.
– Et avisé comme tu l'es, tu vas envoyer tes meilleurs éléments pour le détruire et découvrir ce qu'il recherche ? Pesta Daxter en foudroyant le commandant du regard.
– On ne peut rien te cacher, Dax, se moqua ce dernier. Edge vous attend dans le hangar du Char Aspic. Vous ne serez pas trop de trois pour accomplir cette mission.
– En ce qui concerne Vane et Rono-… Commença Jak avant de se faire couper par Torn.
– En mission en pleine mer pour avoir quitté leur zone de mission et frappé un haut-gradé dans le visage, annonça-t-il d'une voix autoritaire. Tu pourras les enrôler dans ton équipe à leur retour, Jak. Mais ce n'est pas un cadeau que je te fais, loin de là !
– Je saurais me débrouiller avec eux, ne t'en fais pas pour ça, le rassura Jak. On reste en contact jusqu'à notre retour.
– Bonne chance à vous deux, les gars, leur souhaita Torn.
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Le briefing terminé, le duo reprit l'ascenseur et joignit hâtivement le hangar du quartier général. Dehors, l'activité des troupes avait repris de plus belle et les quelques aérotrains en circulation transportaient des chars de sécurité vers des destinations inconnues des deux héros. Lorsque la porte du hangar s'ouvrit, ils y retrouvèrent le Char Aspic de la Ligue ainsi qu'Edge, qui tenait en main une tablette militaire. En relevant la tête, il la laissa dans l'un des casiers à proximité et salua ses coéquipiers :
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– Mon lieutenant, Daxter, annonça-t-il d'une voix calme. J'étais en train de vérifier les informations que nous possédons sur les cuirassés Grenagardes.
– Bonjour, Edge, répondit Jak. Qu'est-ce que vous pouvez nous dire d'utile sur la façon d'en abattre un avec l'Aspic ?
– Pas grand-chose, malheureusement. La puissance de feu de notre cible est beaucoup trop importante pour être contrée efficacement par le blindage de notre véhicule. Et je doute que notre puissance de feu sera suffisante pour espérer l'endommager durablement. La seule certitude que j'ai est que le Char Aspic est complètement opérationnel et paré au déploiement.
– Au moins, le vaisseau ne tombera pas en panne au moment d'affronter le cercueil de mort aérien ! Lâcha Daxter sur un ton ironique.
– Vous prenez les commandes du chasseur ? Demanda Jak au sergent. Je serais plus à mon aise dans la tourelle.
– C'est vous le chef, mon lieutenant, lui rappela Edge, toujours calmement.
– Eh ouais, Jak, c'est TOI le chef ! Insista son ami sur son épaule. Si tu me cherches, je serais sur le siège du passager.
– Il n'est pas encore trop tôt pour être déjà vexé ? Demanda le jeune homme à la beloutre qui sauta de son épaule pour monter à bord du vaisseau.
– Vexé, moi ? S'étonna ce dernier, l'air surpris. Je plaisantais, mon pote. Il faudra juste que je demande un grade à Torn à notre retour, c'est tout. On a déjà vu un autre combattant à fourrure dans le rôle d'un sergent des forces galactiques, après tout…
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Comprenant la référence, Jak esquissa un sourire, signe d'un rire intérieur. Puis il grimpa à son tour dans le Char Aspic, aux commandes de la tourelle arrière. Enfin, Edge fit de même et, à la place du conducteur, entreprit les manœuvres nécessaires pour faire décoller le véhicule. Le toit du hangar s'ouvrit et laissa passer l'engin aux couleurs de la Ligue pour la Liberté pour qu'il puisse atteindre le ciel. En bonne position de vol, le sergent enclencha les propulseurs principaux pour que leur vaisseau quitte l'espace aérien d'Abriville ; et comme l'annonçait le briefing, ils partirent en direction du nord-ouest du continent. Le ciel était nuageux, mais loin d'être menaçant. Et les premières minutes du trajet furent vraiment tranquilles. Ils survolèrent successivement les Terres Gelées, la région enneigée proche de la métropole, une grande prairie parcourue par divers troupeaux d'animaux et quelques rivières, une chaîne de montagnes grises et une autre plaine fleurie. Néanmoins, cette deuxième comportaient d'étranges tours sur lesquelles des plantes rampantes et des lianes avaient poussées. En abaissant l'altitude du Char, le trio vit plus distinctement les vestiges d'une ville en ruine : en-dehors des bâtiments encore debout, quoique grandement délabrés, chacun pouvait apercevoir les restes d'habitations recouvertes par une mousse verte épaisse. En revanche, il n'y avait aucune trace d'une quelconque barricade ou de combats. Peut-être avaient-ils été effacés avec le temps ? Seul Edge lâcha un « Crevure de Metal Heads... », Jak et Daxter balayant les ruines du regard avec un air peu rassuré.
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N'étant pas encore arrivés aux bonnes coordonnées, ils reprirent de l'altitude et continuèrent leur progression. Une nouvelle chaîne de montagnes, dont le plus haut pic le plus élevé était enneigé, s'offrit à eux et les séparait d'une forêt dense qui s'étendait sur une dizaine de kilomètres. En-dehors des oiseaux et des animaux terrestres, aucune présence hostile n'avait été détecté, que ce soit par le radar du véhicule ou par la surveillance constante des trois combattants. Cela faisait maintenant un quart d'heure qu'ils étaient partis de la ville et le cuirassé n'était toujours pas en vue. En revanche, la monotonie de leur reconnaissance cessa lorsqu'ils aperçurent une colonne de fumée au loin, en direction du nord, par-delà une colline vierge de toute végétation. Étant suspecte, le Char Aspic modifia sa direction et partit en quête de l'origine de cette colonne. Si la première remarque quant à cette irrégularité provenait de Daxter, supposant la présence d'un volcan non loin, ce dernier changea rapidement d'avis lorsque le groupe découvrit un nid de Metal Heads dévasté. Implanté dans un canyon rocheux, aux pierres de couleur marron clair, ce qui restait de formation de biomasse grisâtres fondait à vue d'œil. Des dizaines de cadavres de créatures diverses jonchaient le sol et les multiples foyers de flammes à l'origine de la colonne de fumée noire continuaient de ronger les corps imposants de Grunts Elephant et de Metal-pedes. Sans se poser, le trio continua de survoler les restes du nid pour tenter de trouver des créatures survivantes. En vain. Car même s'ils en avaient trouvés, il aurait fallu les achever faute de pouvoir les interroger sur la nature de l'attaquant. Les Metal Heads restaient leurs ennemis mortels.
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Laissant les lieux tel quel, le véhicule abandonna le survol de la zone et continua plus en avant vers le nord. Traversant une énième chaîne de montagnes, où un volcan éteint était encore visible et dont la cheminée était recouverte par une couche d'herbes, ils atteignirent une forêt qui s'étendaient à perte de vue. Néanmoins, en regardant à sa droite, Jak vit une infrastructure Précurseur installée sur le flan nord de la chaîne de montagnes. Il s'agissait d'un pilier simple, décoré par des cristaux ovales de différentes couleurs sur son corps. Sans lui rappeler quoi que ce soit de particulier, cette présence indiquait probablement une plus grande installation dans les environs. Après avoir fait la remarque à ses coéquipiers, Edge abaissa son altitude, ce qui permet de scruter plus en détails les formations au sol, malgré la densité de la forêt. Il réduisit également la poussée des propulseurs pour ralentir le vaisseau et laisser plus de temps à l'observation des lieux. Avec ces modifications, le Char Aspic se trouvait désormais à quelques dizaines de mètres au-dessus de la plus haute cime sylvestre et volait à une trentaine de kilomètres par heure. Si cette vitesse de croisière suffisait pour faciliter leur reconnaissance, elle faisait d'eux une cible idéale pour une attaque venant du sol. Heureusement, rien ne vint les déranger. Du moins, jusqu'à ce qu'un « bip » sonore provenant du radar refocalisa leur attention. Edge et Daxter regardèrent l'écran circulaire située au niveau de la base de l'arche métallique entre les deux sièges et y découvrirent un point clignotant à l'est-nord-est de leur position.
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– Ah, ennui potentiel détecté ! Annonça Daxter à voix haute. Il était temps, je commençais à m'ennuyer de cette ballade en pleine nature…
– L'objet se trouve à quelle distance ? Demanda Jak, dans l'incapacité de voir l'écran du radar.
– Environ cent sept kilomètres à partir d'ici, mon lieutenant, répondit ce dernier d'une voix calme.
– On peut capter d'aussi loin ? S'étonna la beloutre.
– Oui, et en théorie, nous devrions être hors de portée du radar du cuirassé. Sauf si les machines l'ont mis à jour avec les technologies actuelles.
– Et si jamais c'est le cas ? Renchérit Daxter, inquiet.
– Nous perdrions seulement l'effet de surprise, le rassura Edge. En terme de vitesse et de maniabilité, nous surclassons largement notre cible. Je ne peux pas en dire autant pour le reste, hélas…
– En-dehors de sa lenteur, quelles faiblesses avaient été recensées par l'ancienne Grenagarde ? Se renseigna Jak, en pleine réflexion.
– Chaque tourelle a une cadence de tir très élevée et il y en a pour tous les calibres. En revanche, leur vitesse de poursuite est relativement faible. Alors, pour compenser cette autre lenteur, la Grenagarde a maximisé leur nombre. Si on tente une approche directe, peu importe le côté choisi, nous aurons à faire à de lourds barrages de tirs, avec quelques champs libres entre chaque groupe de tourelles.
– Donc, il existe des ouvertures dans la défense du cuirassé ?
– Oui, mais mes fenêtres de tir seront très limitées. Avec les rangées d'armes intactes, je ne pourrais larguer aucune torpille d'éco sans nous mettre en danger de mort !
– Autre chose qui pourrait nous être utile ? Poursuivit le lieutenant.
– Le commandant Torn a dû vous le signaler, mais ce mastodonte possède un système anti-gravité assez faiblard pour sa taille et son poids. Contrairement aux vaisseaux de transport d'éco dont les ingénieurs de la Grenagarde se sont inspirés, celui-ci est équipé d'un propulseur géant à l'arrière pour qu'il puisse avancer. Si nous réussissons à l'endommager suffisamment, le vaisseau ne pourra plus avancer et sera immobilisé dans les airs. Avec de la chance, les Grenats le feront atterrir pour procéder aux réparations.
– Ce qui nous permettra de… ? Commença Daxter, dubitatif.
– Même au sol, le cuirassé pourra défendre son espace aérien, réfléchit Jak à voix haute. Et la forêt limitera grandement la mobilité du Char Aspic. Par contre, si nous réussissons à éliminer les troupes Grena-Thanatorobots en charge du pilotage, leur nouvelle arme ne redécollera pas de sitôt.
– Ça reste très suicidaire, quand même, souligna son ami. Une autre idée en tête ?
– Y a-t-il d'autres faiblesses exploitables, Edge ?
– Nous pourrions jouer sur des manœuvres évasives pour vider leur réserve d'énergie en prenant soin d'éviter tous leurs projectiles, supposa l'Élite de première classe, mais ce n'est pas une stratégie recommandable… Et nous ne pouvons pas non plus compter sur l'irradiation de l'équipage par les fuites d'éco noire.
– Mouais, le contraire aurait été surprenant, lâcha Daxter dans un soupir. Bon, allons-y pour l'approche bourrine !
– Propulseurs à pleine puissance, Edge ! Ordonna Jak en activant la tourelle arrière.
– À vos ordres, chef ! Affirma l'intéressé.
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Sans quitter son altitude actuelle, le Char Aspic retrouva rapidement sa vitesse de pointe et se dirigea vers la position de l'objet repéré par le radar. Lancé à plus de quatre-vingt-dix kilomètres par heure, il ne tarda pas à trouver l'objectif principal : comme l'avait décrit Torn et Edge, la coque du vaisseau ressemblait à s'y méprendre à un transporteur d'éco industriel. Néanmoins, ce n'est que lorsque le chasseur fut à la portée de tir optimale de sa tourelle arrière que tous remarquèrent la carrure imposante de leur cible. Au moins deux fois plus grand que le modèle original, le cuirassé arborait un motif noir et rouge sur la majeure partie de son fuselage extérieure. Ne voyant que le dessous du vaisseau pour l'instant, ils identifièrent rapidement des blasters de taille moyenne positionnés le long des ailes. Les trappes latérales, au nombre de dix de chaque côté de l'aéronef de combat, étaient fermées, mais au vu de leur grande taille, il était à parier qu'elles renfermaient des canons lourds. Suivant le plan sans discuter, Edge fonça droit sur le côté bâbord et tenta un premier jet d'éco concentrée en ligne droite, espérant endommager les blasters. Malheureusement, ces derniers réagirent à la présence de leur adversaire et relâchèrent de puissants faisceaux d'énergie noire. Grâce à ses réflexes, le sergent vira de bord à temps et quitta le champ de vision de ces armes d'artillerie moyenne. Derrière eux, les projectiles finirent leur course dans la forêt, balayant la végétation à l'impact dans un fracas assourdissant. Se positionnant au-dessus du toit du vaisseau, Jak vit qu'Edge n'avait pas exagéré le nombre de tourelles : avec un toit atteignant aisément les cent mètres de longueur, il releva pas moins d'une quarantaine de batteries anti-aériennes du côté gauche pointées sur eux. Faisant feu en même temps, c'était un déluge de balles explosives auxquels le Char Aspic devait échapper à tout prix. L'habilité de l'Élite au pilotage ainsi que la vitesse leur garantissaient une bonne chance de survie, mais chaque détonation d'un tir loupé effrayait tout le monde. Et avec la cadence de tir de chaque tourelle du cuirassé, ce n'était ni plus ni moins qu'une quinzaine d'explosions qui entouraient le chasseur de la Ligue et ses occupants ; un véritable feu nourri craché en cœur par des engins de mort…
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Décrivant un large cercle autour du cuirassé, le Char Aspic se retrouva non loin du propulseur arrière, placé juste sous l'aileron de queue. Si le nombre de tourelles bâbord leur tirant dessus avait diminué grâce à l'évasion de leur champ de vision, les batteries arrières tribord prirent le relais. Comme Edge ne pouvait plus positionner le chasseur pour un bombardement, Jak engagea le combat à son tour. Il visa les pièces d'artillerie les plus proches et fit cracher les canons de sa tourelle. Les premiers impacts touchèrent leur cible de plein fouet, mais ils entamèrent à peine leur blindage. Le jeune homme ne se découragea pas pour autant et continua de tirer tant que la tourelle pouvait le supporter. Voyant une bonne occasion, Edge perdit de l'altitude pour se mettre en-dessous des ailes principales du cuirassé et fonça à nouveau vers les blasters. Si ces derniers expulsèrent une nouvelle salve d'éco noire concentrée, le sergent l'esquiva sans peine et, à portée optimale de largage, il déploya une torpille d'éco. Le projectile d'énergie bleue sortit de la fourche avant du Char Aspic et atteignit sans mal les trappes latérales tribord. Lors de sa détonation, l'onde de choc fit violemment basculer le cuirassé, lui faisant perdre temporairement sa stabilité de vol, et endommagea sérieusement les blasters proches. En revanche, les portes lourdes restèrent intactes. Pire encore : elles s'ouvrirent enfin pour laisser apparaître chacune une batterie de quatre canons lourds. À cause de leur proximité inquiétante, Jak constata que le diamètre de chacun d'eux mesurait dans les dix centimètres. Edge semblait avoir aussi pris conscience de ce problème car il vira une nouvelle fois de bord pour s'éloigner de cette rangée meurtrière. Celle-ci cracha alors une puissante salve destructrice qui rata le chasseur, mais réduisit à néant une portion importante de la forêt. Les détonations furent assourdissantes et provoquèrent un flash de lumière bref qui aveugla temporairement les trois hommes. Quand la vue leur revint, tous virent un spectacle d'horreur : ce qui fut quelques instants plus tôt un espace vert d'arbres feuillus s'étendant sur une trentaine de mètres n'était plus qu'un immense cratère profond d'un ou deux mètres. Tout autour, les arbres proches flambaient et les courants d'air créés propagea ce début d'incendie au reste de la verdure environnante. Si un tel vaisseau revenait à Abriville, personne ne survivrait à son assaut, pensa alors Jak, effrayé par un tel potentiel d'annihilation.
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Les tentatives d'approche qui suivirent cette déflagration se soldèrent toutes par un échec. Edge avait beau saisir toutes les occasions qui s'offraient à eux, le cuirassé les repoussait frénétiquement avec un feu davantage nourri. Les tirs de Jak leur accordaient un certain réconfort, mais celui-ci s'évanouissait à chaque fois qu'ils se rendaient compte de leur inutilité face à la résistance des tourelles. Et à leur grand malheur, seule une torpille d'éco pourrait détériorer le propulseur arrière du cuirassé. Après un énième tour autour de celui-ci, Jak ordonna un repli à Edge, dégoûté et en colère à cause de leur inefficacité. Le Char Aspic quitta le champ de vision de leur cible, toujours sous la menace des balles explosives des batteries anti-aériennes. Se dirigeant vers l'est, ils perdirent rapidement de vue le cuirassé Grenagarde ainsi que l'énorme incendie qui continuait de ravager la forêt. Cependant, ils trouvèrent une quantité impressionnante de colonnes Précurseurs en chemin, dont la hauteur et les ornements variaient beaucoup. De plus, quelques formations rocheuses s'élevaient par-dessus les arbres et certaines d'entre elles possédaient des entrées de grotte. Un peu loin, ils trouvèrent une grande fissure dans le sol, suffisamment large pour y faire passer l'Aspic. À court d'options, se cacher paraissait être un bon choix ; de même, la présence de vestiges Précurseurs aux alentours indiquait la présence probable d'une structure enterrée dans les environs. Jak passa l'ordre à Edge, qui s'exécuta et fit atterrir le chasseur dans la cavité souterraine. La caverne, quoiqu'assez grande, ne contenait pas grand-chose à part un grand espace ouvert et un tunnel obscur. Par souci de sécurité, et car ils en avaient la possibilité, ils placèrent leur aéronef dans un coin de la caverne pour ne pas l'exposer bêtement à la vue de leur assaillant. Edge coupa le moteur du véhicule, puis il en descendit en même temps que Jak et Daxter. Si le premier se tenait debout avec les yeux fermés, le visage renfrogné et le poing droit appuyé sur la partie arrière du Char Aspic, le second claquait des dents et regarda le soldat de la Ligue avec un air béant. Puis la beloutre sortit de vive voix et non sans une pointe de terreur :
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– C'est la première, seule et dernière fois que l'on s'attaque à un cuirassé Grenagarde piloté par des boîtes de conserve ! On l'a à peine détruit et j'ai arrêté de compter le nombre de fois où on a failli y passer !
– Je reconnais que ça s'est joué à peu de chose, par moment, avoua Edge. Mais je ne m'attendais pas à une telle résistance quand on sait à quel point ils sont tombés facilement face aux Metal Heads. Leur force de frappe devait être dévastatrice…
– Ouais, bah, c'est clairement pas le genre d'aide sur lequel nous pourrons compter, aujourd'hui, rétorqua Daxter en panique. Sans plaisanter, qu'est-ce qu'on peut faire de plus pour tenter de l'abattre sans risquer nos peaux ?
– Rien pour l'instant, déclara Jak en abandonnant sa posture. De l'aide serait effectivement la bienvenue, mais il ne faudra compter ni sur les Metal Heads – pour des raisons évidentes – ni sur la Ligue pour la Liberté, ajouta-t-il en ouvrant les yeux.
– Donc, on laisse notre moyen de transport ici et on s'aventure dans le tunnel de la mort ? Demanda Daxter, toujours peu rassuré. La situation est vraiment désespérée.
– Nous sommes toujours vivants et entiers, fit remarquer Edge.
– Exact, et j'ai bon espoir pour cette zone, reprit le jeune homme d'un air confiant. Si les Grenats avaient terminés leurs affaires ici, le cuirassé ne traînerait plus dans le coin.
– Et les restes du nid de Metal Heads que nous avons trouvés en route ? Rappela la beloutre. Peut-être qu'ils continuent leur opération « Metal Fire »…
– Vu la taille du nid, ça ne devait être qu'un avant-poste, supposa Edge, pensif. Et nous n'en avons pas croisé d'autres en chemin, ni même de Metal Heads. S'ils les ciblaient spécifiquement, le cuirassé serait venu en renfort à Abriville.
– C'est ce que je pense aussi, affirma Jak. Et nous ne saurons le pourquoi du comment qu'en trouvant ce qu'ils cherchent par ici. Allez, le pire est derrière nous, Dax.
– Pour le moment, Jak, déclara Daxter en remontant sur l'épaule de son ami. Pour le moment…
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Avant de s'aventurer plus loin, Edge fouilla du côté du poste de pilotage du Char Aspic avec son bras droit. Il en ressortit une lampe torche cylindrique de couleur noire qu'il passa à Jak.
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– C'est commun de trouver des cristaux luminescents dans ce genre de grottes, mais il vaux mieux être prévoyant, mon lieutenant, déclara Edge.
– Et pour vous, sergent ? Demanda l'intéressé.
– Les verres rouges de nos masques à gaz ne servent pas qu'à nous rendre effrayants, répondit-il d'une voix amusée. La vision nocturne n'est pas parfaite, mais elle est suffisante pour distinguer les formes à courte et moyenne portée.
– Et comment ça se fait que l'on peut trouver des lampes dans le Char Aspic ? Renchérit Daxter, étonné.
– C'est la même chose que pour les aérotrains : en cas d'expédition dans des contrées éloignées, ou en cas de crash, les vaisseaux militaires sont pourvus du nécessaire pour assurer la survie de ses occupants. Vous en avez encore beaucoup à apprendre si vous souhaitez gagner le respect du reste de l'armée, chef.
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Le jeune homme, bien qu'étant un combattant expérimenté, devait bien reconnaître que l'Élite avait raison sur ce point. Il fit signe de commencer la marche et, ensemble, ils s'engouffrèrent dans le tunnel obscurci. La lampe torche fut d'une grande aide pour Jak, et ce en la donnant à Daxter pour qu'il puisse la tenir à sa place ; ainsi, il put dégainer son Blaster pour assurer leur défense. Le chemin était sinueux et s'enfonçait en pente douce dans la terre. En-dehors des bruits de leur pas, aucun bruit ne fut perceptible par le groupe. De temps à autre, ils débouchaient sur des cavités de taille moyenne qui donnaient sur de nouveaux accès souterrains. Par prudence, ils ne s'aventuraient que dans les tunnels les plus proches et ils signalaient leur passage avec une marque spécifique et discrète au couteau sur les murs. Cependant, tous les chemins se ressemblaient et ils ne trouvèrent aucune trace d'un quelconque bâtiment Précurseur. Et plus ils s'enfonçaient dans ce dédale, moins ils étaient certain de trouver un lieu d'intérêt. En fin de compte, leur déception naissante laissa place à une méfiance avérée lorsqu'ils entendirent un bruit suspect non loin de leur position. Arrivés dans une nouvelle cavité où s'écoulait une petite rivière souterraine, un son régulier de pierre fracassé leur parvint de l'un des nouveaux chemins disponibles. Edge passa devant, suivi de près par Jak et Daxter, et s'aventura plus loin pour découvrir l'origine du tumulte. Plus ils se rapprochaient, plus ce dernier devenait fort et bruyant. En revanche, aucun ne perçut une quelconque trace d'activités minières, voire même de civilisation dans ce tunnel. En avançant, Jak sentit un léger creux au sol : prévenant Daxter, celui-ci regarda par terre avec la lampe et les deux compères aperçurent une large bande de roche creusée. Le héros s'avança un peu, puis il s'agenouilla et examina de plus près cette fente irrégulière. Les arêtes supérieures de la formation étaient fracassées et aucun écoulement d'eau ne passait par cette bande. En revanche, en levant la tête, il remarqua une étrange ouverture dans le plafond : de la même taille que la tranchée au sol, que ce soit en largeur ou en longueur, il ne put voir l'intérieur malgré l'éclairage fourni par son ami. Puis en réfléchissant davantage, il s'aperçut que cela était impossible et sentit un danger immédiat. Tiltant, il se releva en hâte, se retourna et cria à Edge :
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– C'est un piège, sergent ! Il faut vite dégager de là !
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Hélas, c'était trop tard. Dans un mouvement rapide, une herse de bois noir descendit au travers de la fente plafonnale et vint s'écraser lourdement au sol. Le vacarme causé se répandit en écho dans le reste du tunnel, puis il perçut un second bruit similaire provenant du côté du soldat de la Ligue. En le rejoignant à la hâte, ils le découvrirent indemnes mais tout autant piégés qu'eux. Au loin, des hurlements familiers purent être entendus par tous et le grondement qui suivit leur indiqua qu'un attroupement arrivait sur eux. Braquant leurs armes respectives, les deux combattants se préparèrent à faire feu à travers les trous dans la herse noire. Ils n'attendaient plus qu'une chose : que leurs trappeurs soient à une distance de tir optimale. Partis en chasse d'un vaisseau de mort qui les menaçait tous, ils étaient finalement devenus les proies de leurs ennemis. Triste ironie du destin, pensa Jak, prêt à en découdre.
